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REPORTAGE

Les Sourciers, ou l’hydroponie naturelle

PAR Julie GUÉRINEAU | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 8 min

Depuis 2013, un couple d’anciens cadres franco-argentin démontre avec sa microferme gersoise que l’hydroponie n’est pas l’apanage des producteurs intensifs de tomates sans goût. Et que oui, on peut faire pousser avec moins d’eau, peu d’argent, et sans traitements, des produits sains au goût puissant.

Ce matin là, la brume gersoise ne semble décidément pas prête à se lever sur Lagraulet. La lumière est froide et l’air humide. Mais malgré l’hiver qui approche, sous la serre des Sourciers, les tomates rougissent encore et les herbes fraîches poussent à foison. Sans chauffage, ni éclairage, ni traitements. Ni même de terre. Ici, les plantes poussent les pieds dans l’eau, avec un peu de nourriture. Et c’est tout.

Marion et Nicolas Sarlé ont créé cette microferme de maraîchage en hydroponie naturelle – la toute première de France – en 2013. Une démarche expérimentale pour prouver que l’hydroponie n’est pas l’apanage des producteurs de tomates assaisonnées aux pesticides, et qu’une petite structure qui favorise la qualité à la quantité peut être rentable. « En France, 80 % des plants de tomates poussent en hydroponie. Et l’hydroponie, c’est comme tout. Il y a du très bon et du très mauvais », souligne Marion d’emblée.

Chez les Sourciers, le principe est simple. Les plantes – légumes anciens, herbes fraîches et fleurs comestibles – sont placées dans des petits pots remplis de billes d’argile naturelle, eux-mêmes posés dans des gouttières dans lesquelles circule de l’eau. Dans cette eau, on ajoute une solution nutritive constituée de nutriments minéraux (naturels) et de matières organiques dont la teneur est adaptée aux plantes installées dans trois circuits d’eau fermés. « Les doses de minéraux sont très faibles. Elles sont moins importantes que ce qu’on peut trouver dans une grande partie des eaux minérales », précise Marion. Le couple tend à vouloir baisser encore ces doses de minéraux en tentant de créer ses propres nutriments à partir de ses déchets végétaux. Et c’est la même eau, régulièrement réoxygénée grâce à une « mini-cascade », qui circule au pied des plants jusqu’à la pause hivernale.
Résultat : seulement 200m3 d’eau utilisés par an, soit à peine plus que la consommation annuelle d’un foyer moyen français, et 90 % de moins que l’agriculture en pleine terre.

Zéro traitement, 100 % succès

Contrairement à l’hydroponie intensive, Marion et Nicolas ont aussi fait le choix de ne pas traiter leurs plants, même à l’aide de remèdes de grands-mères ou de produits autorisés dans l’agriculture bio. « On a décidé dès le début qu’on pousserait l’expérimentation à son maximum. » Comme les portes des serres sont ouvertes en permanence, les insectes circulent à leur guise et éliminent une grande partie des parasites. La faible humidité et l’absence de chauffage empêchent aussi l’apparition de certaines maladies. Et les résultats sont plus que concluants. Malgré une attaque de mouches blanches qui a donné mauvaise mine aux plants de tomates à la fin de l’été, l’exploitation a déploré très peu de pertes. « Utiliser des produits phytosanitaires nous aurait coûté bien plus cher que ce que nous avons perdu. »

Aujourd’hui, l’exploitation est suffisamment rentable pour dégager trois salaires un peu supérieurs au Smic. « Beaucoup de gens se disent que comme c’est à la mode, il y a de l’argent à se faire, avertit Marion. Mais attention, ça reste de l’agriculture, avec de la pression, des risques financiers et des horaires agricoles. En été, il faut dire bye bye aux apéros avec les voisins… »

