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ENQUÊTE

Associations : après la cure

PAR Jean COUDERC et Perrine DEBACKER | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 6 min

Alors que des militants d’associations ont mené, mi-décembre, une action contre la permanence de campagne du maire sortant pour dénoncer la baisse des subventions accordées aux associations depuis le début du mandat, Boudu s’est demandé comment cette cure d’amincissement forcée avait été vécue. Pas une mince affaire à quelques semaines des élections… 

C’était le début du mandat et l’annonce avait eu le don de glacer le sang du monde associatif. Le grand argentier du Capitole, Sacha Briand rappelle le contexte : « La situation était la suivante : on se retrouvait avec une épargne quasi nulle et une baisse substantielle des dotations annoncée par le gouvernement. Nous avons alors défini une stratégie qui était de partager les efforts entre le contribuable, la collectivité, sous la forme d’une maîtrise des dépenses de fonctionnement, et les satellites sous la forme d’une baisse (lissée) des subventions allouées aux associations de 25 % sur l’ensemble du mandat. Vu qu’elles avaient augmenté de 40 % sous le mandat précédent, on a considéré que c’était un effort soutenable ». Reste que cette décision, moins d’un an après son retour au Capitole, ne réjouit pas Jean-Luc Moudenc, conscient de l’impopularité d’une telle mesure et du risque électoral qui en résulte. Pour la faire accepter, diplomatie et pédagogie sont exigées : « L’idée était que chaque élu prenne en compte les situations objectives en essayant, autant que faire se peut, de faire du cas par cas », détaille l’adjoint aux finances du Capitole tout en précisant que tous les secteurs n’ont pas été logés à la même enseigne : « Dans le secteur de l’éducation ou de la petite enfance, par exemple, où les effectifs sont en constante progression, les subventions ont même augmenté ». D’autres domaines, comme le sport, en revanche, n’ont pas été épargnés. Entre 2014 et 2019, les subventions (dont 70 % concernent les clubs professionnels) accordées aux associations sont passées de 7,1 millions à 5,5. Il a donc fallu se creuser les méninges pour faire des économies sans mettre en péril les plus fragiles. L’élue en charge du secteur, Laurence Arribagé, ne cache pas que cela a été un travail de longue haleine : « On a reçu tous les clubs, pros et amateurs et on a étudié leurs besoins. Avec l’objectif de tendre vers plus d’équité. Ce qui n’était pas forcément le cas auparavant ». La collectivité décide donc de réexaminer le cas de chaque association à l’aune de critères précis (nombre de licenciés, existence d’une école de jeunes, participation aux activités municipales, mixité…). Une nouvelle moulinette pas totalement satisfaisante pour la présidente des Républicains 31, pour qui le changement de logiciel de pensée ne se fera pas du jour au lendemain : « On voit bien que ce sont des gens qui ont l’habitude de fonctionner uniquement avec les subventions. Il a donc fallu les former, les encourager à se tourner vers des partenaires privés, comme par exemple le supermarché du coin. Notre démarche a consisté à les rendre moins dépendants de la subvention. Et donc de la collectivité ».

Grand pourvoyeur de nageurs au niveau national, les Dauphins du TOEC (1700 adhérents/nageurs) ont dû, par exemple, trouver des partenaires privés, via du sponsoring ou du mécénat, pour compenser la baisse de 15 % des subventions. « Nos besoins étant grandissants, on n’a pas eu le choix, explique Vincent Gardeau, le président. On a également ouvert de nouveaux créneaux pour accueillir davantage de nageurs, tiré des revenus de la taxe d’apprentissage par le biais du centre de formation. Mais on a aussi augmenté le prix de l’adhésion au club… »

Si au final, la baisse de subventions n’a pas mis en péril les 25 salariés (en CDI) du club, le responsable des Dauphins du TOEC a cependant du mal à cacher son inquiétude pour l’avenir : « En fin d’année, il ne nous reste plus rien. Ce qui veut dire que l’on ne peut pas envisager de nouveaux projets. On est d’accord pour devenir plus indépendants mais il faut nous aider à trouver des moyens de devenir plus autonomes, surtout si les subventions continuent de baisser. Par exemple, en nous aidant à construire un club-house qui constituerait une source de revenus pérenne. Le rôle de la mairie n’est peut-être pas de subventionner les clubs mais elle a vocation à construire des infrastructures pour les habitants. Pour l’instant, aucune ligne budgétaire n’a été trouvée pour le faire ».

