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INTERVIEW

Serge Regourd : « L’affaire Viguier révèle la fragilité de nos certitudes »

PAR Jean COUDERC
Temps de lecture 5 min

Donner la parole à Serge Regourd, collègue et ami de Jacques Viguier sur une affaire aussi sensible, vu sa proximité avec l’accusé, c’est prendre le risque de publier une interview un peu orientée. Mais c’est aussi le moyen de mieux comprendre la personnalité complexe de Jacques Viguier. Tout autant que les moeurs de l’époque.

Pour dissiper tout malentendu, pouvez-vous nous préciser la nature de vos relations avec Jacques Viguier ?

Nous sommes amis, et ce depuis longtemps. Je l’ai découvert en corrigeant le mémoire qu’il avait fait, en Science Politiques, sur le cinéma américain et la guerre du Vietnam. Son travail était tellement formidable – je lui avais mis 18 – que j’ai demandé à le rencontrer. Vu qu’il ne savait pas trop quoi faire, je l’ai incité à passer une thèse. Puis je l’ai recruté en tant qu’assistant. Peu à peu nos relations professionnelles sont devenues amicales.

Venons-en à l’affaire proprement dite. Quand avez-vous été informé de la disparition de Suzanne Viguier ?

Dès le dimanche soir. Jacques m’a appelé alors que je rentrais du ski, à Clermont-Ferrand, pour m’informer qu’elle n’était pas rentrée. J’ai d’abord cru qu’il m’appelait pour m’informer qu’il n’irait pas à Strasbourg, comme c’était prévu, pour assurer des conférences. Mais non. Il avait décidé d’y aller. Il avait l’air sûr de lui. Même s’il s’étonnait un peu qu’elle n’ait pas appelé les enfants, il pensait qu’elle avait fait ça pour le faire culpabiliser. Et qu’elle serait de retour le lundi.

Ce qui n’est pas le cas. Comment réagit-il ?

Il décide de rentrer prématurément de Strasbourg et vient me voir dès son arrivée. Mais il choisit d’attendre avant de signaler sa disparition aux autorités.

Pourquoi à votre avis ?

Parce que sa personnalité est déroutante ! Moi si ma femme disparaît,  je suis chez les flics au bout d’une heure ! Je n’attends pas 4 jours. Mais Jacques, c’est différent.

Connaissiez-vous Suzanne ?

Oui car à l’époque, cela se faisait beaucoup de s’inviter entre collègues, notamment quand nous recevions nos homologues étrangers. Il faut bien dire que le couple n’était pas bien accordé. Elle n’avait pas toujours la bonne attitude ni tout à fait les codes académiques. Quant à Jacques, il avait un vrai appétit sexuel. Et toute la faculté le savait. Ce qui était très étonnant, c’est qu’il ne mettait pas un terme à ses aventures. Donc ça s’accumulait. Ce qui veut dire qu’il pouvait avoir jusqu’à 10 relations en même temps. Mais il n’en souffrait pas.

Saviez-vous que Suzanne avait un amant ?

Le couple battait de l’aile, ce n’était un secret pour personne. Mais je n’étais pas au courant pour l’amant, ni Jacques semble-t-il. Je suis persuadé qu’il ne mentait pas parce que l’idée même qu’il puisse être trompé, comme beaucoup de machos, ne l’effleurait pas.

Comment aurait-il réagi s’il avait appris l’existence d’un amant ?

Cela l’a beaucoup bousculé de l’apprendre. C’était un ami de Suzy, mais aussi un ami de la famille. Durandet n’étant ni beau, ni riche, ni intelligent, il ne s’était pas méfié. Mais je ne crois pas qu’il se serait emporté, y compris s’il l’avait appris ce soir-là. Ce sont les limites des affects de Jacques. C’est quelqu’un qui se maîtrise.

Jacques Viguier le lendemain de son acquittement, le 21 mars 2010, avec Serge Regourd (à droite)

Qu’entendez-vous par les limites de ses affects ?

L’avocat général a beaucoup insisté, durant le procès, sur le fait qu’il avait eu des tas de maîtresses toute sa vie, dont plusieurs en même temps. Mais qu’est-ce que cela prouvait ? Qu’il n’avait pas d’affect. Or pour commettre un crime passionnel, il faut un affect.

