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INTERVIEW

Franck Touboul : « Mais au fond, qui embête-t-on ? »

PAR Jean COUDERC | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 7 min

Alors que les actes d’antisémitisme ne cessent de se multiplier depuis le début de l’année, Boudu est allé à la rencontre du président du Conseil représentatif des institutions juives (Crif) de Midi-Pyrénées, Franck Touboul, pour comprendre ce phénomène qui n’épargne visiblement pas Toulouse, en dépit des tragiques évènements qui ont endeuillé la ville il y a sept ans.

On assiste à une flambée de l’antisémitisme en France depuis le début de l’année. Quelle est la situation à Toulouse ?

En 2018, nous avons été confrontés à un antisémitisme assez nouveau, que je qualifierais d’antisémitisme du quotidien, c’est-à-dire avec des traductions concrètes dans la vie des gens. Il ne s’écoule pas 15 jours à Toulouse sans que nos rabbins se fassent cracher dessus et insulter dans la rue. Au point que j’ai été obligé de mettre des agents de sécurité pour les accompagner dans leurs déplacements. Certaines personnes ont par ailleurs été contraintes de déménager en raison d’une extrême violence exercée par leur voisinage. Mais le plus grave réside sans doute dans la banalisation de ces actes.

Que voulez-vous dire ?

Lors de sa visite récente dans une classe de terminale de notre école (Ohr Torah, ndlr), Laurent Wauquiez a demandé aux élèves combien d’entre eux avaient été victimes d’actes antisémitismes. Tous ont levé le doigt  ! Alors que moi, par exemple, cela ne m’est jamais arrivé. Entendre une vingtaine d’élèves raconter les épisodes d’antisémitisme dont ils ont été victimes, sans que ce soit perçu comme anormal, ça fait froid dans le dos. Cela signifie que l’antisémitisme est tellement répandu qu’ils ont fini par l’intégrer comme une norme. Peut-être même n’en ont-ils pas parlé à leurs parents. C’est grave.

Cet antisémitisme ambiant entraîne-t-il une augmentation des candidats à l’Alya ?

Oui mais pas seulement. Il y a ceux qui partent parce qu’ils ont un rêve à accomplir, un idéal. Et puis il y a ceux qui ne se sentent plus en sécurité en France, notamment à Toulouse. De plus en plus de jeunes décident de partir après le bac alors qu’ils savent pertinemment qu’ils ont 3 ans d’armée derrière. Ce qui veut bien dire qu’ils ne recherchent pas la facilité ! Mais ils aspirent à une vie avec du sens, loin d’ennemis potentiels qui les stigmatiseraient. Et puis on observe également un repli sur la communauté.

C’est-à-dire ?

La réalité, c’est qu’il n’y a plus de juifs dans les écoles toulousaines. Fermat était le Graal pour la bourgeoisie toulousaine. Lorsque l’école juive a commencé à avoir des bons résultats, certaines familles ont hésité à y inscrire leurs enfants mais ont résisté, considérant qu’elles étaient républicaines et laïcs avant tout. Mais depuis 2 ans, de plus en plus d’élèves de 1ère et terminale quittent Fermat tellement le climat s’est détérioré.

Déconseillez-vous, le port de la kippa en ville ?

La prudence exigerait de ne pas la porter dans l’espace public. Mais la nécessité pour notre pays est de la porter. Il n’y a rien de plus beau que de circuler dans la rue et de croiser une femme avec un tissu africain bariolé, un jeune religieux avec sa kippa et une musulmane avec un voile sur la tête.

Quelques années après l’horreur absolue de l’assassinat des enfants dans l’école Ozar Hatorah, on aurait pu penser Toulouse à l’abri de ces dérives…

Au contraire. Plus l’attention se porte sur la lutte contre l’antisémitisme, plus on entretient l’idée que nous sommes une population d’exception, au sens du privilège. L’attentat de 2012 a naturellement saisi d’effroi tous les esprits sensés de notre ville. Notamment ceux qui portent haut l’idée que Toulouse est une terre d’accueil et de convivencia. À l’inverse, ceux qui ne partagent pas cette vision ont considéré que l’auteur des attentats avait fait quelque chose d’exceptionnel. Et finalement, un nouveau foyer antisémite s’est allumé à Toulouse.

Qui se cache derrière ces actes ?

Ce qui fausse la vision, c’est qu’avec le mouvement des gilets jaunes, on a trouvé de tout. Le type de 62 ans qui est allé taguer partout des slogans antisémites ou des croix gammées, c’était un retraité. Il n’a pas le profil d’un islamo-fasciste. Les profils se diversifient même si malheureusement, cela n’a rien de nouveau. Dès lors que le pays sombre, à tort ou à raison, dans une tension sociale forte, l’antisémitisme, mécaniquement, presque systémiquement, se développe.

Pourquoi ?

Parce qu’il faut trouver un coupable : si nous sommes précaires, cela veut dire que d’autres détiennent ce que nous n’avons pas. Donc ce sont les juifs les responsables. S’y ajoute aujourd’hui la règle absolue pour les nouvelles générations à la faveur des réseaux sociaux : la transgression de tous les tabous, y compris les plus intouchables. Donc Auschwitz et la Shoah.

