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TRIBUNE LIBRE

Christian Authier : Canard time

PAR Christian AUTHIER
Temps de lecture 4 min

Pour le romancier, essayiste et journaliste toulousain, le monde d’après devrait, au mieux, ressembler à celui d’avant. Pourquoi ? Parce que l’homme est homme. Et que les canards ne sont pas à leur place rue des Filatiers.

Le monde d’après ? « Plus jamais ça », « Plus rien ne sera comme avant » : on a déjà entendu ces refrains en 1918, 1945, 2001, 2008… On connaît la suite. Cela ne va pas empêcher de beaux esprits d’utiliser des mots à majuscules et des phrases à point d’exclamation. Les « Yaka », « Fokon » et « Faudrait pas » vont abonder. Moins de mondialisation ? Plus de relocalisation ? Des frontières passoires ou des barbelés ? Et les déficits ? Vous en pensez quoi des déficits ? Nous voilà avec des sujets de conversation pour au moins deux ans. Quelle barbe. « La Chine m’inquiète », minaudait déjà Madame Verdurin il y a plus d’un siècle. Rien n’a changé. « Il faut que tout change pour que rien ne change », écrivait d’ailleurs en substance Lampedusa dans Le Guépard.

Nous avons surtout envie que le monde d’après ressemble au monde d’avant et cela au plus vite. Nous avons envie de voir nos familles, nos amis, de sortir librement et sans crainte, d’aller au restaurant, au cinéma, en vacances… Nous avons envie de nous agglutiner dans des embouteillages, de nous ruer dans des aéroports, de bronzer entassés sur des plages, de faire la queue pour acheter le nouveau smartphone, de renouer avec la fièvre acheteuse… Bref, nous sommes terriblement humains. Voilà qui devrait nous rendre plus modestes, nous inciter à ranger nos grands mots et nos ambitieux projets.

Me connaissant, et cultivant une incurable nostalgie pour ce qui n’est plus, il est possible que, dans un an ou deux, je regrette certains aspects de ce confinement que j’ai tant exécré, par exemple le fait que la nature et les animaux aient repris un court instant leurs droits. J’ai vu ainsi une photo, prise le 18 avril à Toulouse, d’une cane suivie par ses trois canetons emprunter la rue des Filatiers pour se diriger vers Esquirol. J’imagine qu’ils venaient du Jardin des Plantes, qu’ils ont pris la rue Ozenne, traversé aux Carmes… À Istanbul, on a vu pour la première fois des dauphins sous le pont de Galata et les chats sont plus que jamais les rois de la ville. Tout cela ne compte guère au regard des vifs débats et des brillantes idées qui nous attendent, mais au final je crois qu’une seule chose m’intéresse dans ce monde de demain, du surlendemain et de tous les autres jours : que sont devenus les canards de la rue des Filatiers ?  

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.