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REPORTAGE

Élèves à l’épreuve du confinement

PAR Agnès BARBER | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 9 min

Le 12 mars dernier, l’impensable se produit : fermeture des écoles, collèges et lycées jusqu’à nouvel ordre. Cri de joie coupable pour certains, angoisse de parents tenus de se muer en profs. Entre « continuité pédagogique » et « vacances apprenantes », Boudu a tenu le journal de bord de quatre familles « confinées avec l’école ». Une vie de famille à réinventer.

Semaine 1 : Le calage

Lundi 16 mars, 8h30, dans la famille Clerc, Jeanne, 11 ans, est déjà assise à son bureau. Hyper organisée, elle avait établi son programme dès le vendredi soir, en rentrant de sa dernière journée de collège. Les parents, kinés, sont partis travailler. Jeanne et sa petite sœur Raphaëlle, 9 ans, ont pour consigne de respecter l’emploi du temps et les directives donnés par les enseignants. « Quand j’ai sport, c’est sport », et quand
il y a permanence ? « Ben… je fais permanence », explique Jeanne. Pas le choix. C’est le cadre qui palliera l’absence des parents. Pour l’occasion, la famille a investi dans un four micro-ondes pour les repas de midi. Les filles ont les yeux tout ronds : « Tu mets ton chou-fleur et une minute après c’est déjà chaud ! » même le ver oublié n’en réchappera pas.

Pour la plus petite, ces premières journées d’école seules à la maison sont teintées d’angoisse. Marie, sa mère, explique : « Elle est très soucieuse du sort des malades et s’inquiète du fait qu’on doive porter des masques pour aller travailler. Vendredi, quand je l’ai déposée pour son dernier jour d’école, elle pleurait à l’idée de quitter tout son petit monde ». Filles tristes, mère triste, déjà en mal d’école : « c’est formidable l’école : vous laissez vos gosses devant un portail, vous les récupérez le soir, ils sont éduqués, ils ont mangé… ».

Marie est du genre à faire confiance au système : « Chacun son job, il y a des gens que ça excite de faire la classe à la maison, moi, je ne me prends pas pour la maîtresse. Notre but c’est surtout qu’il n’y ait pas de cassure : que les enfants ne déconnectent pas de l’école et vivent bien cette période ».

Ne pas déconnecter de l’école, tel est l’enjeu de la fameuse « continuité pédagogique » défendue par Jean-Michel Banquer. Mais pour beaucoup, le premier défi est de réussir à se connecter à l’ENT, l’environnement numérique de travail. Car le système « One » utilisé dans les écoles publiques toulousaines a dévissé. Pour Fouzia Bennadji, 10 ans, élève en CM1 dans une école relevant de l’éducation prioritaire, c’est le coup de téléphone du maître qui « l’a sauvée », car impossible pour elle de se connecter les deux premiers jours. Comme Jeanne, elle respecte les consignes à la lettre : « J’ai fait comme on fait d’habitude en classe : je commence par le français, ensuite je fais ma récré et puis je fais les maths. Ma mère ne peut pas m’aider car elle ne sait pas lire le français : c’est plutôt mes sœurs et moi qui lui apprenons d’habitude ! » Alors, avec ses trois sœurs, Fouzia s’organise,  « les  deux grandes » (elles ont 10 et 11 ans !) lui font faire la dictée et, ensemble, elles regardent la correction : « d’habitude il y a Claudine, une voisine, qui m’aide pour les devoirs, mais là comme il y a le coronavirus, on ne peut pas sortir… ». Fouzia est affirmative : « Je préfère aller à l’école que de rester à la maison à m’ennuyer ».

Pour Camille Toutay, l’arrêt de travail Macron, lui a offert la respiration inespérée dans le rythme effréné de sa vie de maman solo. « De toute façon, seule avec Esther, 8 ans, et Noémie, 10 ans, c’est impossible de télétravailler ». Chez Camille, cette première semaine, c’est le temps des grands espoirs : « Rester chez moi, être cool avec mes filles… Dans mes fantasmes les plus fous, on va faire des sushis, des bijoux, de la couture, aller au bois à côté pour reconnaître un arbre ou deux… Bon en réalité, j’ai déjà pensé à faire une chenille de comportement, comme à l’école, mais Esther n’est pas d’accord ». Car exercer son autorité de parents en version prof, c’est encore un autre exercice : « Maman est meilleure en récré qu’à l’école » s’amuse Esther, un brin canaille.

