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Époque

Coup de jeûne

PAR Valentin CHOMIENNE
Temps de lecture 4 min

@claradoineau

Cinq mille français jeûnent au moins une fois par an, en dehors de rites religieux. Passionnés de médecines naturelles, candidats à la détox ou jeûneurs par idéologie, ils sont de plus en plus nombreux à se mettre au défi de l’abstinence alimentaire. C’est le cas de Marie-Chantal Cabanac, naturopathe au centre-ville de Toulouse, qui organise près de Lavaur, des stages intitulés Jeûne et Randonnée.

Elle arrive au guidon d’un vélo fleuri, heurtant les pavés d’une ruelle voisine de la Garonne, rive droite. Souriante, cheveux gris ondulés, elle pousse la lourde porte ouvrant sur l’immeuble dans lequel est installé son bureau. Un vieil escalier rouge craque sous ses pieds. Au premier étage, elle s’excuse du désordre ambiant dû au déménagement de ses voisins.

Le jeûne consiste à ne pas manger. Le principe est simple et… vertigineux. Comment une personne, habituée à trois repas par jour, pourrait-elle ne pas se nourrir pendant plusieurs jours ? Marie-Chantal Cabanac reconnaît les appréhensions et les craintes que peut susciter le jeûne. « La peur est la principale barrière. Pouvons-nous ne pas manger ? N’allons-nous pas dormir toute la journée ? Ne risquons-nous pas de mourir ? Le jeûne est une expérience qui bouscule. Il met le corps en ébullition. Mon rôle est de rassurer et d’apaiser. »

Pour ce faire, la naturopathe met en avant ses expériences. Aujourd’hui, elle jeûne plusieurs jours, trois fois par an. Il y a des dizaines d’années, elle a découvert cette pratique et depuis, elle ne la lâche pas. Elle déclare ne jamais avoir connu de désagréments et ne s’être jamais mise en danger. « Mon corps réclamait le jeûne. Nos corps sont conçus pour connaître des périodes de disette et nous ne l’écoutons plus. Nous n’avons jamais autant mangé. Nous n’avons jamais autant été malade. Le jeûne existe dans la nature. Le manchot empereur est capable de jeûner plusieurs mois. Lorsqu’il est malade, un animal se couche, ne mange pas et attend que ça passe. »

Avant de jouer au bébé manchot sur leur canapé, la plupart des candidats au jeûne font le tour des livres et des sites internet qui disent tout et son contraire sur le jeûne. Fait-il du bien ? Est-il dangereux ? Des mensonges sont-ils proférés à son sujet ? « Le jeûne fait débat, reconnaît Marie-Chantal Cabanac. Il est délicat. Dans la population, il y a de réelles avancées, la curiosité croît, mais les laboratoires pharmaceutiques restent des obstacles. » Les débats peuvent être virulents entre partisans et opposants, les uns reprochant aux autres de faire le jeu des lobbys pharmaceutiques, les autres dénonçant en retour un sectarisme aveugle. Difficile d’y voir clair.

Ce brouillard est épaissi par la dimension spirituelle qui entoure le jeûne. Yoga et méditation de pleine conscience ne sont jamais bien loin des stages collectifs de jeûne. Marie-Chantal Cabanac ne s’en affole pas, au contraire. « Appelez ça comme vous voulez : spiritualité, introspection, automédication. Jeûner permet de prendre du recul, de faire un point sur sa vie. Certains arrivent avec l’intention de divorcer et repartent sans… d’autres connaissent le chemin inverse. Le jeûne est un reset du corps et de l’esprit. Il est à l’Homme ce qu’est la révision à la voiture. »

Un autre point commun entre bilan automobile et stage de jeûne ? La somme à payer. Ne pas manger peut avoir un prix. Comptez jusqu’à un millier d’euros pour une semaine complète. À 40 kilomètres de Toulouse, à Marzens, une petite commune du Tarn, Marie-Chantal Cabanac encadre des groupes de jeûneurs dans un environnement cossu. Piscine extérieure chauffée, sauna, hammam, jacuzzi et sentiers de balades. « Le jeûne est un cadeau que vous faites à votre corps. En tant qu’organisatrice des Chemins du jeûneur, je cherche à offrir les meilleurs enseignements, dans un environnement confortable et apaisant. »  L’avantage, c’est que vous ne demanderez pas l’addition avant de partir. 

Loin de ce cadre idyllique, par la fenêtre, les voitures grondent. La fin de journée apporte son lot de gaz d’échappement dans les rues séparant la Daurade d’Esquirol. « La ville est agressive. Je n’y habite pas. Pour y travailler, j’y viens et j’en repars à vélo. Dans ce cabinet, je reçois de jeunes gens qui vivent, travaillent et sortent en ville. Ils transpirent la ville et je les aide à prendre le soleil, le temps et l’air frais. Jeûner en ville est compliqué. Par essence, cette pratique est liée à la reconnexion à la nature. »

Avant de remonter à califourchon sur sa bécane, elle évoque le souvenir d’un homme pas comme les autres qu’elle a accompagné durant son jeûne : « Il avait passé les 80 ans. Il avait deux prothèses aux épaules, une à la hanche. C’était un ancien énarque qui écrivait chaque jour. Il jeûnait tous les ans depuis la fin des années 1970… Il était beau comme un dieu ».

Volvo - Horizontal - février 2020

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.