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PORTRAIT

Antoine Maurice : Le rival vert

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 6 min

Longtemps, Archipel Citoyen a dit « nous ». Mais pour incarner son projet aux élections municipales, ce collectif qui rassemble large (des Verts aux Insoumis) et prône la mise entre parenthèses des partis et la mise au frigo des egos, a dû se résoudre à la possibilité d’un « il ». Et surprise, c’est Antoine Maurice, figure politique locale, ancien adjoint de Pierre Cohen et candidat EELV aux municipales de 2014, qui a été désigné au terme d’un processus démocratique qui se veut unique en France. Suffisant pour éveiller notre curiosité à l’endroit de ce trentenaire habile, discret et ambitieux, que Jean-Luc Moudenc présente, non sans malice, comme son rival le plus « dangereux ».

C’est un mystère qu’Antoine Maurice peine lui-même à éclaircir : quand il était enfant, le mercredi, il préférait regarder les questions au gouvernement plutôt que le Club Dorothée. « Je trouvais fascinant qu’on réfléchisse comme ça, dans une assemblée, aux moyens d’améliorer la vie des gens. » Dans la famille, pourtant, pas l’ombre d’un engagement politique. Des parents à gauche, mais pas militants. Un père fils de tailleur de L’Isle-Jourdain. Une mère fille d’agriculteurs installés en Tunisie et rentrés dans le Gers quand elle avait six ans. Un grand-père paysan, donc, et gaulliste, qui cultivait le tournesol, le blé, et l’amour de la patrie : « Je me pensais éloigné de sa façon de penser, mais plus le temps passe, et plus je prends conscience de nos points communs. L’attachement à la terre, d’abord. Et puis l’amour de la patrie. Sauf que moi, ma patrie, c’est la Terre ».

S’il ne s’explique pas les raisons qui lui faisaient préférer l’Assemblée aux dessins animés, Antoine Maurice identifie parfaitement les individus et les événements qui ont éveillé sa conscience politique. À commencer par Martine Rocquigny, son institutrice en CM1 et CM2 : « Elle multipliait les actions et les initiatives en faveur de la protection de la nature, et sa façon de faire me parlait beaucoup ». Aujourd’hui déléguée à la transition énergétique à la mairie de L’Isle-Jourdain, cette dernière décrit un enfant : « charmant, classe, réfléchi, et sensible aux causes environnementales ». Mais l’âme verte de son ancien élève n’est pas ce qui l’a marquée le plus durablement : « Je me souviens surtout de ce camarade de classe non-voyant à qui il apportait un soutien de tous les instants. Je vous jure que c’était impressionnant à voir. Il remplissait, en plus de son travail d’élève, les tâches d’un auxiliaire de vie scolaire ! ».

En tête de cortège lors des manifestations de 2012 en faveur du mariage pour tous.

Trente ans plus tard, Antoine Maurice dépeint, ému, ce garçon différent et mis à l’écart, cet aveugle sur qui on crachait. Et confie s’être mis de son côté par solidarité, avant de devenir son meilleur ami : « J’étais révolté par le sort qu’il subissait. Avec le recul, je comprends qu’à l’époque, je me sentais moi aussi différent sans parvenir à l’exprimer. Et que si je n’ai compris que plus tard que j’étais homo, j’éprouvais déjà cette différence, ce qui me disposait peut-être à comprendre la souffrance des autres ».

Quelques années plus tard, un drame vient sceller le sort d’Antoine Maurice, et ancre définitivement ses convictions écologistes. Une tante agricultrice dont il est proche est emportée par un cancer du sein : « Je n’étais pas préparé à son décès. Ça me paraissait insensé de mourir à 42 ans. J’étais désemparé de voir mes cousins privés, si jeunes, de leur mère ». Cette première rencontre avec l’absurdité de l’existence le conduit à se documenter sur les liens entre agriculture intensive, environnement et santé. Il finira par trouver des réponses dans les livres du professeur Belpomme, l’un des premiers cancérologues à se pencher sur le sujet. Environnement, inégalités, santé : Antoine Maurice a 14 ans à peine, et son décor idéologique est déjà planté.

Il débarque à Toulouse à 18 ans et s’inscrit en fac de droit (par passion pour le droit social et le droit du travail). La même année, il est séduit par la lecture d’Il est grand temps de Martine Aubry mais l’idée d’adhérer au PS ne lui traverse pas l’esprit : depuis l’élection présidentielle de 1995, il n’a d’yeux que pour Dominique Voynet : « Sa jeunesse, ses idées, sa décontraction. Le fait qu’elle soit une femme. Le contraste qu’elle offrait. Tout me plaisait chez elle. Je suis attaché aux incarnations, à ce que véhiculent les politiques ». Ironie de l’histoire, c’est donc un candidat sensible à l’incarnation qui préside aujourd’hui à la destinée d’Archipel Citoyen, mouvement bâti sur la dilution des egos dans le collectif. « On ne veut pas un chef mais un animateur », résumait Maxime le Texier, un des fondateurs d’Archipel, en mars dernier dans Boudu. Depuis 12 ans, finalement, la désignation du candidat écolo à la mairie de Toulouse se fait directement chez les Verts, ou bien chez Archipel au terme d’un processus démocratique complexe, mais à la fin, c’est toujours Antoine Maurice qui gagne. Comment parvient-il à mettre tout le monde d’accord ? Pour François Piquemal, colistier, figure du Droit au logement à Toulouse, et l’un des candidats malheureux à la tête de liste : « Il est à la fois EELV et ouvert sur les gens de la société civile. Quand on voit ce qui se passe à Montpellier (divorce entre Insoumis, extrême gauche et Verts ndlr), on ne peut qu’apprécier son refus de la tambouille politicienne ». Même Hélène Magdo, ancienne assistance parlementaire de Jean-Luc Mélenchon, actuelle porte-parole de LFI et d’Archipel, rentre dans le rang sans ciller : « Il n’était pas notre premier choix, à LFI. On aurait préféré que le candidat ne soit pas un politique. Ça ne nous empêche pas de nous aligner. Il a d’excellentes capacités de synthèse. Il est capable d’écouter et de restituer sans caricaturer, ce qui n’est pas facile dans une démarche comme la nôtre ».