Et chez les parents-profs, comment ça se passe ? Dans la famille Saint-Macary, c’est la mère, Quitterie, qui est prof de français. Mais cette première semaine, c’est le grand tâtonnement : « Contrairement à ce qu’a dit notre ministre, du côté des profs, on n’était pas vraiment préparé à tout ça. J’ai 200 élèves, ce n’est pas évident de répondre aux attentes de tout le monde. En fait, je suis plus inquiète pour mes élèves que pour mes enfants ».

Du côté des trois ados, en effet, on a vérifié, pas de stress, pour Marin, 17 ans, en pleine révision du bac français, ou pour Guilhem, 14 ans, censé passé le brevet à la fin de l’année : «  Je suis plutôt content qu’il n’y ait pas cours, sauf que j’ai réalisé qu’on pouvait plus voir les copains. Heureusement on est ensemble sur les réseaux. En fait, à un moment, comme on s’ennuie, on se met à travailler ». Stéphane, le père est plus dubitatif. La tête entre les mains, il s’interroge : « Comment va-t-on réussir à tenir un planning pour les faire travailler au moins cinq heures par jour ? Déjà que c’est compliqué de s’organiser le week-end ». Constat de Camille, le petit dernier de 11 ans : « Ça ressemble à la fin des vacances, quand il reste tous les devoirs à faire avant de reprendre l’école ». Sauf que là, l’école ne reprend pas.

Chez les Bennadji

Semaine 2 : Le rythme de croisière
Connexions informatiques aléatoires, multiplication des supports de cours, déferlement de devoirs pour certains : pour cette deuxième semaine d’école à la maison, les familles continuent plus ou moins sereinement d’essuyer les plâtres d’un système éducatif qui a dû se transformer en 24 heures chrono. Mais, riches d’une première semaine d’expérience, les enseignants trouvent leurs marques et s’adaptent : « J’ai été plus indulgente en semaine 2, je me suis aperçue que certains élèves étaient hyper stressés, car il y a trop de choses qui viennent de partout, certains n’arrivent pas à gérer », explique Quitterie Saint-Macary, la prof de français. « C’est aussi en observant mon fils qui est en 6e que j’ai compris. Il s’est retrouvé avec une partie des devoirs de la semaine précédente. Du coup, cette semaine, on l’a suivi de plus près… » Mais entre le télétravail du père et le casse-tête de la préparation des cours pour la mère, les ados, eux, « dansent ». À 17 ans, Marin avoue que, cette semaine, « ça a été plus dur de se lever. Mais je m’organise mieux avec les cours ». Histoire de s’échapper plus vite et d’en profiter ? « Ça nous a ressoudés avec mes frères, on a trouvé plein d’idées de trucs à faire ensemble : on a construit une rampe de skate, une mini-table de ping-pong, on fait de la cuisine. »

