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ENQUÊTE

Télétravail : Loin des yeux, près du taf

PAR Paul PERIÉ | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 10 min

Depuis que le Code du travail l’encourage, le télétravail connaît un fort développement en France. La pratique, qu’on réduit trop souvent à l’image du salarié en pyjama qui travaille sur son ordi au milieu de la cuisine, révolutionne en profondeur l’organisation du travail.

« Le mercredi : elle est en télétravail pour s’occuper de ses enfants. Il a fallu lutter contre ce genre de stéréotypes », reconnaît Virginie Mahdi, adjointe au délégué régional du CNRS Midi-Pyrénées, qui a mis en place ce nouveau mode de travail en janvier 2019. Il est vrai que, longtemps, le télétravail a été mal perçu ou présenté comme un moyen détourné de ne pas travailler. Pourtant, depuis quelques années, il s’est fortement développé, aussi bien dans le secteur privé que dans le public. Un changement en accord avec les attentes de la société en matières d’environnement et de qualité de vie. En 2018, 700 000 nouveaux télétravailleurs ont été recensés dans le pays. On compterait 5,2 millions de personnes effectuant une partie de leur mission hors des locaux de leur entreprise.

Du côté des salariés, le télétravail offre de nombreux avantages. Pour Eve, responsable financière en charge du contrôle de gestion en CDI à Paris, « l’expérience est arrivée au bon moment, à la fois dans ma vie personnelle et professionnelle ». Désireuse de se réinstaller dans l’agglomération toulousaine, elle a effectué ses missions en télétravail pendant plus de deux ans entre 2009 et 2012. « J’avais un poste qui me permettait déjà de travailler à distance puisque j’étais dans une holding et que je faisais des déplacements dans toute la France. Cela ne posait pas de problème, à condition que la ville soit bien desservie par les transports », détaille-t-elle.

Alors que le télétravail n’est à l’époque pas encadré par la loi, un avenant dans son contrat lui a permis de concilier ses envies personnelles et sa carrière. « Ce qui est très intéressant, c’est la souplesse dans l’organisation du temps de travail. Cela casse la routine. J’ai apprécié les rythmes différents et les horaires de travail adaptés. » Une liberté qui peut faire peur aux managers lors de la mise en place d’une telle organisation de travail.

 

Un changement de mentalité
« Il y a eu beaucoup d’inquiétude de la part de l’encadrement, confirme Virginie Mahdi du CNRS. Le management est encore aujourd’hui basé sur le contrôle des salariés qui sont sur place. » Pour cela, l’organisme de recherche, qui compte aujourd’hui 10 % de ses 2 500 agents en télétravail un jour par semaine, a formé l’ensemble de ses managers. Sarah Thomas, avocate en droit du travail à Toulouse, a consacré son mémoire à la question du télétravail. Elle aussi vient souligner le besoin de changement de mentalités en matière de management. « Côté employeur, il y a la crainte que les salariés ne travaillent plus. C’est illégitime car la plupart des études montrent qu’un télétravailleur produit davantage. En France, travailler, c’est être vu au travail. Alors que ce présentéisme n’a aucun impact sur avec la productivité. »

Le constat est le même du côté de Grégory Martin, secrétaire général CFDT Occitanie, pour qui le pouvoir du manager est encore trop lié à la mission de contrôle et pas à la mission de confiance. « Les managers sont formés de cette façon-là. Quand vous n’êtes plus en capacité de faire du reporting rapide sur ce que fait votre salarié, on peut considérer que vous n’êtes pas le chef », insiste-t-il.

Sébastien Vincini, conseiller départemental, rapporteur général du budget et chargé du personnel, se souvient également des réticences lors du processus de mise en place en 2018 au sein de l’institution. L’élu parle même « d’aérofreineurs » pour désigner ceux qui craignaient l’instauration d’un tel mode de travail : « Le télétravail s’inscrivait dans notre volonté de moderniser notre administration. Cela participait d’une réflexion sur l’organisation générale du temps de travail et des services ».

Pour répondre aux attentes de nombreux agents, le Conseil départemental de Haute-Garonne a mené un dialogue social à l’été 2018 afin de prendre en compte les propositions des organisations de représentation du personnel et de cadrer sa mise en œuvre. « Il y a eu un travail très constructif avec les partenaires sociaux, alors que le dialogue est souvent tendu », approuve Bertrand Looses, directeur général des services. L’appel à candidature lancé au premier semestre 2019 à l’ensemble des agents, « sans exclusive », comme l’assure Sébastien Vincini, a débouché sur 352 demandes dont 302 ont été acceptées. Toutes les catégories d’agents sont concernées, mais, signe que l’on est encore loin d’avoir brisé tous les stéréotypes, les femmes sont en proportion plus nombreuses que les hommes à opter pour le télétravail.

