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INTERVIEW

François Piquemal : Pourquoi on meurt encore dans la rue

PAR Charlotte CAUSIT | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 6 min

Malgré la promesse faite par Emmanuel Macron en 2017 de ne laisser personne à la rue, 15 personnes sont décédées sur les trottoirs toulousains en 2018, contre 10 en 2017. Une statistique désolante que François Piquemal, porte-parole de l’association Droit Au Logement 31, estime être le résultat de politiques locales et nationales en trompe-l’œil.

Êtes-vous surpris par ces chiffres ?

Non. Toulouse a beau être la ville pilote du dispositif Logement d’abord, tout ce qu’a fait Emmanuel Macron depuis le début de son quinquennat est aux antipodes de l’objectif qu’il s’est fixé. La loi logement de 2018, la loi ELAN, est une loi terrible. Elle va accélérer les expulsions locatives puisque les délais de prévention vont être raccourcis. Et le fait qu’il y ait une augmentation de ces expulsions ne peut qu’être mis en rapport avec l’augmentation du nombre de morts dans la rue puisqu’on y met de plus en plus de personnes. Donc les gens ont soit la chance d’avoir un tiers qui peut les héberger ou une voiture, soit ils squattent. Sinon, ils sont dehors et meurent dans la rue, hiver comme été.

Il y a donc une politique anti-sdf ?

Oui. La fondation Abbé Pierre remettra d’ailleurs bientôt son rapport sur les dispositifs anti-SDF. Le recensement vaut ce qu’il vaut et mériterait d’être affiné, mais Toulouse semble être la troisième ville où il y a le plus de dispositifs anti-SDF après Paris et Marseille. Il suffit d’aller devant les locaux du 115 avenue Étienne-Billières, où les gens demandent un hébergement, la mairie n’a rien trouvé de mieux que mettre de gros blocs de béton pour éviter qu’ils n’y campent. Ce n’est pas résoudre le problème.

Pourtant cette année la municipalité a ouvert un gymnase pour abriter les personnes à la rue, sans attendre le Plan Grand Froid.

C’est marrant car quand le DAL fait une action coup de poing pour ouvrir un Gymnase à Saint-Sernin on nous traite d’irresponsables, mais quand la mairie le fait il faudrait la saluer. C’est inquiétant, surtout parce que ça montre que la Mairie n’a pas plus de pouvoir que le DAL, que Toulouse est devenue le bac à sable des promoteurs, qui se croient tout permis. De plus, le gymnase va fermer le 23 février et on va avoir une nouvelle violation de la loi car à partir du moment où une personne est admise en hébergement d’urgence, elle a le droit au maintien de sa prise en charge.

Vous avez la dent dure contre les collectivités territoriales ?

L’équipe préfectorale et la mairie ne sont pas à la hauteur de la situation. Il faut savoir qu’à Toulouse, la préfecture se fait régulièrement condamner par le tribunal administratif parce qu’elle ne respecte pas la loi en matière d’hébergement. Cet été la cour européenne des droits de l’homme a même été saisie par l’une des avocates du DAL, maître Ducos-Mortreuil. Il n’y a aucun plan visant à sortir les gens de la rue, donc la préfecture remplit chaque année des nuitées d’hôtel qui sont très coûteuses au contribuable. C’est une politique de court-terme. La Mairie pourrait faire comme à Montreuil et dire « selon l’Insee, il y a dans cette ville 23 000 logements vacants et 240 000 m2 de locaux vides » et prendre un arrêté de réquisition. Mais elle ne le fait pas.

Jean-Luc Moudenc a pourtant évoqué, lors de ses vœux à la presse, le « mythe des logements vacants à Toulouse ». Que lui répondez-vous ?

Que ces chiffres sont ceux de l’Insee et non ceux du DAL. S’il veut faire sauter cet argument il peut faire, comme nous le lui suggérons, un audit. En 2013 il y en a eu un, réalisé par la préfecture. Selon eux 4 344 logements étaient alors réquisitionnables. Cela n’a donné suite à rien, mais au moins on avait les chiffres.

Comment répondre à la demande de logements ?
Début janvier une étude de meilleursagents.com a montré que Toulouse est l’une des villes où le prix de l’immobilier a le plus augmenté l’année dernière : +6,8%, devant Paris. Il est donc absolument nécessaire de traiter la question des prix des loyers et de l’accessibilité au logement. Une première mesure serait donc l’encadrement à la baisse des loyers. Cela réduirait forcément les expulsions locatives. Ensuite, ce serait dans le cadre d’un grand plan écologique, la rénovation thermique de tous les bâtiments qui en ont besoin, ce qui réduirait les factures des habitants.
Puis il faudrait construire des logements très sociaux, en proportion de la demande.

Combien ?

Il y a, aujourd’hui, selon Toulouse Métropole, 29 000 demandeurs sociaux. Quasiment 9% d’entre eux ont des ressources inférieures à 450 euros. Or, seuls 3% se voient proposer quelque chose. Pour tous les demandeurs aux ressources inférieures à 750 euros, l’offre est donc en dessous de la demande. Par contre, quand vous regardez les demandeurs aux ressources supérieures à 1 500 euros, l’offre est beaucoup plus importante que la demande. Sur le panel des logements sociaux, il faut donc faire 3/4 de logements très sociaux et faire de la mixité sociale là où il n’y en a pas, c’est à dire dans le centre-ville.

Il n’y a pas assez de mixité sociale dans le centre-ville ?

La municipalité a fait passer dans son plan local d’urbanisme une disposition qui parait anodine : celle qu’un prometteur immobilier n’a pas l’obligation de construire du logement social sur un lot inférieur à 2 000 m2. Et en centre-ville c’est difficile de trouver un lot de plus de 2 000m2. Tout est fait, en fin de compte, pour que le centre-ville devienne un ghetto de riches.

Mais comment faire de la mixité sociale quand les concernés n’en veulent pas ?

Quand on demande aux gens « qui veut de la mixité sociale ? », cette mixité est beaucoup plus désirée par les habitants du Mirail que par les habitants du quartier Saint-Georges. Simplement, il faut voir comment on la fait. Quand on parle de logements sociaux, on véhicule tout un tas de clichés : les gens pensent que ça va forcément être des grandes tours, de l’habitat dégradé, du bruit etc. Il faudrait donc une politique nationale et locale vraiment ambitieuse dans laquelle on ferait du logement social qui, en termes de qualité du bâti, serait haut-de-gamme mais à destination des plus modestes. L’image changerait ainsi progressivement.

La solution ne peut donc venir que d’en haut ?

Non, il faudrait réaliser des mises en commun avec les habitants qui ne soient pas des concertations en toc. On présente le projet aux gens et on demande toujours « est ce que vous avez des questions ? ». On ne leur demande pas leur avis, donc on les vexe. Je pense qu’en vérité il faut comprendre que tout le monde doit faire un effort sur tout : sur la question sociale, sur la question écologique etc. Si on les met autour de la table et qu’on dit « voilà, on a ce problème là au niveau de la ville. Comment on fait pour répartir l’effort entre tous ? », alors ça mettra en route une action visant à favoriser un équilibre social dans la ville. Tout est question de manière de faire.

 

 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.