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Géants ! Jean-Marc Sor et le papillon Croesus

PAR Sébastien VAISSIERE
Temps de lecture 8 min

En 2013, trois naturalistes pyrénéens amateurs accomplissaient en Indonésie un exploit attendu par tous les entomologistes : photographier pour la première fois Croesus dans son milieu naturel. Croesus, c’est le plus célèbres des papillons géants. Un lépidoptère dont l’observation in vivo en 1859 permit à Alfred Russel Wallace, pionnier de la théorie de l’évolution, de convertir ses intuitions en vérités scientifiques. Le récit de cette quête enthousiaste et déraisonnable vient d’être publié par l’un de ses artisans, Jean-Marc Sor, un infirmier en bloc opératoire au CHU de Toulouse, qui rêvait du Croesus depuis son enfance commingeoise et de Wallace depuis son premier filet à papillons…

Bien sûr, il fait chaud. Bien sûr, tout est moite. Pourtant, ce n’est pas une goutte de sueur que Jean-Marc Sor vient de sécher en loucedé sur sa joue, mais une larme de joie. On est en septembre 2013 en pleine jungle, sur l’île de Bacan, Indonésie, et il est planté là, pieds dans la boue, bras ballants, reflex au poing, flanqué de deux locaux et de Gilbert et Christian, ses copains de l’asso Pyrénées Entomologie. Il vient de photographier le Croesus dans son milieu naturel pour la première fois de l’Histoire. Et ce, un siècle et demi après sa découverte par Alfred Russel Wallace, l’un des pères de la théorie de l’évolution. Un de ces exploits qui n’émeuvent pas spontanément le quidam, mais qui ravissent les naturalistes en général, et Francis Duranthon, conservateur en chef du Muséum de Toulouse, en particulier : « Le Croesus de Wallace, c’est LE papillon. Celui qui a permis à Wallace et Darwin de valider la théorie de l’évolution. Au milieu du XIXe siècle, Wallace s’est rendu dans l’archipel indonésien des Moluques pour observer les papillons. C’est là qu’il a constaté que les papillons géants présentaient des couleurs différentes selon l’île dans laquelle ils évoluaient. Et c’est en observant le Croesus de l’île de Bacan qu’il a compris l’influence du milieu sur la couleur des papillons ».

Ce qui rend l’histoire si belle, c’est que le Croesus en question s’observe exclusivement sur Bacan, une île inhospitalière, dans une zone assez restreinte et très difficile d’accès, autour de plantes et de lianes spécifiques, et à une époque de l’année bien particulière. Et si les grands muséums du monde se sont toujours débrouillés pour obtenir des spécimens naturalisés, personne, avant notre trio de Pyrénéens, n’était parvenu à fixer l’image de ce grand papillon dans son milieu naturel.

Le dernier à se casser les dents sur le Croesus fut le pape japonais du papillon, Hirotaka Matsuka, auteur de Natural History of Birdwing Butterflies, fruit de vingt années de labeur, de voyages et d’explorations. Dans cet ouvrage, plus de 1000 photos de papillons et un seul absent : le Croesus de Wallace ! « Il est pourtant passé tout près en 2003, sourit aujourd’hui Jean-Marc Sor. Il était bien préparé, avait bien étudié son parcours… mais il est resté bloqué avec son équipe pendant quatre jours dans la brume. En désespoir de cause, ils ont quitté Bacan pour photographier un papillon qui ressemble à celui de Wallace… mais qui n’en est pas un ! C’est toute la beauté de cette histoire. Personne n’attendait qu’une bande d’amateurs des Pyrénées réussisse là où les grands pros ont échoué. On a fait un truc immense. On a eu beaucoup de réussite. C’est à croire que c’était écrit quelque part.»       

« C’est à croire que c’était écrit quelque part », c’est précisément ce que s’écrie Jean-Marc Sor au moment où il appuie sur le déclencheur, ce fameux jour de 2013. Le temps du clic-clac, il est projeté sous le ciel bleu pétard de l’été commingeois au milieu des années 1970. Il a dix ans et il court sur fond de sommets pyrénéens dans les herbes hautes et le bourdonnement des insectes. Comme tous les enfants de son âge il aime le foot, la pêche et les virées entre potes. Mais ce qui le fait vibrer, ce sont les papillons. Au début, il se contente de les contempler de loin, mais à mesure que sa fascination grandit, son désir de les voir de près devient obsessionnel. Il capture alors ses premiers spécimens pour les conserver, et tenter d’épingler sur un socle l’émotion indescriptible que leur vol lui procure.