« Faire la cuisine en famille », une prescription des pédagogues médiatiques qui tentent de rassurer les parents en vantant les mérites du « faire-ensemble » ou comment ne pas s’acharner sur le duo maths-français, quand « ça ne passe pas » ou qu’on n’y arrive pas. Fouzia, elle, a fait des pizzas avec sa mère et a bon espoir de planter avec son père « les graines de tomates offertes par Carrefour Market ». Esther et Noémie, en garde alternée cette semaine chez leur père, ont enfin eu le temps de travailler leur instrument. « C’est le côté positif de l’école à la maison », reconnaît Jérémy le père. Mais si pour ce passionné de musique, le début de la semaine s’est bien passé car il était en arrêt, les deux derniers jours, truffés de visioconférences, ont été plus compliqués à gérer. « Et encore, j’ai un ordi et une imprimante. J’ai réussi à les occuper mais si ça dure, ça risque de creuser les écarts. » Écarts entre ceux qui n’ont pas le temps, ceux qui ne peuvent pas aider, ceux qui n’ont pas d’ordinateur à la maison, pas d’imprimante. Rois du système D, les enseignants tiennent des permanences dans les établissements pour distribuer les impressions papier. Le père de Fouzia se rend ainsi à l’école et au collège pour récupérer le travail imprimé de la semaine. Dans cette famille, l’école trône désormais au milieu du salon. C’est la chaîne France 4, qui, depuis le 23 mars a pris le relais : « on fait le travail en regardant la télé, il y un maître, avec un tableau blanc : on a révisé les additions et les soustractions », explique Fouzia, ravie de retrouver un savoir « incarné », même derrière un écran… Enthousiasme comparable chez Jeanne : « Elle était super émue de voir sa prof de maths en visio ! » raconte sa mère amusée. Un contact bienvenu pour Jeanne qui a l’impression de beaucoup moins progresser qu’au collège où « les profs disent beaucoup de trucs importants. Là, ils envoient le travail à faire et un paragraphe de la leçon. Il nous manque la vraie personne, qui va nous expliquer. » Si on devait retourner au collège lundi ? « Je serais trop contente ! » rêve Jeanne.

Chez les Saint-Macary

Semaine 3 : À l’approche des vacances
Plus qu’une semaine d’école confinée avant les vacances. « Cette année, on n’avait rien de prévu », se console Quitterie Saint-Macary, qui n’en attend pas moins les vacances avec impatience : « Je suis en apnée jusqu’à vendredi. Demain, le petit a deux évaluations. Et on a un devoir à rendre en arts plastiques. En fait je dis  « on », car je sens que c’est surtout moi qui vais le faire ». Stéphane, son mari, reconnaît avoir lâché : « Je privilégie la bonne ambiance à la maison ». Désormais au chômage partiel, ce grand fan de vélo, a entrepris de gravir les 1 520 mètres du col pyrénéen d’Hautacam, sur… sa terrasse ! Tandis que les garçons geekent dans leur antre, à la cave, avant d’aller se défouler dans l’impasse devant la maison. « Elle nous sauve ! », lâche Quitterie.

Avec la promiscuité imposée par le confinement, l’espace, et sa répartition, deviennent un enjeu stratégique. Chez Fouzia, les trois aînées se partagent une grande chambre, tandis que Zohra la petite dernière de 4 ans, dort avec ses parents. Un grand rangement s’impose tous les matins pour permettre à certaines de jouer, à d’autres de travailler. Heureusement qu’il y a surtout un petit jardin en bas : « C’est difficile de ne pas sortir, il y a des petites bagarres entre elles » reconnaît malika, la mère. Prendre l’air est un enjeu vital pour cette troisième semaine de confinement, qui, dès le départ, a vu la douceur printanière narguer tous ceux qui vivent en appartement. Chez Camille, c’est sur le balcon que Noémie converse avec arbres et oiseaux en pratiquant sa flûte traversière. Et tous les jours après la classe, direction le parking de la résidence : pour faire du roller ou dessiner à la craie par terre. Même si «  certains voisins n’apprécient pas trop que les enfants jouent dehors », persifle Camille. Les parents de cette résidence ont ainsi eu la joie de découvrir un rappel à l’ordre placardé en bas de l’immeuble. Ne reste plus aux familles qu’à aller marcher dans le kilomètre du rayon autorisé : « Pour le 1er avril, on est allé coller des poissons sur les boîtes aux lettres des copines, on a discuté par-dessus la haie ». De quoi rebooster Noémie, qui a fêté ses 11 ans en confinement. Pas évident comme le confirme Marie : « Le plus dur pour les enfants est de ne plus avoir de lien social. Du coup, on laisse Jeanne appeler ses copines en Facetime tous les soirs à 18h. Avoir ses parents sur le dos toute la journée, moi je n’aurais pas supporté ! ». Elle avoue appréhender les vacances scolaires. « Chez nous, c’est le rythme de l’école qui nous tient, alors je dis aux profs : Pitié ! Ne nous lâchez pas complètement pendant les vacances ! »