Pourquoi êtes-vous monté au créneau aussi tôt dans l’enquête ?

Je suis devenu celui qui s’exprimait parce que Jacques ne disait rien, et faisait – ce qui l’a totalement desservi – le dos rond. Quand des journalistes de la Dépêche du Midi l’ont sollicité pour une interview, il n’a pas voulu y répondre. Je l’ai pourtant prévenu qu’il allait dans le mur. Il a commencé à accepter quand il a été pris dans les filets. Alors qu’il y a toute une période où il aurait pu calmer le jeu. Mais ce n’est pas dans son tempérament de se battre. Cela s’est vérifié durant son incarcération.

C’est-à-dire ?

Généralement, quand un mec innocent va en taule il est révolté. Pas lui… Et à Saint-Michel, lorsque je lui rendais visite au parloir, il n’était pas désespéré. Il avait une espèce de certitude que les magistrats allaient se rendre compte que l’on faisait fausse route. Et qu’il allait être libéré.

Pourquoi l’opinion publique, et la presse, ont-elles été aussi vite persuadées qu’il était coupable ?

Pour plusieurs raisons : parce qu’il n’y a pas d’autre piste, parce que il y a toute une série d’éléments contre lui, comme le délai de 4 jours avant de signaler sa disparition. Et aussi parce que les flics, qui ont tout de suite été convaincus de sa culpabilité, parlaient beaucoup aux journalistes. Du coup les médias avaient bâti un scénario idéal qui était totalement faux. Un peu comme celui de Bruay-en-Artois (où un notaire avait été accusé à tort du meurtre d’une adolescente d’origine modeste, ndlr).

Pourquoi le scénario est-il faux ?

Parce que la presse a dépeint Jacques comme un notable qui avait ses droits d’entrée dans les salons distinctifs. Or ce n’était pas du tout le cas. Il n’est pas du tout issu de la bourgeoisie, il a tout sauf des goûts de luxe. C’est un chasseur, qui vit au milieu de ruraux, de gens très simples, ordinaires. Pourquoi le scénario est faux ? Parce que la presse a dit qu’il ne voulait pas divorcer, ce qui serait le mobile du crime, par crainte de le vivre comme une infamie, et qu’il aurait voulu préserver son image. Sauf que cela ne tient pas debout parce que Jacques n’a aucune image. Ce mobile a été échafaudé par les flics, la presse s’en est fait l’écho. Les maladresses de Jacques n’en sont pas moins incroyables.

C’est-à-dire ?

Il est l’artisan de son propre malheur. Sur le matelas, il se défend comme un pied. Il donne 3 ou 4 versions différentes. Parce que c’est un personnage déroutant. Jacques ce n’est pas de la rationalité à l’état pur.

Il est pourtant décrit comme un esprit brillant…

Il est façonné différemment de la normale. Prenons l’agrégation. Il a été reçu dès la première fois, à 32 ans. Pourquoi ? D’une part parce qu’il ne se pose pas de questions, ce qui est un atout pour l’agrégation ; d’autre part parce qu’il a une mémoire éléphantesque. Il donnait ses cours magistraux en droit sans notes. Personne ne sait faire ça ! C’est ce qui l’a fait passer auprès des flics pour une espèce de monstre. C’est un personnage très ambivalent.

Vous n’avez jamais douté de sa culpabilité ?

Si, lorsque je suis rentré du commissariat, la première fois où j’ai été appelé pour témoigner. Les policiers m’avaient déstabilisé en m’affirmant que l’alibi de Jacques sur le footing ne tenait pas vu qu’il ne pouvait pas courir depuis qu’il avait été opéré du péroné. Or je n’étais pas au courant de cette opération. Je suis rentré chez moi, le soir, à 23h, en chialant. Jacques venait de sortir de garde à vue, je l’appelle et demande à le voir dès le lendemain matin. Je le fais venir dans ma voiture et je lui dis : « Regarde moi dans les yeux, quoiqu’il arrive, je serai à tes côtés mais pour que je t’aide le mieux possible, il faut que tu me dises la vérité ». Et sa réponse est très claire : « Écoute je te jure sur la tête de ce que j’ai de plus cher, que je n’ai pas tué Suzy. Je suis innocent ». Pour moi, l’affaire était réglée. Et je ne lui ai jamais plus posé la question. Même si je peux admettre, avec le temps, que c’est un peu court…

Vous avez l’air de dire que ses neufs mois d’incarcération n’ont pas été un enfer. Pourquoi ?

