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BEAUX-ARCS

Bourdelle : retour en grâce

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 7 min

Ne l’appelez plus jamais Ingres. Le musée de Montauban, qui vient de rouvrir après trois ans de travaux, résonne désormais du nom des deux géants natifs de la ville : Ingres – Bourdelle. Une façon de raviver, à l’ombre du génie de la Renaissance, la mémoire et l’aura du sculpteur Antoine Bourdelle. Boudu profite de l’aubaine pour se plonger dans la bio de ce disciple de Rodin, dont le chef d’œuvre Héraklès archer est à la fois indissociable de Toulouse et fortement ancré dans la culture populaire.

A Toulouse, au bord du canal de Brienne et au cœur d’un triangle formé par le boulevard Lascrosses, l’allée de Barcelone et le boulevard Séjourné, un Héraklès en bronze bande son arc. Les milliers de Toulousains qui passent devant chaque jour ne font même plus attention à lui. Seuls les boulistes qui peuplent le square et les malheureux qui s’y pressent le soir à la soupe populaire prennent encore le temps d’en admirer les formes et de se laisser pénétrer par son étrangeté.

Cet Héraklès archer est pourtant une œuvre majeure. Elle est présentée au public pour la première fois en 1910 au Salon de la société nationale des beaux-arts de Paris, où elle éblouit le public comme la critique. Son auteur, Antoine Bourdelle, est alors au sommet de son art. Né à Montauban en 1861, formé huit ans aux Beaux-Arts de Toulouse après avoir décroché une bourse en même temps que le concours d’admission, il est alors un sculpteur vénéré et un maître respecté. Enseignant dès 1909 à l’académie de la Grande Chaumière, à Montparnasse, il comptera parmi ses élèves de grandes figures en devenir comme Giacometti, Otto Gutfreunde (précurseur de la sculpture cubiste) ou Germaine Richier.

Malgré les attaches toulousaines de Bourdelle, son Hercule toulousain n’est pas la sculpture originale. Cette dernière, commandée en 1909 par le financier et mécène Gabriel Thomas (qui participa au financement de la Tour Eiffel, du musée Grévin et du Théâtre des Champs-Élysées), est la propriété du musée Waldemarsudde, à Stockholm. D’autres versions sont exposées de par le monde, comme au Metropolitan Museum de New York, à la Galerie nationale d’Art moderne de Rome ou au musée national de Tokyo.

La version toulousaine, elle, est intégrée à un monument aux morts en hommage aux sportifs tombés pour la France. Une commande du fondateur de la Ligue des Pyrénées de rugby, Paul Voivenel, par ailleurs aliéniste et chroniqueur à La Dépêche du Midi. Bourdelle a conçu le monument dans son intégralité, et abrité son demi dieu un temple entouré de huit colonnes. Devant la sculpture monumentale, il signe une stèle dédiée à Alfred Mayssonié, champion de France avec le Stade Toulousain en 1912, premier stadiste sélectionné en équipe de France, mort en septembre 1919 pendant la bataille de la Marne. Ainsi, chaque 11 novembre depuis l’inauguration du monument en 1925, les sportifs de Toulouse déposent une gerbe au pied de la stèle, en mémoire de Maysonnié et des autres sportifs tombés au combat.

 

Du grand arc
De Toulouse à Tokyo, de Rome à New-York, L’Heraklès archer de Bourdelle fait partie de ces œuvres directes et évocatrices qui parlent à toutes les cultures et touchent tous les imaginaires. Florence Viguier-Dutheil, conservatrice du musée Ingres-Bourdelle de Montauban où est exposé le plâtre original de l’œuvre, suppose que cette universalité réside dans la pose impossible de l’archer : « Je ne peux que conseiller aux Toulousains d’arrêter de passer devant cette statue, et de s’arrêter enfin pour l’admirer. Ils sentiront la présence troublante d’un athlète hors du commun et incroyablement bien doté par la nature. Un athlète avec une musculature exceptionnelle qui bande son arc dans un effort surhumain et presque impossible. En observant attentivement la position, on constate qu’il s’appuie sur le rocher d’un côté pour propulser sa force, et qu’il s’étire de l’autre pour bander son arc. Essayez de le faire chez vous, et vous vous casserez immanquablement la figure !  Conçue de la sorte, la statue donne l’illusion que le personnage est en train d’envoyer une flèche. À tel point qu’on ne s’aperçoit même pas qu’il n’y a ni corde… ni flèche ! »  Il existe d’ailleurs des photos cocasses du modèle de Bourdelle, le lieutenant Parigot, prises dans son atelier. Personnage sportif et athlétique, il était forcé d’appuyer son coude sur un balai pour tenir la pose. « Sans doute, poursuit la conservatrice, ce mouvement explique-t-il la vigueur incroyable de cette œuvre et sa renommée qui a largement dépassé les frontières de l’art. »

Effectivement, si ce personnage agrippé à son arc vous dit vaguement quelque chose, ce n’est pas uniquement parce que vous passez devant en voiture. Il vous évoque sans doute les cahiers Héraklès, outils de prédilection des écoliers français des années 1920 aux années 1980. Conçus par le grand papetier landais Navarre, ces objets cultes s’arrachent encore sur eBay et Le bon coin. Les rééditions, elles, s’emportent comme souvenir dans les boutiques des musées. Après avoir été longtemps l’emblème du comité olympique, le logo du journal toulousain Midi Sportif dans les années 1950, des pneus Goodyear et d’autres marques emblématiques, ce même Héraklès, reproduit avec ou sans le rocher sur lequel il se dresse, figure encore aujourd’hui sur le blason de la base aérienne 721 de Rochefort et nombre de fanions de clubs sportif amateurs. Peut-être pas la postérité dont rêvait Bourdelle, mais certainement un prétexte idéal pour redécouvrir l’œuvre de ce génie des formes injustement oublié.