Si les Sourciers sont rentables, c’est aussi parce qu’ils ont tout de suite fait le choix de faire pousser des produits à haute valeur ajoutée en direction des chefs de la région. La seule façon de survivre avec une si petite exploitation (650m2 de serre). Et aujourd’hui, les feuilles de moutarde, l’oxalis, les moult variétés de basilic et de tomates, et autres plantes aux effets gustatifs surprenants qui poussent à Lagraulet sont servis sur les tables de 25 chefs, d’Auch à Agen. Des chefs pour qui Marion fait du sur-mesure. Plantant les produits dont ils auront besoin, et parcourant, pour les surprendre, réseaux sociaux et blogs de grands chefs pour repérer ce qui se fait de mieux ailleurs. Quitte à expérimenter des plantes étranges. « Des fois ça marche, des fois ça foire… » Comme ces étranges fruits à coque hérissés de pointes qui s’entassent dans un coin de la serre et qui « en plus d’être moche, n’ont en fait aucun goût… » Les chefs sont aussi une forme de caution gustative pour réhabiliter un mode de culture largement décrié pour son manque de goût.

Fous de goût

« Pourtant, l’hydroponie permet de développer un maximum de goût possible », souligne Marion. « Comme les plantes sont très flemmardes, quand on leur apporte la dose parfaite de nutriments sans qu’elles aient besoin de les chercher, elles concentrent toute leur énergie dans les feuilles. Et il a été prouvé qu’il y a davantage de principes actifs, et donc de goût. »

Un point essentiel parce que pour les Sourciers, ce qui prime, c’est le goût. Le projet a germé dans l’esprit de Marion et Nicolas au début des années 2010. Le couple vit alors à Buenos Aires. Marion travaille au sein du service communication d’un constructeur automobile français. Nicolas est ingénieur informaticien chez son concurrent. Mais pour la Française, difficile de trouver du plaisir en mangeant. « L’Argentine, c’est un pays de viande. Les légumes n’ont aucun goût… » Alors le couple enchaîne les tentatives pour faire pousser ses propres tomates sur son balcon de 2m2. Mais aucun fruit ne daigne pointer le bout de son nez. C’est là qu’il décide de tenter l’hydroponie. Et grâce à quelques tuyaux, une dose de nutriments et un peu d’eau, il réussit enfin à récolter des tomates plus goûteuses qu’une éponge gorgée d’eau.

Ce qui est d’abord un hobby devient un projet de vie. « On était en pleine remise en question. J’avais commencé à travailler chez Havas, et je jonglais avec des budgets publicitaires de centaines de milliers d’euros. Ça n’avait plus aucun sens. J’avais l’impression de passer les meilleures années de ma vie à rendre le monde pire. » Le couple franco-argentin s’installe alors en France. Et après une rencontre avec un couple de hippies millionnaires californiens installé à Fleurance, dans le Gers, choisit d’y monter sa propre exploitation en hydroponie naturelle. « Au début on n’a pas trop parlé de notre projet à notre famille. On sentait de l’incompréhension et même de la réprobation. À cette époque, ce n’était pas encore tendance de tout quitter pour revenir à la terre. Il y avait une honte à dire qu’on était agriculteurs, surtout quand on a été cadres. »

En 2013, ils développent avec le couple californien, spécialisé dans les systèmes hydroponiques pour la culture en intérieur (pas que pour les tomates cerises…), un système adapté à la taille d’une microferme.

« L’idée était de le tester pendant quelques mois dans le Gers avant de s’installer en ville pour monter une microferme urbaine. Parce que ce n’est pas logique de faire du hors-sol dans le Gers, où la terre est arable. Mais on ne veut plus partir parce qu’on y est trop bien… »

En attendant de devoir libérer les serres en 2021 et, pourquoi pas, monter un projet urbain ou repartir en Argentine, le couple communique beaucoup sur son projet « parce que c’est important de montrer que c’est possible ». Chaque année, 150 personnes viennent se former à Lagraulet. Parmi eux, beaucoup d’Africains francophones qui cherchent à cultiver avec peu d’eau, et des Antillais qui ne veulent pas faire pousser leurs légumes dans une terre polluée à saturation par des pesticides toxiques. Ils forment aussi des entreprises comme la RATP, ou des grandes surfaces qui veulent produire des fruits et légumes sur leurs toits. « Mais attention à l’effet de mode, tempère Marion. Et même si pour les citadins, l’hydroponie, c’est génial, les particuliers qui ont la chance d’avoir un jardin devraient continuer à travailler la terre. C’est bien plus thérapeutique et tellement plus agréable ! »

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.