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REPORTAGE

Coloc au Château

PAR Julie GUÉRINEAU | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 6 min

À deux pas de Fermat et de la Garonne, il est une colocation un peu à part. Un appartement somptueux mais défraîchi, mi-bourgeois, mi 70’s. Une véritable auberge espagnole tenue par des colocataires à l’imagination débordante et aux fêtes décadentes. Le tout avec la bénédiction de leur propriétaire.

Entrer au « Château de la Daurade », c’est s’immerger dans un monde familier mais déconcertant. Un monde où il faut faire attention au chat lunatique, où les pendules indiquent midi à 14 heures, où les sacs de boxe sont accrochés à des trapèzes, et où des têtes de chevaux en carton trônent sur des cheminées en marbre. Un dédale de 120m2 de couloirs et de pièces en enfilade où les moulures et les médaillons à motifs de chérubins côtoient le formica et le jonc marron. Bref, « Le Château » ne ressemble à aucune autre colocation.

Le fait que l’appartement soit tout tordu met les gens dans un certain état d’esprit, moins carré, moins aseptisé.

Depuis une quinzaine d’années – la légende raconte que l’histoire dure depuis plus longtemps – cet appartement bourgeois avec vue plongeante sur la Daurade a vu passer plus d’une vingtaine de colocataires. Venus de la rue voisine ou de l’autre bout du monde, ils restent là quelques semaines, quelques mois, quelques années, avant de partir et de céder leur place sans oublier de laisser une trace. Chaque pièce de l’appartement regorge de souvenirs d’anciens habitants dont on ne connaît plus toujours les noms ou les visages, mais dont les photos – à divers degrés d’alcoolisation – sont encore accrochées aux murs. Ils ont laissé là un manteau en fausse fourrure, un trapèze, une boule de bowling, un pot d’échappement…

En ce moment les châtelains s’appellent Andi, Mina, Louis et Bertrand. À 32 ans, Bertrand, ancien ingénieur chez Airbus devenu prof de technologie, est le doyen et la mémoire du groupe. Il vit là depuis 6 ans, fréquente les lieux depuis bientôt 9 ans, et a décidé de n’en partir « que pour aller vivre à la campagne ». « Il y a quelque chose de spécial ici. Le fait que l’appartement soit tout tordu met les gens dans un certain état d’esprit, moins carré, moins aseptisé. » Louis, journaliste de 29 ans, y a posé ses valises il y a trois ans, séduit par « le caractère, le côté fou et atypique de cet appart’ dont on sent qu’il a une histoire à part, une aura très positive ». Mina, étudiante en 5e année de médecine de 23 ans, a rejoint l’aventure en août pour « échapper aux colocs 100 % médecine de Rangueil ». Andi, la petite dernière, Allemande d’origine hongroise, est arrivée il y a quelques semaines pour poursuivre son master en psychologie en Erasmus. D’abord venue pour ne pas se retrouver seule et apprendre la langue, elle a trouvé au Château « une sensation folle de liberté ». « Chez mes parents, à Budapest, l’appartement est plein de jolis meubles rénovés. Il faut faire attention à ne rien abîmer. Ici, on peut vivre sans se brider ! »

Malgré les deux grands salons aux volumes à faire pâlir n’importe quel agent immobilier, c’est dans la cuisine que les quatre colocataires passent le plus clair de leur temps. Une cuisine tarabiscotée meublée de bric et de broc avec vue imprenable sur la Garonne, malgré le mur monté au milieu de la fenêtre. Ici, chacun vit à son propre rythme, et c’est dans la cuisine qu’ils se retrouvent pour partager certains de leurs repas, des parties de jeux de société ou le récit de leur journée. Et comme chaque recoin de l’appartement, la cuisine en aurait de belles à raconter. La plus savoureuse étant qu’elle a vu naître la propriétaire de l’appartement, quand la pièce était encore le cabinet médical de son père. Et aujourd’hui, c’est aussi là, sur les bancs usés, que les habitants du Château préparent leurs célèbres soirées.

Tous les 6 mois, la colocation, qui accueille régulièrement des soirées jam, karaoké ou jeux de société, organise une fête « proverbes et citations ». Ces soirs-là, les invités – près d’une centaine – se griment en une expression et investissent les deux grands salons. L’appartement lui-même se déguise. Et des mois plus tard, on en retrouve encore les traces : des horloges qui indiquent midi à 14h, des cordes suspendues au plafond pour évoquer une grosse pluie, des pompes accrochées aux portes pour qu’on s’y prenne un coup. Les grands soirs, jusqu’à 180 litres de bières y sont éclusés.

En dehors des fêtes, le Château reste un lieu de passage où amis proches et connaissances vagues défilent. Il y a peu, c’est un migrant tout juste régularisé qui a trouvé un peu de répit sur l’un des canapés. « La règle implicite, c’est qu’on ne dit jamais non quand il faut dépanner », souligne Louis, qui a aussi emménagé ici pour la diversité des personnes qu’on peut y rencontrer.



D’ailleurs, pour vivre au Château, mieux vaut ne pas être trop regardant sur l’intimité. La faute aux chambres en enfilade et aux murs qui s’arrêtent avant d’avoir atteint le plafond. Ce qui n’empêche pas trois des quatre colocataires d’être en couple. « On en parle beaucoup ensemble pour éviter le malaise. Et ça fonctionne », souligne Bertrand. Un manque d’intimité bien souligné dans les annonces quand il s’agit de trouver un remplaçant.

Mais pas de quoi rebuter les candidats qui sont près d’une centaine à écrire dès qu’une place se libère. Pour faire le tri, chaque colocataire en sélectionne dix, et à l’issue des visites, le choix doit se faire à l’unanimité. Seuls critères : pas de couples, pas d’animaux, et le respect de la parité. « Le reste, c’est du ressenti. » Et le choix ne se fait pas à la légère parce que quand on entre au Château, on ne le quitte jamais vraiment.

La preuve ? Les têtes de cheval en carton et les plumes disséminées dans tout l’appartement, restes de l’attaque menée par une tribu d’indiens contre le petit train touristique occupé par quelques cowboys complices. Une attaque éclair qui a fait rire touristes et policiers pour fêter l’anniversaire d’une ancienne colocataire. Et qui s’est bien entendu terminée par une fête au Château.

La propriétaire, qui habite pourtant juste au-dessus, ne trouve pas grand-chose à en redire. Même si, parfois, elle craint un peu pour ses jolies tomettes.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.