La Région Occitanie a, elle aussi, lancé une expérimentation « en vue d’une généralisation », promet Claire Fita, conseillère régionale déléguée aux ressources humaines. « Pour lutter contre les effets négatifs de la métropolisation sur la qualité de vie de nos agents, le télétravail est une piste intéressante. Il permet, de plus, de réduire l’empreinte carbone de l’institution. » Après un gros trimestre de dialogue pour répondre aux craintes et aux questionnements, 110 agents du Conseil régional ont été retenus, ainsi que 30 managers. L’élue régionale souligne, malgré les premiers retours positifs, que certains salariés regrettent de ne pas pouvoir faire tout ce qu’ils souhaitent en télétravail. « Cela demande une adaptation, à la fois pour l’agent et le manager, afin de bien déterminer les missions. » Preuve que le sujet est dans l’air du temps, le 18 octobre dernier, c’était au tour du conseil municipal de Toulouse de voter les conditions de mise en place d’une expérimentation du télétravail au sein de six directions de la mairie et la Métropole.

 

Un enjeu de mobilité
Si le télétravail séduit aujourd’hui les salariés désireux d’accorder plus de place à leur vie personnelle, il est aussi plébiscité pour le gain de temps et d’argent qu’il représente. À Toulouse, métropole très embouteillée, la question est d’autant plus prégnante. « C’est ce qui est ressorti d’une étude sur les attentes de nos collaborateurs », témoigne Audrey Ransou, directrice des ressources humaines du groupe Hydro Building Systems France, qui possède l’entreprise toulousaine Technal. « Nos salariés passent en moyenne une heure et demi sur la route. »

Le groupe a donc choisi de lancer un pilote auprès d’une trentaine de personnes sur trois sites, dont celui de Technal à Toulouse. En sélectionnant autant d’hommes que de femmes et autant de cadres que d’employés, l’idée était de prendre le pouls. Débutée en janvier, l’expérience a permis de faire des points d’étapes, à la fois avec le télétravailleur et avec son manager. « Tout a été perçu de façon positive, assure Audrey Ransou. Que ce soit la qualité du travail, l’engagement, la motivation, la santé ou le bien-être au travail. » L’objectif affiché est de mettre en place un accord, même si le télétravail n’est pas la réponse ultime aux attentes nouvelles des salariés, selon Audrey Ransou. « L’étape, c’est la flexibilisation des horaires. Comme par exemple travailler deux heures chez nous et arriver une fois que les bouchons sont terminés. »

Iter, cabinet de consultants en mobilité à Toulouse, s’intéresse lui aussi de plus en plus à cette pratique dans le cadre de son travail. « Pour accompagner les entreprises dans leurs plans de mobilité, nous nous penchons sur la non-mobilité ou la diminution de la mobilité, explique Céline Billard, cheffe de projet. Il n’y a pas plus vertueux que de ne pas faire de déplacements. C’est pourquoi la question du télétravail ou de la dématérialisation via les visioconférences ou téléconférences est une piste. » Un engouement qui touche aussi des organismes comme Action Logement, a priori assez éloignés de cette question. Mais comme l’affirme son directeur régional François Magne, « nous avons toujours travaillé au rapprochement du domicile et du lieu de travail. Mais avec l’engorgement des métropoles, la dématérialisation des procédures, la généralisation du haut débit, les coûts des bureaux etc., les entreprises réfléchissent à de nouvelles organisations. Et aujourd’hui, on se dit qu’il faut rapprocher le travail du domicile ». à partir des besoins des entreprises adhérentes, Action Logement souhaite mixer le logement et les espaces de coworking pour favoriser le télétravail à l’écart des métropoles. Ce sera par exemple le cas à proximité des usines Latécoère de Gimont, dans le Gers.


Le télétravailleur n’est pas forcément installé dans son salon ou dans sa chambre avec un ordinateur portable sur les genoux. Ainsi, sur les 302 agents départementaux concernés, 252 ont choisi de travailler à domicile quand 50 le font dans des tiers-lieux, qui sont dans ce cas des bureaux délocalisés du département. « Il est important de maintenir le lien entre l’agent et la communauté de travail. Cela permet d’éviter l’isolement », affirme Christian Jouve, directeur général de la CCI Occitanie, de plus en plus sollicitée par les entreprises sur ces questions et qui a elle-même mis en place cette forme de travail. 

 


Que dit la loi ?

Le télétravail a fait son entrée dans le Code du travail en 2012, encadré par l’article L1222-9. « Jusque-là, nous étions sur une pratique qui n’était pas codifiée », souligne Sarah Thomas, avocate spécialiste du droit du travail à Toulouse. La loi Travail de 2018 est venue préciser les choses. « Avec les ordonnances Macron, on a créé un régime juridique beaucoup plus précis. Des règles de mise en œuvre sont prévues. On est ainsi passé d’un OVNI juridique à une pratique qui possède un régime légal auquel on peut se référer. » La loi établit une obligation pour l’employeur de donner les moyens à son salarié de pratiquer le télétravail et de prendre en compte également les coûts induits (électricité, chauffage…) dès lors qu’il s’agit d’un télétravail régulier. Par ailleurs, un accident qui surviendrait durant le télétravail est présumé être un accident du travail. Pour l’avocate, ce nouveau régime juridique n’a pas vocation à alourdir les obligations de l’entreprise mais bien à « donner des outils pour que la pratique se démocratise ». Elle insiste cependant sur la nécessité de signer un accord collectif avec les syndicats ou de créer une charte afin d’encadrer cette pratique. Le télétravail peut aussi être traité dans le cadre du contrat individuel du salarié. « Psychologiquement, que ce soit du côté du salarié ou de l’entreprise, le fait d’avoir une matérialisation juridique du système est rassurant. »