À quelques semaines de la fin de la mandature, aucun club n’a déposé le bilan, et c’est bien là l’essentiel pour Laurence Arribagé qui y voit la démonstration que l’on peut faire autant avec moins. « Certaines associations ayant été mises en difficulté par la baisse, on a opéré un réajustement. Globalement, tous les clubs ont vraiment joué le jeu et ont été assez solidaires de notre décision. C’est sûr qu’on les a forcément contraints à remettre en question leur manière de fonctionner. Mais en faisant preuve de pédagogie, on y est arrivé. »

De pédagogie, son collègue en charge des politiques de solidarités et des affaires sociales Daniel Rougé a dû également en faire preuve même s’il jure ne pas avoir été préoccupé plus que de raison par la décision prise en début de mandat de réduire la voilure : « Je ne crois pas qu’il y ait une causalité stricte entre la baisse des financements et la qualité du travail ». Car pour le professeur Rougé, tout peut se résoudre par le dialogue : « Je déteste la rhétorique, j’aime la dialectique. J’ai donc vu toutes les associations et essayé, pour chacune, d’analyser la nature des actions en cours ». Là aussi, le cas par cas a été la règle : « Si dans certains situations, on ne pouvait pas donner de financement, on aidait en nature, en fournissant, par exemple, un hébergement. Il y a d’autres moyens d’aider qu’en accordant des subventions ». Et là aussi, le bilan, du point de vue de l’élu, est positif : « Personne ne m’a fait le moindre reproche. J’ai même augmenté les subventions à une association qui m’avait adressé un plaidoyer recevable. Quant aux associations qui ont disparu, c’est parce qu’elles rencontraient, la plupart du temps, des problèmes de gouvernance ».

Du côté des associations, rares sont celles à oser critiquer ouvertement la baisse des subventions, par peur de se voir sanctionnées lors du prochain budget. Interrogées, nombreuses sont celles à avoir refusé de parler. Au Planning familial 31, qui fonctionne à 90% grâce aux subventions, on déplore néanmoins le temps passé à aller à la pêche aux financements : « Certes nos subventions n’ont pas baissé. Mais le temps que l’on perd à réclamer 2 000 euros par-ci, 2 000 euros par-là se fait au détriment de notre cœur de métier. À cela s’ajoute le fait que très peu de subventions sont pérennes : on conçoit donc des projets sans savoir si on aura les subventions pour les financer ».

Les nageurs du T.O.E.C. plongent, les subventions aussi.

Sur le fond du problème, les divergences semblent plus profondes : « Les financeurs publics nous poussent à aller chercher les financements privés. Or, les services publics ont la responsabilité de financer les missions que l’on mène ».

Placée sous le feu des projecteurs à la faveur du passage du Tour de France 2019 dans les quartiers populaires de Toulouse, Média Pitchounes a reçu 11 000 euros de subventions de la mairie en 2018. Pas question, dès lors, pour son président, Laurent Girard, de se plaindre. Il n’en demeure pas moins inquiet pour l’avenir de sa jeune structure : « Cette année on a reçu une aide exceptionnelle de la mairie pour le Tour de France. Mais maintenant comment faire ? Les subventions ne nous permettent pas d’embaucher une troisième personne à temps. Or si on n’y parvient pas, on sera contraint de réduire les activités pour les enfants. Le problème est qu’il y a une augmentation des projets, mais pas des subventions ».

Et ce sans parler de la disparition des contrats aidés, et de la complexification des procédures : « C’est l’horreur. Avant on n’avait qu’un seul dossier à remplir pour tout le monde. Maintenant, on nous en demande de plus en plus, parfois trois différents pour le Conseil régional, la mairie et la Préfecture alors qu’ils sont presque identiques. On y passe beaucoup de temps alors que ça pourrait être si simple ».