Déjà parce qu’il a refusé de « cantiner ». Tous les mecs qui ont un peu d’oseille en taule, vu que la bouffe est absolument exécrable, cantinent, c’est-à-dire font rentrer des aliments de meilleure qualité. Lui non. Il s’est mis au niveau des délinquants. Du coup, il a été immédiatement accepté et intégré à Saint-Michel. Il est même devenu conseil juridique, a fait des lettres pour plein de mecs. C’était aussi une manière d’entretenir son esprit et de tenir. Je n’ai jamais senti de révolte chez lui. Il pensait que la vérité éclaterait.

Et quel est son état d’esprit à sa sortie de prison ?

Il était convaincu que l’affaire était finie. On a d’ailleurs fait une fête chez lui avec beaucoup de collègues. Moi, je redoutais le procès. Mais Jacques est un type assez déroutant. Il est d’un optimisme incroyable. De la même manière qu’après son premier acquittement, il n’imaginait pas une seconde qu’il y aurait un appel.

Comment vit-il les années qui le séparent du procès ?

Vu qu’il devient bipolaire, il fait des trucs très variables. En phase up, il est capable d’acheter une Porsche Cayenne à 70 000 euros, ce que le salaire d’un prof de fac ne peut permettre, et de la revendre un mois après en perdant 10 000 euros, ou de commander des meubles pour tout changer dans sa maison sans jamais les déballer ; par contre, quand il est en phase down, il est capable de ne pas se lever pendant 10 jours et de sombrer dans la dépression la plus abominable.

Dans quel état aborde-t-il le premier procès ?

Il se fait aider, il est sous traitement. Mais il est aux abonnés absents, il ne se défend pas, il ne dit rien. Au second, il est bien les premiers jours et après il retombe dans une espèce de léthargie qui, je pense, a dû l’aider.

Et quelle est l’atmosphère à l’ouverture du procès ?

Globalement, pour tout Toulouse, il est coupable. Il y a un microcosme de résistance à l’université mais même parmi mes amis, les gens sont dubitatifs. Après le premier procès, beaucoup de gens ont revu leur position. Mais aujourd’hui encore, il y a un doute dans l’esprit des gens. Parce qu’il n’y a pas de solution alternative. Un collègue pénaliste, Pierre Spitéri, avait pourtant démontré, durant le procès, qu’il y avait chaque année des milliers de disparitions non élucidées. Comme par exemple celle de Teddy Vrignault, l’un des membres du duo comique des Frères Ennemis, disparu en 1984. Ce n’est donc pas si exceptionnel que ça. Même si je ne crois pas à une disparition volontaire dans le cas de Suzanne.

Pourquoi ?

Vu son rapport avec ses enfants, je n’imagine pas qu’elle ait disparu volontairement pour faire une nouvelle vie.

De quoi cette affaire est-elle révélatrice ?

Des tendances générales à la simplification et à l’exagération des archétypes. On l’a enfermé dans le rôle d’un grand bourgeois. Or ce n’était pas du tout le cas. C’est vrai qu’il était totalement opposé au divorce. Mais pas pour des raisons de respectabilité. Après, cela révèle aussi la fragilité des certitudes.

Considérez-vous que c’est une victoire pour la justice ?

André Cayatte, un cinéaste qui a fait beaucoup de films sur les affaires judiciaires, considère qu’il est toujours préférable de laisser un coupable en liberté que d’envoyer un innocent en prison. Au-delà de l’affaire Viguier, je partage totalement ce point de vue. Parce qu’il n’y a rien de pire que de mettre un innocent en prison. Alors s’il n’y a pas de preuve… Et dans l’affaire Viguier, il n’y a ni preuve, ni corps, ni mobile ni même d’idée sur le mode opératoire. Cela faisait beaucoup pour le condamner.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.