Intrigués par cette passion que personne ne partage dans la famille, ses parents lui offrent l’Encyclopédie des papillons du monde, de Paul Smart : « Une révélation. Je découvre des planches qui représentent tous les papillons de la planète. Mon horizon commingeois s’élargit brutalement à la terre entière, et je comprends que cette passion ne me quittera plus ». 

Aussi, quand il ne court pas les rivières et les prés du Comminges aux abords de la maison de ses grands-parents, Jean-Marc Sor feuillette l’encyclopédie de Smart chez lui à Toulouse, dans sa chambre d’écolier. Un soir, il tombe sur l’histoire d’Alfred Russel Wallace et du Croesus : « Ce qui m’a stupéfait, ce n’est pas tant la découverte en soi, mais la description que Wallace fait de son émotion. Sur le moment, je me suis dit que j’aimerais moi aussi, dans ma vie d’adulte, connaître un émoi de ce genre… » Et Jean-Marc Sor de nous rappeler que lorsque Wallace part en Indonésie, il est déjà convaincu de la théorie de l’évolution, et cherche simplement des preuves pour la valider.

 

 

Et d’ajouter que ce qui fait « tilt » au naturaliste britannique, c’est qu’après avoir voyagé d’île en île et vu des papillons verts ou verts-bleus, il aperçoit un jour à 30 mètres de lui, un papillon qui semble de la même espèce mais qui est orange fluo. Et quand, enfin, il parvient à se saisir de l’un d’entre eux, c’est comme attraper la preuve de la théorie de l’isolement : deux branches d’une même espèce qui évoluent séparément parce que plongées dans deux contextes distincts. D’où la fameuse émotion de Wallace, sorte de syndrome de Stendhal à la sauce entomologiste, rapportée dans son  récit l’Archipel malais : « Lorsque je le tirai du filet et que je déployai ses ailes magnifiques, mon cœur se mit à battre violemment, le sang me monta à la tête, et je fus près de m’évanouir plus que si j’avais vu la mort en face. J’eus la migraine tout le reste du jour tant j’étais agité – malaise provoqué par une cause que la plupart des hommes jugeront dérisoire ».

Avant de connaître un tel vertige, Jean-Marc Sor a attendu quarante ans. Une vie d’entomologiste amateur entamée au contact d’un professeur de mathématiques toulousain :« Il connaissait les gestes et les techniques pour étaler les papillons. Quand ils arrivent de l’autre bout du monde, ils sont secs et leurs ailes sont collées. Pour les étaler et les conserver ailes déployées, il faut les réhumidifier, ramollir les articulations, les ouvrir et les faire sécher dans la position choisie. C’est tout un savoir-faire. Le sien était si grand que Mme Sajus, la propriétaire du magasin de la rue du Taur, un boui-boui poussiéreux mais merveilleux où l’on trouvait les plus beaux papillons de Toulouse, faisait toujours appel à lui ».

Après des heures passées à acquérir la base du métier dans le bureau de ce professeur, « au milieu d’une collection de cadres et de coffrets entomologiques qui faisait encore plus rêver que celle du muséum ! », Jean-Marc Sor se lance à 20 ans dans ses premières expéditions. Ce sera le Ladack, au milieu des années 1980, région indienne de haute montagne qui ne manque pas de lui rappeler les Pyrénées, et d’où il revient avec des papillons de haute altitude, un premier livre, et des images qu’il partage dans les clubs photo et les cercles d’aventure de Toulouse. C’est ensuite le Zanskar, toujours dans la chaîne himalayenne, où il participe au tournage de deux films documentaires sur les plus beaux papillons du monde. En 1988, il crée l’association Pyrénées Entomologie avec sa femme Sonia et deux compagnons de rando : Christian Boy et Gilbert Murat. Leur première expédition est un défi dont le cadre est, déjà, l’archipel des Moluques en Indonésie : « On voulait ramener les premières images filmées du Goliath. Ce fut épique. On a tapé à toutes les portes pour rassembler les 40 000 francs nécessaires à l’expédition. Même chez Obi, le magasin de bricolage, sous prétexte que l’île où nous nous rendions s’appelait… Obi ! Le pire, c’est que ça a marché ! ».