Du côté de la culture, autre domaine où fourmillent les associations, la baisse globale a été de 20 % sur l’ensemble du mandat. Là aussi, on a essayé de faire du cousu main, comme l’explique Francis Grass, l’élu au Capitole en charge de la culture : « On a mené un travail sélectif. Cela aurait été idiot de répartir la baisse sur tout le monde. On a, par exemple, été particulièrement attentifs à la situation des petites associations qui travaillent en lien avec la politique de la ville sur des sujets prioritaires, comme le Théâtre du Fil à plomb qui, en proie à des problèmes de non-conformité, risquait la fermeture. Ce théâtre est à Arnaud-Bernard, un quartier où il fallait maintenir une vie culturelle ».

Si certaines structures, comme le cinéma ABC, relativisent l’impact de la baisse des subventions, considérant, par l’intermédiaire de son directeur Marc Van Mael qu’« on ne bosse pas pour avoir des subventions même si ça aide à mettre de l’huile dans les rouages », d’autres, comme les Musicophages, sont au bord du découragement : « En 15 ans (l’asso existe depuis 25 ans, ndlr) les financements ont été divisés par quatre, avance Christophe Jubé, son président. Donc le désengagement des collectivités dans le domaine de la culture, ça fait longtemps qu’on le subit ». Inutile dès lors de vilipender l’actuelle majorité municipale : « La mairie n’est pas l’ennemie de la culture. Pierre Cohen avait déjà retiré du budget à beaucoup de structures ». Comme d’autres associations, le directeur des Musicophages a dû innover pour trouver d’autres sources de financement : « Dès 2008, après le retrait des subventions de la DRAC et de la région, j’ai impulsé un modèle économique mixte cherchant d’autres financements comme la vente d’expositions, les activités pédagogiques dans les écoles ou la fabrication de ressources ».

Une débrouillardise qui ravit Francis Grass : « On constate que beaucoup d’associations ont su trouver des ressources complémentaires. Tout le monde a fait des efforts. Certains ont fait la grimace, ont râlé, comme l’ancienne équipe du TNT alors que c’est elle qui avait la plus grosse subvention. Mais la nouvelle équipe est arrivée avec des idées très intéressantes pour remédier au budget en baisse en transformant un étage du théâtre en hôtel pour les artistes ou en mutualisant des frais avec d’autres théâtres ».

Une chose est sûre, les temps ont changé, tant pis pour ceux qui ne l’auraient pas compris ou seraient en désaccord : « Aujourd’hui, on ne peut pas financer et ne pas regarder ce qu’il s’y passe, il faut être cohérent. On finance plus de 400 structures, on a une obligation de contrôle de la collectivité. Et puis on sait bien que les contraintes économiques sont durables. On est donc obligés de produire de la culture différemment ». Un avis partagé par Sacha Briand pour lequel le modèle historique de l’association loi 1901 a peut-être vécu : « Le monde associatif est en mutation depuis déjà un certain nombre d’années. Aujourd’hui, tout au moins à Toulouse, c’est un modèle qui propose des activités moins à des adhérents qu’à des consommateurs. La réalité c’est que l’on a de plus en plus à faire à des opérateurs économiques. Il est donc normal que ce monde-là se soit professionnalisé et la baisse des subventions les a obligés à se poser des questions ».  

 


 

« Même pas le minimum vital ! »

 

Le 9 janvier dernier, Ahmed Chouki, président de l’UJS rendait publiquement son tablier après 10 ans à la tête de son club de futsal. Entre résignation et colère, il nous raconte les raisons de son départ, en pleine campagne municipale.

 

Vous jetez l’éponge ?

Oui, je suis démissionnaire. Je termine la paperasse et je me barre.

Pourquoi ?

Principalement parce que je ne vois pas comment on va pouvoir continuer à survivre avec aussi peu de moyens.

Vos revenus ont baissé ?