S’il sait y faire, c’est qu’Antoine Maurice n’est pas un perdreau de l’année en politique. Encarté depuis 20 ans, il a longtemps frayé dans le sillage de Cécile Duflot, occupé des fonctions et exercé des mandats qui forgent le caractère : membre du bureau exécutif EELV puis du Conseil national du parti écologiste, élu sur la liste Cohen en 2008 avant de quitter le navire pour se présenter face à lui en 2014, il est, depuis l’élection de Jean-Luc Moudenc, l’un des membres les plus virulents de l’opposition. Militant associatif, il était en tête de cortège lors des manifestations en faveur du mariage pour tous, et s’est imposé comme une figure majeure du militantisme de gauche à Toulouse. Juriste, directeur d’Humus & Associés, une asso de compostage de proximité, il correspond à l’idée qu’on peut se faire du toulousain de centre-ville des années 2020 : presque quadra, toujours à vélo, originaire d’un département limitrophe, abonné à Odyssud, issu du camp des progressistes, attentif au bien-être animal et amateur de foie gras, en quête d’espaces verts et en manque d’air pur.

Un tableau suffisant pour être pris très au sérieux par ses adversaires. En adressant ses vœux à la presse en janvier dernier, Jean-Luc Moudenc a tiré quelques scuds en direction de cet « apparatchik de la politique » à la tête d’un mouvement « vert à l’extérieur et rouge à l’intérieur, qui entend utiliser le tirage au sort pour diriger la quatrième ville de France ».

Pierre Cohen, qu’Antoine Maurice n’a cessé d’aiguillonner sur les questions environnementales pendant son mandat de maire, navigue, pour sa part, entre méfiance et détachement : « Il est sincère, discret. Il a déjà été candidat, ce qui montre bien qu’il est ambitieux. Il n’en demeure pas moins un candidat qui parle surtout à son électorat ».

François Briançon, membre de la majorité municipale avec Pierre Cohen et Antoine Maurice de 2008 à 2014, et qui roule désormais pour Nadia Pellefigue, est un peu plus courroucé. Il reproche à Antoine Maurice d’être semeur de division : « Il porte une responsabilité très forte dans la victoire de Jean-Luc Moudenc il y a six ans. Il a été un bon soldat pendant toute la durée du mandat (ceux qui disent le contraire réécrivent l’histoire) mais n’a pas voulu, à l’approche de l’élection de 2014, faire la part des choses entre l’intérêt des Toulousains et l’intérêt de son parti. Je m’entends bien avec lui. Je le considère comme un ami. Mais j’ai bien peur que ce soit un politicien à l’ancienne… Ce n’est pas infamant, mais c’est différent de l’image qu’il veut donner de lui. En la matière Nadia Pellefigue est beaucoup plus émancipée que lui ».

Cécile Duflot n’en reste pas moins persuadée des chances de cet ancien collaborateur dont elle est restée très proche : « On a tissé des liens au-delà de la politique, et chanté à tue-tête des heures durant des tubes des années 80.   C’est un homme constant, fidèle. Je l’ai vu construire petit à petit son parcours politique, ses idées, ses valeurs, avec des référents politiques féminins (ce qui en dit long sur son absence de sexisme) sans jamais trop bousculer les autres et dans le respect permanent du collectif. Bien sûr, il est discret. Certains diront que c’est un handicap pour une élection. Mais il va se révéler, c’est certain. Il est ferme sur ses convictions et a le sens du compromis ».

Tout autant que les chansons des années 80, Antoine Maurice partage avec Cécile Duflot l’objectif d’une écologie majoritaire qui ne se projette plus dans les défaites mais dans les victoires, et prenne le pouvoir. D’où son ralliement à Archipel Citoyen : « Si on veut passer d’une écologie minoritaire à une écologie majoritaire, il faut ouvrir les portes. Une liste purement EELV aurait fait un bon score mais n’aurait pas été en mesure d’accéder à la mairie. J’en ai marre du minoritarisme. Je veux passer de l’utopie au réel ».

En déroulant ses convictions politiques en même temps que le programme d’Archipel, Antoine Maurice dévoile sa pensée écologiste infusée de social plus que de nature, adepte du “ travailler moins pour vivre mieux ”, refusant la nécessité absolue de la croissance et de la compétitivité, inspirée par la théorie libertaire du municipalisme, et visant à « désasphyxier » la démocratie locale en même temps que les voix de circulation. Le tout baigné dans une indifférence à l’égard du pouvoir national assumée par son directeur de campagne, Romain Cujives : « Antoine et moi sommes élus depuis 12 ans. On fait partie des déçus des expériences de pouvoir national. Notre conviction c’est que les maires détiennent un pouvoir colossal, et que pour faire avancer les questions sociales, la santé, et le bien-être, il n’est pas nécessaire de traîner dans les salons feutrés de l’Élysée ». Et l’ex-PS de mettre la pression sur son candidat : « La capacité d’alternance de cette ville repose désormais sur ses épaules. Le match, au printemps, ce sera Antoine contre Moudenc ».

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.