Comment l’analysez-vous ?

L’Homme est sociabilisé par les lois qui régissent notre société quand il est dans l’aire publique. Mais quand il est chez lui, caché derrière son clavier et son pseudo, il peut enfin libérer sa partie la plus sombre. Sur les réseaux sociaux, on est débarrassé des lois de la République. Et l’Homme redevient un loup pour l’Homme.

Que préconisez-vous ?

Une législation européenne extrêmement forte sur les opérateurs, les hébergeurs de sites et les internautes eux-mêmes. Si on ne le fait pas, on construit les théories complotistes. Concomitamment, il faut rétablir ce qui devrait être la norme sur les réseaux sociaux. Car aujourd’hui, on n’arrive même plus à distinguer le bien du mal. On l’a réussi avec la pédopornographie, il n’y a pas de raison que l’on n’y arrive pas avec le racisme. Mais il faut de la coordination. Car la France, seule, ne peut pas discipliner Facebook.

La tension sociale est-elle la seule responsable de cet antisémitisme du quotidien ?

Non. On a vu avec la crise des gilets jaunes que l’antisémitisme d’extrême droite, dont on connaît les ressorts idéologiques, n’était pas mort. Mais il faut bien admettre qu’il y a un nouvel antisémitisme, issu de l’immigration arabo-musulmane, qui se nourrit de l’échec d’intégration, et qui repose sur des ressorts qui ont toujours été ceux fantasmagoriques de la haine du juif, à savoir le fait qu’il détient tout.

On fait donc erreur si l’on parle d’un antisémitisme géopolitique ?

L’antisionisme est un prétexte utilisé depuis 20 ans comme un habillage géopolitique pour légitimer l’antisémitisme. Si les jeunes musulmans de France devaient s’émouvoir à chaque fois que l’on tue des arabes, ils manifesteraient tout le temps ! Si le conflit israélo-palestinien a pris autant d’ampleur, c’est parce qu’en face des victimes palestiniennes, il y a des juifs. Pour moi c’est un prétexte fallacieux.

Comment expliquez-vous cette flambée de violence actuelle ?

En réalité, elle progresse chaque année. Déjà dans les années 2000, sous le gouvernement Jospin, il y avait eu plus de 1000 actes antisémites. Mais rien n’avait été fait.

Que voulez-vous dire ?

Un collectif d’auteurs avait écrit dans un rapport intitulé les territoires perdus de la République, qu’il était de plus en plus difficile d’enseigner la Shoah dans un certain nombre de quartiers sensibles. Sauf qu’à l’époque, la gauche était tétanisée à l’idée que les jeunes Maghrébins puissent être à la fois victimes de discriminations et se rendre coupables de racisme. Idéologiquement, c’était trop compliqué d’admettre que les victimes pouvaient être des bourreaux.

Est-ce trop tard ?

Ceux qui sont antisémites aujourd’hui sont irrécupérables. Avec la flambée des réseaux sociaux et des théories complotistes, on ne parviendra jamais à faire changer d’avis ceux qui sont convaincus qu’il y a 15 familles qui dirigent le monde. Mais pour les autres, on peut encore agir. Pour cela il faudrait entendre dans les écoles, le ministre de l’Éducation nationale et non systématiquement le ministre de l’Intérieur sur les questions de lutte contre l’antisémitisme. Il faut absolument proposer à chaque étape du parcours scolaire un apprentissage des religions, pas au sens dogmatique mais historique. Pour éviter que la République, qui fait moins rêver, ne recule au profit du religieux.

Où la République recule-t-elle ?

Dans les quartiers, notamment, où il y a une porosité très forte entre les mouvements religieux et les trafiquants de drogue. Il faut que l’État soit à nouveau présent, y compris dans la dimension coercitive. Moi, je n’ai pas de problèmes avec le recul des libertés si je n’ai rien à me reprocher. Nous, on est des fous de la République, parce qu’elle a fait de nous des citoyens à part entière. A aucun moment, nous n’avons mis en avant les règles religieuses pour y déroger. Il y a d’ailleurs une règle talmudique inscrite depuis la nuit des temps qui dit que la règle du pays dans lequel tu vis est LA loi. C’est-à-dire qu’elle supplante n’importe quelle loi religieuse comme le shabbat ou Yom Kippour.

Pourquoi continue-t-on à s’en prendre aux juifs ?

Cet antisémitisme est irrationnel. Il faut bien voir que les juifs représentent moins d’1 % de la population française et qu’ils totalisent, à eux seuls, près de 80 % des actes racistes de notre pays. Mais au fond qui embête-t-on ? Parce que s’il y a bien un peuple qui n’a jamais été conquérant, c’est le peuple juif. Dans la communauté, nous sommes très pessimistes. Parce que la société cède à la facilité. Donc aux fake news, au complotisme, et au rejet de l’autre.  

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.