Oui mais nos problèmes financiers ne datent pas d’aujourd’hui. Ils ont commencé avec l’ancienne municipalité, qui était pourtant de gauche, avec laquelle on a dû se bagarrer pour avoir des subventions. Mais au final, on avait quand même obtenu une convention pluriannuelle de 30 000 euros. Sauf qu’à la fin du mandat, la nouvelle équipe est revenue dessus.

C’est-à-dire ?

On a tout d’abord fait l’objet, suite aux élections municipales, d’un audit financier. Du coup pendant neuf mois, les subventions ont été gelées. Cela a été extrêmement compliqué pendant cette période, on s’est fait saisir nos comptes… Et puis les nouveaux critères d’attribution ont été présentés à tous les acteurs du sport. Quand j’en ai pris connaissance, je ne m’en cache pas, je me suis dit… jackpot !

Pourquoi ?

On remplissait tous les critères : haut niveau, quartier, public féminin, école pour les jeunes, organisation d’évènements, démonstration de beach soccer à la Prairie des filtres. Dès que la mairie nous demandait quelque chose, on y allait. J’étais donc très confiant. Sauf que leur première décision a été de nous couper la subvention pluriannuelle et de nous enlever 5 000 euros. Je leur ai dit que ce n’était pas possible, que j’avais établi un prévisionnel, qu’ils ne pouvaient pas me réduire la sub en cours d’année. En vain.

Et depuis ?

Depuis c’est chaque année la même histoire.  On a pu tenir grâce aux emplois aidés et au fait que certains parlementaires nous donnaient de leur enveloppe. Mais depuis leur suppression, c’est intenable. Malgré le fait qu’à titre personnel j’ai déjà injecté de l’argent (une fois
15 000 et une fois 25 000 euros). 

Le club est-il menacé ?

Pour la partie senior, oui. Au sein de notre association, personne ne veut reprendre. Tout le monde, au club, comprend ma décision. Ils savent que l’on a réussi à tenir grâce à quelques bénévoles qui s’investissaient beaucoup. Dont moi. Mais aujourd’hui, mon travail ne me le permet plus. Je n’ai pas de week-end, pas de soirée, mon téléphone sonne tout le temps ! J’aspire simplement à une vie normale. La charge de travail est incompatible avec un mode de fonctionnement uniquement basé sur le bénévolat.

On vous sent remonté…

Oui, parce que c’est un énorme gâchis. L’UJS, c’est une équipe au plus haut niveau national, une école qui accueille plus de 160 gamins, et qui ne cesse de grandir. On refuse même du monde ! Le tout avec un budget de fonctionnement de 60 000 euros. On n’attend pas tout de la mairie mais au moins le minimum vital.

Et ce n’est pas le cas ?

Non. Depuis septembre, la subvention est même descendue à 20 000 euros. Je n’arrive pas à comprendre. Dans les quartiers, qu’y-a-t-il pour les mecs en déshérence à part quelques pseudos associations d’insertion qui sont là depuis longtemps et qui touchent beaucoup de subventions pour des résultats aléatoires, et des dealers ? Ça me fout la rage. Parce que dans notre club, on fait de l’insertion. Et c’est hyper important car au fond, qu’est-ce qui manque à nos jeunes ? Ni le talent, ni les compétences. Juste la bonne orientation et la bonne porte à ouvrir. Mais la mairie préfère visiblement soutenir le club de Bruguières…

Que voulez-vous dire ?

Le club de Bruguières a été absorbé par le Toulouse Métropole Football Club, ce qui lui permet de jouer au Palais des Sports. Faveur que l’on a réclamée et jamais obtenue. Alors que nous sommes Toulousains et pas eux. Ce n’est pas juste. Mais Plantade, le maire de Bruguières, est le président de la commission sport à la Métropole…

Je ne suis pas idiot : si à la fin, il ne doit rester qu’un club de futsal à Toulouse, j’ai très bien compris que ce ne serait pas nous… Je laisse une dernière chance à la municipalité de se rendre compte de ses erreurs. Peut-être ne voulait-elle pas travailler avec moi ? En démissionnant, je lui offre une porte de sortie.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.