 


 

INTERVIEW : LE CHAÎNON MANQUANT

Florence Viguier-Dutheil est conservatrice du Patrimoine au musée Ingres-Bourdelle depuis 1988. Convaincue qu’Antoine Bourdelle n’occupe pas la place qu’il mérite dans l’histoire de l’Art, elle compte sur les nouveaux espaces lumineux et modernes de ce musée fraîchement rénové, pour changer le regard porté habituellement sur son œuvre.

Quelle place Bourdelle occupe-t-il dans l’histoire de l’Art ?

Il est le chaînon manquant entre Rodin et Giacometti. Il illustre parfaitement le basculement de l’un à l’autre. Et ce de façon très concrète puisqu’il fut l’élève du premier et le professeur du second.

Pourquoi ne jouit-il pas de la même renommée ?

Parce qu’il est arrivé au mauvais moment. De son vivant, c’était une star. On s’arrachait ses œuvres. Les commandes lui parvenaient du monde entier. Mais il est mort en 1929, et à cette époque Picasso avait déjà ouvert la voie de la modernité avec ses premières expositions cubistes. Bourdelle fermait une histoire, Picasso en ouvrait une autre, et la nouveauté a emporté tout le reste.

Dans quelle mesure l’art de Bourdelle illustre-t-il ce basculement vers la sculpture moderne que vous évoquez ?

Il s’est détaché peu à peu du naturalisme très expressif, un peu outrancier, pour travailler des formes plus simples. Il a mené une belle réflexion sur le vide, qui donnera plus tard, chez les cubistes, les ventres et les têtes trouées. Malgré tout, le nom de Bourdelle reste lié aux grands monuments dont l’esthétique repose sur la majesté des formes et sur ces grandes figures qui mettent les gens à distance. Une esthétique qui a été, par la suite, adoptée par les régimes totalitaires, et qui reste donc dans l’inconscient collectif, un style banni.

Il est donc urgent de redécouvrir Bourdelle… 

Indispensable même. Aujourd’hui, il n’a pas la place qu’il mérite.

Est-ce pour cette raison que le musée de Montauban, qui s’appelait encore Musée Ingres lors de sa fermeture pour travaux, a rouvert en décembre 2019 sous le nom de Musée Ingres-Bourdelle ?

Oui, même si ce n’était pas prémédité. L’idée nous est venue à la faveur de la rénovation, alors que nous réfléchissions au moyen de marquer symboliquement le début d’une nouvelle ère pour le musée. Elle a été émise à la fois par la maire de Montauban et par des associations qui déploraient qu’on n’en fasse pas autant pour Bourdelle que pour Ingres, pourtant tous deux natifs de la ville.

Pourquoi cette différence de traitement ?

La renommée d’Ingres à l’étranger est largement supérieure à celle de Bourdelle. Par ailleurs, le musée de Montauban est le seul musée Ingres au monde, alors qu’il existe un grand musée Bourdelle à Paris, dont la collection est bien plus riche que la nôtre.

Que voit-on au musée Bourdelle de Paris qu’on ne puisse voir à Montauban ?

Le musée parisien est installé chez l’artiste lui-même, dans son atelier, son jardin, son appartement. Y sont exposés ses dessins, sculptures et même ses peintures. On ne peut pas rivaliser ! La richesse du musée parisien n’enlève rien à l’intérêt de notre collection. D’autant que nous avons de nombreux projets d’échange pour l’avenir.  Nos œuvres sont intéressantes car datées de la première partie de sa carrière. Époque au cours de laquelle Bourdelle est soutenu par ses amis toulousaines et montalbanais. Cela représente la deuxième collection Bourdelle au monde, ce qui est pour nous une grande fierté.

Cette collection s’enrichit-elle encore aujourd’hui ?

Nous continuons bien sûr d’enrichir la collection du musée dont le fonds est constitué principalement de dons de la femme et de la fille de Bourdelle. Mais ce qui a changé véritablement depuis la réouverture, ce sont les conditions dans lesquelles les visiteurs peuvent admirer les œuvres. Le musée a été entièrement restructuré, mis aux normes et modernisé. Et Bourdelle en profite autant qu’Ingres. Un étage entier lui est consacré, avec de belles perspectives et une lumière généreuse.

À peine le patronyme Bourdelle est-il ajouté au nom du musée, que déjà tout le monde (y compris l’enseigne et le site internet du musée) parle de MIB. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

Il est vrai que MIB, c’est efficace, et c’est un peu l’usage désormais, de nommer les musées par un acronyme. Pour ma part, je m’efforce de dire le nom en entier. Je dis donc aux Toulousains : vous êtes les bienvenus au Musée Ingres-Bourdelle !

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.