retour haut de page

5 fruits et dilemmes par jour

PAR Charlotte ROLLIN
Temps de lecture 4 min

@ClaraDoineau

Bio, local, équitable, équilibré, de saison, ni-trop-gras-ni-trop-salé-ni-trop-sucré, sans additifs, ni huile de palme, pas trop transformé, Label Rouge ou d’Indication Géographique Protégée, issu de la pêche durable, respectueux des animaux, des hommes et de la nature, sans oublier les 5 fruits et légumes par jour issus de semences paysannes bio non hybrides cultivées en pleine terre sans être trop arrosées… (longue inspiration). Faire ses courses est devenu un casse-tête où l’on est sans cesse tiraillé entre santé, éthique, environnement et porte-monnaie.

Samedi : Courses de fond

Samedi, c’est jour de courses. LE morceau de bravoure de la semaine. Budget restreint comme pour tous les couples qui démarrent dans la vie, et conscience écologique obligent, le parcours est bien rôdé. Résultat de longues heures de prise de tête comparaisons des prix au kilo, listes d’ingrédients, et recherches sur l’origine et l’éthique de chaque aliment.

10 heures Cabas réutilisable et liste de course en main, direction le supermarché. Non pas que ça nous réjouisse d’exploiter les petits producteurs et de tuer le commerce de proximité. Seulement voilà, manger mieux, ça coûte souvent plus cher. Et quand on achète déjà le strict minimum, il faut bien faire des concessions. Pas question pour autant d’acheter n’importe quoi. Tout ce qui rentre dans notre caddie est passé au crible (oui, nous faisons partie de ceux qui traquent les additifs nocifs un smartphone à la main). Quitte à réduire les portions pour accéder à des produits de meilleure qualité. Finis les lardons fumés à l’arôme de hêtre, l’huile de palme qui favorise la déforestation, et le sirop de glucose-fructose qui rend accro. Faire des économies, oui, mais sans devenir junkie.

11 heures Les 10 euros économisés grâce à la carte fidélité, nous laissent un peu plus de marge pour continuer nos courses au magasin bio et coopératif (céréales, fruits secs, cidre…). Même si les pommes sont pleines de cuivre, et les raisins – turcs – étrangement dénués de pépins.

Midi Pour finir cette matinée marathon, nous avons décidé de tester une nouvelle épicerie en vrac. Objectif : mieux manger tout en faisant maigrir notre poubelle. Très concentrés sur les silos en plastique, nous comparons les prix au kilo avec ceux soigneusement relevés au supermarché. Résultat mitigé. Après avoir longuement hésité entre un basmati qui a traversé la planète en bateau et un riz de Camargue français dont j’aime moins la texture (et qui ont sûrement tous les deux voyagé dans des emballages qui finiront à la poubelle), c’est l’heure de rentrer.

13 heures Pour aller vite, au déjeuner, ce sera saucisse aux additifs et semoule pas bio. Personne n’est parfait.

Dimanche : Terre et mer

Dimanche, c’est jour de marché. Dernière étape de notre ravitaillement de la semaine. Premier arrêt chez le primeur pour faire le plein de nos cinq-fruits-et-
légumes-par-jour. Le bio restant hors de portée, pour se donner bonne conscience, on se rabat vers des producteurs locaux (quand l’origine est indiquée). Chez le poissonnier, ça se complique. Appli Planet Ocean en main, on fuit les poissons pêchés au mauvais endroit au mauvais moment avec la mauvaise technique de pêche. Mais impossible de trouver la moindre information sur l’espèce, la zone ou la technique de pêche. Heureusement, Picard est encore ouvert. À midi, ce sera donc maquereau labellisé MSC, mais sous plastique, et surgelé.

Lundi : L’amie du petit-déjeuner

Pas question de commencer la semaine sans un solide petit-déjeuner. Sur la table s’étale le résultat d’années de tâtonnement pour trouver le combo parfait : gourmand mais équilibré, respectueux de ma flore intestinale et des espèces animales, sans miel chinois ni huile de palme. Seul hic : le fromage blanc de brebis et son emballage en plastique. En sirotant mon roiboos (le thé, que j’adore, m’empêche de fixer le fer), je réfléchis à investir dans une yaourtière avec des pots en verre. Mais je doute que faire des yaourts à partir de lait en bouteille, dans un appareil en plastique plein de composants électroniques soit beaucoup plus écologique.

Mardi : Le paradoxe du jambon

Ce soir, on reçoit. Cette fois-ci, pas de pression, notre invité n’a pas le côlon irritable, n’a rien contre le gluten et ne me jugera pas s’il aperçoit la queue d’un sachet de pâtes industrielles. Au menu : galettes au sarrasin bio maison, salade bio et cidre 100 % pur jus. Reste un écueil, et pas des moindres : le JAMBON. Impossible de mettre la main sur du jambon blanc de porc français ET label rouge ET sans nitrites. Ce soir, 4 tranches seront françaises et 2 sans nitrites. Mais je ne vous dirai pas sur qui c’est tombé !


Mercredi : Végé au bisphénol

19 heures Je rentre tout juste d’une conférence sur les perturbateurs endocriniens, où j’ai appris que les boîtes de conserve, les couvercles de nos bocaux (même bio), et notre wok risquent de rendre notre descendance infertile, autiste ou hyperactive. Ce soir-là, en mangeant nos pâtes à la bolognaise végétariennes, on se demande si on a bien fait de remplacer le bœuf par des lentilles en boîte.

Jeudi : La moutarde me monte au nez

Ce matin, un chercheur m’a appris que des herbes hallucinogènes qui se mêlent parfois au sarrasin bio transforment certains repas crêpes familiaux en expériences psychédéliques. J’ai l’impression d’avoir raté ma soirée de mardi… à midi, je prends le temps de cuisiner. Au menu (végétarien) : riz (en vrac, de Camargue) aux poireaux (bio) et au champignons (français) accompagnés d’une sauce à la crème de coco (sans lactose) et à la moutarde. Franchement, j’ai l’impression d’être pas mal. D’une oreille, j’entends à la radio que ma moutarde de Dijon est canadienne et mes cornichons indiens, que l’avocat dans mon placard profite au crime organisé, et que les ruches domestiques qui agrémentent mes tartines du matin font concurrence aux abeilles sauvages.

Vendredi : Tout est permis

C’est enfin vendredi ! Direction le Gers pour un weekend en famille. Pas de supermarché, d’applis-qui-savent-tout, de sacs en tissus ou de chasse au plastique. Je vais boire du thé noir et me jeter sur la pâte à tartiner, préparer la confiture de figues du jardin en savourant des madeleines préemballées (après avoir mollement protesté). Le soir, après un bon rôti de porc élevé par un producteur local, on discutera au coin du poêle en grignotant des chocolats ultra-transformés. Dimanche soir, on rentrera à Toulouse un peu honteux, mais heureux. Et dès lundi, on recommencera à faire de notre mieux, sans trop s’autoflageller. Parce qu’on a tendance à oublier que manger est un plaisir, et qu’il y aura toujours quelqu’un pour vous dire que vous n’en faites pas assez.

Partagez

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.