La troupe s’envole ainsi en 1989 avec une seule caméra Betacam qui, après avoir subi des conditions hygrométriques ahurissantes, capturé les images du Goliath en plein vol et filmé les dernières tribus de coupeurs de têtes d’Indonésie, rendra l’âme sur place. Ce nouveau succès ouvre aux entomologistes amateurs les portes du film d’aventure. Trois sujets pour Canal + dans les années 1990 et, en apothéose, une soirée Thema sur Arte en 2003, conçue avec le réalisateur toulousain Jacques Mitsch.

Bref, au milieu des années 2000, Jean-Marc Sor a couru après tous les papillons géants du monde… sauf après le Croesus : « Et pour cause, justifie-t-il. À l’époque, personne n’a d’info sur le lieu précis où il est possible de le trouver. Or, l’île de Bacan est très escarpée. On ne peut pas s’y aventurer sans info ». Comme souvent en pareil cas, c’est internet qui va tout changer. Un beau jour, Jean-Marc Sor découvre sur le web qu’un jeune indonésien vient de monter une petite agence touristique et propose des expéditions sur mesure. « Je le contacte et lui paie le voyage jusqu’à Bacan, avec pour mission de  trouver le contact qui, sur place, fait commerce du Croesus pour les grands collectionneurs du monde. Il finit par le trouver et obtenir son accord pour nous mener jusqu’au site où vit le Croesus ».

Les membres de Pyrénées Entomologie mettent sur la table l’argent de l’asso jusqu’au dernier centime, et pas mal du leur. Entrainés, costauds, montagnards et expérimentés, ils sont convaincus que, si la brume ne leur fait pas le même coup qu’à Matsuka, ils vont entrer dans l’histoire de l’entomologie.

Et en septembre 2013, après des heures de marche dans la moiteur de la jungle, l’équipe parvient enfin à photographier et filmer, trois fois deux minutes, le vol du Croesus.

« Quel moment ! Je m’en souviendrai toute ma vie. C’était le jour de monanniversaire. »
Francis Duranthon

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Quelques semaines après le retour de l’expédition, alors que les images du Croesus font le tour du monde par le truchement de l’AFP, naît l’idée de retourner sur place avec une équipe de télévision et Francis Duranthon, pour réaliser un film mettant en scène, a posteriori, cette épopée occitane dans la jungle : « J’étais tellement heureux que Jean-Marc veuille m’embarquer avec lui, exulte Francis Duranthon. Moi, je suis un mec de terrain, même si je passe ma vie dans un musée. J’adore ça. Pensez donc ! Partir sur les traces de Wallace quand on est naturaliste… ». Hélas pour le directeur du muséum de Toulouse, son voyage dans les Moluques sera impossible pour des raisons de calendrier. Il vivra tout de même les retrouvailles avec le Croesus aux premières loges grâce à une valise de communication par satellite mise à la disposition de l’expédition par le Cnes.

C’est ainsi qu’un an après la grande première de 2013, l’équipe d’origine (les trois membres de Pyrénées Entomologie et leurs deux guides) accompagnée d’une équipe de tournage et d’une douzaine de porteurs, a rejoué l’expédition en conditions réelles : « Tout était plus compliqué que l’année d’avant du fait du poids du matériel et des contraintes techniques liées au tournage et à la communication satellite. On est allés au bout de nous-mêmes ! », reconnaît Jean-Marc Sor. Malgré les aléas techniques, une nuit, l’ordinateur de Francis Duranthon s’est mis à sonner : « C’était Jean-Marc et son équipe qui m’appelaient au milieu de la nuit. Je me suis assis sur mon lit, j’ai enfilé une chemise, et j’ai assisté en direct, médusé, à une scène incroyable. Jean-Marc avait un Croesus à la main…  Et je l’ai vu de mes yeux vu s’envoler, comme Wallace l’avait vu s’envoler en 1859. Là, comme ça, tout seul, à Paris, au milieu da la nuit, dans une chambre d’hôtel. Quel moment ! Je m’en souviendrai toute ma vie. C’était le jour de mon anniversaire ». On n’imagine pas, quand on est parent, tout le bien qu’on peut faire, en offrant à son fils de dix ans un livre sur les papillons.

 

Les aventuriers de l’évolution

Par Jean-Marc Sor, préface Francis Duranthon, éditions Elytis, 2019
Sur la piste des papillons Géants 

Film documentaire de Yann Piquer. Gulliver Productions. France Télévision, 2015

Volvo - Horizontal - février 2020

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.