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BIO-GRAPHIE

L’appel du pré

PAR Héloïse THÉPAUT | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 4 min

En 40 ans, les agricultrices exploitantes, ou co-exploitantes, sont passées de 8% à 30% de la population agricole française. Hélène Delmas, éleveuse de volailles bio dans le Lauragais, à 50 km de Toulouse, est l’une d’elles. Anciennement chef de projet, elle a tout plaqué pour réaliser un rêve de jeunesse, au prix de nombreux efforts et concessions.

Quand on l’observe dans le laboratoire de sa ferme au lieu-dit Montplaisir au Falga, petit village perdu dans les champs vallonnés du Lauragais, découper les carcasses de chapons, on a l’impression qu’elle fait ça depuis toujours. Enlever le bréchet, couper le long du flanc sur toute la longueur, décoller la chair le long de l’os jusqu’à l’articulation… Le geste est précis, chirurgical. Hélène Delmas a pourtant eu une vie avant.  Après avoir étudié au lycée agricole d’Auzeville-Tolosane, elle suit un BTS, une prépa puis entre à l’École d’ingénieurs de Purpan (EIP) à Toulouse. À la sortie, elle devient chef de projet au sein de la coopérative agricole Arterris. Mais au bout de huit ans, la jeune mère de famille ne peut plus contenir la petite voix intérieure qui lui dit de changer : « Je voulais être agricultrice, c’était ma vocation et je l’avais toujours gardé en tête ». En 2009, elle décide donc d’acheter une ferme avec Jérôme, son compagnon. Leur objectif : monter un élevage de poulets bio. Si à première vue, on pourrait penser qu’elle s’est lancée dans l’inconnu, l’agriculture ne lui est pas étrangère. On peut même dire qu’elle a ça dans le sang. Avant de devenir céréalier conventionnel en 2005, son père a été éleveur de porc. Sa sœur est apicultrice. Et ses grands-parents possédaient une ferme. « Dans la famille, on a le virus de l’agriculture. » Une contagion que son père accepte cependant difficilement : « Il m’a dit que je faisais une erreur lorsque je lui ai annoncé que je changeais de métier ». Dubitatif sur ses chances de réussite, il consent néanmoins à lui donner quelques terres pour démarrer. « Il m’a donné 12 hectares, les pires terres exploitables qu’il avait. Il ne m’a pas adressé la parole jusqu’à la première récolte, jusqu’à ce qu’il se rende compte que j’avais réussi à sortir quelque chose de ces terres. »

Convaincu de la capacité de sa fille à mener à bien son entreprise, il lui octroie 12 hectares supplémentaires. Elle peut ainsi débuter véritablement sa production de volaille en bio. Un choix par conviction parfaitement assumé : « Pour moi, le bio devrait être la norme. C’est essentiel pour les générations futures, pour la protection de l’environnement et la santé des agriculteurs. La vraie question est plutôt de savoir pourquoi les autres restent en conventionnel ? ». Contre les opposants au bio, Hélène ne manque pas d’arguments : « Certains prétendent qu’on nous donne notre label parce qu’on paye nos contrôles. Certes Ecocert est rémunéré pour nous inspecter. Mais ils ne nous préviennent qu’une heure avant d’arriver sur notre exploitation. Et sur place, ils épluchent et vérifient tout ». Face à ceux qui pensent que l’agriculture biologique ne permet pas de générer assez de revenus, là encore, Hélène contre-attaque : « En produisant 150 volailles par semaine sur une surface de 40 hectares, on s’en sort très bien à deux ».

Question distribution, Hélène a opté pour le circuit court. Le samedi matin elle se rend au marché de Revel pendant que son compagnon fait de même à celui du jardin Monplaisir, au pont des Demoiselles, à Toulouse. Le couple a également aménagé un espace de vente en direct à la ferme, un mode de distribution perçu, par la jeune femme, comme le seul mode de commercialisation qui permette à l’agriculteur de vivre décemment. « Si on passe par des revendeurs, ils margent plus que nous et achètent nos produits en dessous de notre coût de revient. Je trouve ça aberrant qu’un revendeur, qui n’a pas les charges que l’on a, gagne plus que nous. Alors que c’est nous qui nous levons tous les jours, n’avons pas de vacances, et portons les investissements. Pour moi, il était hors de question que quelqu’un se fasse plus d’argent que moi sur mon produit. »

Des décisions mûrement réfléchies et qui, somme toute, semblent bien lui réussir. Depuis qu’elle s’est reconvertie dans l’élevage, tout lui sourit. L’agricultrice produit désormais des poulets, des pintades, des chapons, des poulardes. Elle a peu de perte, a atteint son objectif maximal en nombre de têtes et va hériter des hectares de son père, bientôt à la retraite. L’année dernière, elle avait aussi lancé une opération de financement participatif pour équiper son labo et pouvoir y faire des plats cuisinés bio et faits maison. Jusqu’à présent, ils envoyaient leurs volailles à une conserverie où elles étaient transformées selon leurs recettes. Sa campagne avait notamment reçu le soutien de l’entreprise Fleury Michon. Une vraie réussite qui pourra, à l’avenir, lui permettre de ne pas avoir recours à des prestataires extérieurs. À condition de trouver un peu de temps. Car le temps reste, au final, ce qui lui manque le plus, même si elle ne voudrait revenir à sa vie d’avant pour rien au monde. « Si j’ai choisi ce métier c’était aussi pour profiter de ma famille, voir davantage mes enfants. Vu que l’exploitation est à côté de notre maison, je les vois souvent. » Et quand elle a besoin de souffler un peu, elle peut compter sur sa famille. Son père, par exemple, va s’occuper de la ferme lorsqu’elle partira en février, avec son compagnon, en vacances. Leurs premiers congés depuis trois ans. Loin d’être fataliste, Hélène estime que cela fait partie des sacrifices à consentir lorsqu’on s’installe à son compte : « À partir du moment où on est chef d’entreprise, allier sa vie professionnelle et familiale est difficile. Que je sois agricultrice ou que je possède un salon de coiffure ». 

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.