 

Patrice Clerc, télétravailleur depuis 15 ans (voir reportage), a fait le choix du travail à domicile, dans une pièce dédiée. Mais, alors qu’il est chez lui quatre jours sur cinq, il n’aborde pas cela comme une façon d’avoir davantage de flexibilité dans ces horaires. « Il y a deux solutions, assure-t-il. Soit vous faites comme si vous étiez indépendant et c’est la porte ouverte au travail le soir et les week-end. Soit vous vous calez sur les horaires de l’entreprise, ce qui facilite en plus les relations avec les collègues. Cela ne signifie pas que je ne prends pas une heure ou deux par ci par là pour un rendez-vous médical ou autre, avec l’accord de mon patron. »

Travailler chez soi nécessite d’adapter son lieu de vie et de disposer d’un espace séparé, ce qui n’est pas toujours possible dans les métropoles étant donné les prix de l’immobilier. « Je n’avais pas de solution, regrette Ève, qui menait ses missions financières depuis Toulouse. À l’époque, il y avait moins de tiers lieu ou de bureaux partagés. Et parfois, il est difficile de faire la part des choses. Si je devais le refaire, je prendrais un bureau en dehors de mon domicile. » Devant l’évolution des besoins de sa société et la demande de proximité de son directeur, elle a été contrainte de mettre un terme à cette expérience.

Trouver le bon équilibre
Aujourd’hui, elle travaille pour un cabinet d’expertise comptable qui négocie un accord de télétravail. Avec le recul, elle juge indispensable de formaliser des jours où le salarié est présent au sein de l’entreprise.
« À 100 %, on devient indépendant en quelque sorte, ce n’est plus vraiment un CDI », estime-t-elle. Pour l’instant, c’est la voie suivie par la plupart de organisations, qui autorisent un à deux jours par semaine, avec plus ou moins de flexibilité.

Malheureusement, tous les métiers ne peuvent pas prétendre au télétravail : « Parmi les refus, il y avait des gens dont l’activité nécessitait une présence sur site mais il y avait aussi des applicatifs métiers qui n’étaient pas encore possibles en télétravail », souligne Sébastien Vincini, qui souhaite à terme étendre le dispositif.

La question s’est également posée au CNRS où les chercheurs, nomades par nature, dépendent généralement de différents employeurs au sein des unités mixtes de recherche. La différence de rythme de télétravail selon les structures de tutelle a pu générer des comparaisons, mais l’adjointe au délégué régional du CNRS Midi-Pyrénées, Virginie Mahdi assure que les « directeurs d’unité ont été sensibilisés, en amont, pour lever les inquiétudes et garantir un collectif de travail ».

On touche ici l’une des limites du télétravail, qui peut susciter jalousies ou tensions chez ceux qui n’y ont pas droit. C’est là que le management doit se préoccuper de la qualité de vie au travail de tous les collaborateurs : « Sur le site Technal de Toulouse, environ 400 des 700 salariés vont être éligibles, confie Audrey Ransou. Nos opérateurs travaillent en horaires décalés et ne subissent pas les problèmes de trafic. Mais nous prenons des mesures pour améliorer leurs conditions de travail, comme la distribution de vestes refroidissantes pendant la canicule cet été… ».

Le télétravail modifie en profondeur tous les niveaux de l’organisation du travail. Comme le souligne Virginie Mahdi du CNRS, c’est « une façon d’augmenter les capacités de concentration et la motivation des salariés, mais aussi une nouvelle forme d’encadrement fondé sur l’autonomie, la responsabilisation et le management sur objectif ». Un point sur lequel insiste également Grégory Martin, secrétaire général CFDT Occitanie, qui encourage les entreprises à signer des accords de télétravail. « Il s’agit là d’une superbe opportunité d’aborder de manière positive le dialogue social puisque cela nécessite un travail collectif de réflexion et d’anticipation sur l’organisation du travail. »

Il reste encore de nombreux efforts à faire pour démocratiser le télétravail. « Mais cela fait tellement sens aujourd’hui, insiste Ève. Je pense que les open spaces ont vécu. »

 


Vrai plus environnemental ?
Une étude commandée en 2016 par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) révèle que « le télétravail permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’énergie, les émissions de particules, l’oxydation photochimique et l’épuisement de ressources non renouvelables ». Le télétravail permet de réduire d’environ 30 % les impacts environnementaux associés aux trajets entre le domicile et le lieu de travail pour un nombre moyen de jours télétravaillés de 2,9 par semaine.


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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.