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VÉCU

Brouillé avec le brunch

PAR Clara MARIE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 4 min

« Est-ce que tu viens bruncher dimanche ? » Visiblement plus cool qu’un simple déjeuner, le virus brunch se propage à Toulouse, comme ailleurs. Salons de thé, hôtels, et restaurants s’en donnent à cœur joie. Malgré toute la mauvaise volonté du monde, je n’ai pas réussi à décliner cette invitation. Retour d’expérience.

10h30, dimanche. J’ouvre un œil difficilement après la soirée de la veille (un plateau-télé devant Fort Boyard, ne me jugez pas ! ). J’ai à peine le temps d’émerger que mon téléphone sonne. Non, je n’avais pas oublié que je devais rejoindre des amis pour déjeuner aujourd’hui. « On a entendu parlé d’un petit brunch hyper sympa en ville ! Il paie pas de mine, mais tous les produits viennent de petits producteurs gningningnin bio gningningnin option végétarienne gningningnin super rapport qualité-prix… » Ah oui. Parce que ce n’est pas pour déjeuner que j’ai rendez-vous, c’est pour bruncher.

Depuis 5 ans, difficile de passer à côté d’une telle invitation. Cette contraction de breakfast et de lunch permet aux lève-tard du week-end (jusque là, je suis dans la cible) de migrer de leurs draps directement aux oeufs-bacon-pancakes (toujours dans la cible) sans passer par la case petit-déjeuner. Deux repas en un, de 11h à 15h, alliant sucré et salé, (traditionnellement, du bacon, des oeufs, des tartines, des viennoiseries (dans la cible), une boisson chaude, un jus de fruit…) dans l’ordre que l’on choisit. Un sacré pied de nez aux déjeuners classiques du dimanche (le combo gagnant belle-famille, nappe à carreaux, poulet rôti). « Pour la nouvelle génération, le repas dominical est en perte de vitesse. Pour certains, il est remplacé par le brunch. C’est plus fun, on met ce qu’on veut sur la table, c’est ce qui plaît aux jeunes », explique la gérante de Eve cuisine Maison, qui propose un brunch par mois. « La grande différence avec le repas dominical classique, c’est que c’est moins traditionnel, plus à la bonne franquette. »

Dans les établissements du centre-ville, c’est une clientèle plutôt jeune et citadine qui se presse dans les
“déjeunettes” (le terme recommandé par l’Académie française) des restaurants. « Disons 30-35 ans, et c’est plus féminin que masculin » pour le gérant du BatBat de la Daurade, Mathieu Benoît. « C’est plus jeune qu’au restaurant normal : en général, entre 20 et 35 ans grand maximum, avec quelques exceptions. Ce sont surtout des couples et des groupes d’amis » complète son confrère du restaurant Autour de l’assiette.

11h30. à propos d’assiette. J’entends d’ici un reste de pizza qui m’appelle dans le frigo, mais je m’autorise seulement un café (vital) et quelques cacahuètes fraîches d’hier soir pour patienter jusqu’à midi. Ne pas se voiler la face quant au problème de fond : j’ai faim. Dans le concept du “deux repas en un”, je n’avais pas réalisé que je loupais une occasion de manger.

Le côté “doudou” de la préparation

« Dans les pays anglo-saxons, ils le font depuis plus longtemps, il n’y a pas cette tradition autour des trois repas. C’est plus une question de mode de vie », analyse Patricia, la gérante de Bleu Canard, table d’hôtes à Rangueuil spécialisée dans le brunch. Elle y reçoit davantage de familles avec parfois plusieurs générations à la même tablée. Et toutes ne s’adaptent pas de la même façon à l’art du brunch. « Les gens âgés trouvent ça bizarre de boire leur café en même temps que leur assiette salée. Donc ils me le demandent à la fin du repas. »

12h. Je fais l’impasse sur le quart d’heure toulousain et pointe le bout de mon nez brumeux (estomac vide) sur le seuil du dit “petit brunch hyper sympa”. Les amis me rejoignent et, timing parfait, une minute avant la crise d’hypoglycémie débarquent une corbeille de pain, ses beurre-confitures, des viennoiseries, une assiette mêlant bacon grillé, oeufs brouillés, salade de fruits, frites… Je me rends compte qu’un seul poulet rôti vous manque, et tout est dépeuplé. Je n’arrive décidément pas à trouver un intérêt gastronomique à l’ensemble.

Pourtant, c’est bien dans un restaurant où nous sommes. Si les salons de thé n’ont plus le monopole du brunch, les restos ne se sont pas pour autant lancés dans une course à la subtilité pour leurs préparations brunchesques. Une simplicité assumée par certains : « On ne révolutionne pas la cuisine, mais on a des produits frais », explique-t-on aux Fils à Maman. Chez Eve cuisine Maison, c’est le côté “doudou” de la préparation qui primera : « C’est pas de la grande cuisine, je mise sur le côté réconfortant, avec du pain perdu par exemple. »

Surfer sur la vague

14h. Si “repue” signifie “qui a mangé à satiété”, alors je n’en suis plus là. J’en viens à regretter de ne pas avoir opté pour l’option doggy bag pour les pâtisseries. Je passe à la caisse en me demandant si c’est vraiment nécessaire, toute cette violence. Je tente de faire bonne figure en payant les 22 € (+ un supplément “marshmallow” sur mon chocolat) et je ne peux m’empêcher de me demander si ce resto (aussi sympa soit-il) ne surfe pas sur un concept juteux.

Mathieu Benoît le concède : « Il y a un effet de mode, c’est dans l’air du temps. » « C’est un passage obligé dans le sens où on sait que ça fonctionne très bien, c’est une grosse valeur ajoutée à un menu », continue un autre. Mais pour Patricia de Bleu Canard, « un resto qui surferait sur la vague du brunch avec quelques produits pas top ne va pas perdurer. Il y a un côté mode pour des établissements comme la Fiancée, où la clientèle est vraiment 25-35 ans, bobo, dans un lieu cosy… Ils ont misé là-dessus. »

Aïe. Le mot interdit. Sur mon vélo pour rentrer à la maison, je me demande ce qui me réjouit le plus : ne plus devoir manger pendant une semaine ou participer activement à redresser le PIB du pays. J’allume la radio et tombe sur une chronique de Nora Hamzawi sur France Inter (chut) : « Finalement, le brunch, c’est juste un déjeuner où tu bouffes le dessert avant le plat et où le plat est principalement constitué d’oeuf, mais ça reste un déjeuner. » Amen. J’appelle belle-maman. Dimanche prochain, c’est moi qui apporte le poulet !

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.