Chez Camille Toutay et ses filles

Semaines 4 et 5 : Les « vacances apprenantes »
Alors vacances apprenantes ou pas ? « Heu… apprenantes de loin », avoue Stéphane.  « J’ai demandé aux enfants de travailler, mais du bout des lèvres, sans trop insister ». En tous cas, pour les profs submergés, le break a fait figure de pause salvatrice. Quitterie témoigne : « Dans un premier temps,  j’ai pu souffler, puis je me suis avancée pour ne pas être sous l’eau à la rentrée. » Drôles de vacances de printemps, qui ont vu s’annuler tous les projets du cœur de l’hiver : l’Algérie pour Fouzia et son père, ou l’Espagne pour Jeanne et Raphaelle qui, au lieu de partir avec papi et mamie, a dû se contenter de les voir une fois, avec un masque : « C’était pas vraiment des vacances avec ce truc méchant qui traîne dehors ».

Changement de rythme pour tous. Et pour les enfants, l’ennui qui s’installe, le temps qui s’étire, loin des copains, loin des cousins. Et ce, malgré le foisonnement d’activités en ligne que les parents s’échangent sur les réseaux sociaux comme autant de solutions miracles. Camille, elle, a carrément demandé une liste de choses à faire aux instits, pour « piocher » dedans. « L’école, c’est pratique, ça nous permet de ne pas avoir à inventer des activités ! » Et c’est une arme supplémentaire dans la lutte contre les écrans. À sa fille Esther qui insistait, elle a proposé « une journée no-limite écrans », dès le premier jour des vacances. « Un vrai gavage ! Le lendemain, j’ai organisé Cluedo et Escape game, et elles ont fait une énorme cabane au milieu du salon. » À grand renfort d’énergie et d’imagination, Camille a marqué des points pour la suite des vacances.

Chez les ados en revanche, on a complètement lâché sur les téléphones : « J’ai fait des tentatives de confiscation, mais j’ai arrêté voyant que ça pourrissait les relations », conclut Stéphane Saint-Macary. Enfin, pour tous, l’annonce, au milieu des vacances, de la date libératrice du 11 mai et la perspective d’enfin respirer un air « déconfiné » a fait l’effet de la petite lumière au bout du tunnel.

Chez les Clerc

Semaines 6 et 7 : La reprise et l’heure du bilan
Chez les Clerc, le lundi 20 avril à 8h30, après ces « interminables vacances où tous les jours se ressemblent » dixit Jeanne, les filles sont dans les starting-blocks, coiffées, habillées, pour leur rentrée confinée. Cahin-caha, dans les familles, le « chemin de l’école » a repris avec plus ou moins d’enthousiasme, et avec plus ou moins de disponibilité de la part des parents. « Ouf, je respire ! Je recommence à travailler le matin pour mes patients âgés ou isolés », explique Marie la kiné, soulagée de réenclencher son activité, même si elle reconnaît que la période a été finalement moins dure que prévu. Pour un peu, elle positiverait même  : « On a pu passer plus de temps avec nos enfants. D’habitude, nous ne mangeons en famille que le week-end ». Jean-Christophe, son mari, confirme : « Je prends trois semaines de congés par an. Là, c’est le double : on en a quand même profité ». En essayant de mettre de côté le stress financier de l’arrêt de leur activité. De là à dire que ce confinement va modifier la vie de famille, personne ne se hasarde à franchir le pas : « Vu que l’on n’était pas du genre à aller fouiner dans les cahiers, ce confinement nous a permis de mieux comprendre quelles élèves étaient nos filles. Mais je sais que je n’aurais pas forcément, à l’avenir, plus de temps à consacrer à leur scolarité. Au fond, on continuera comme avant. . »

Même constat chez Camille Toutay, qui a approché de plus près les mécanismes d’apprentissage de ses filles et qui a pu constater par elle-même les difficultés de concentration de sa dernière : « Cela nous avait été signalé par les enseignants. Hélas, ils n’exagéraient pas ! Je n’attends qu’une chose : la reprise. Avant tout pour elles, moi je vais bien (merci la garde alternée !), mais c’est hard pour les enfants. Pour Noémie en CM2, ce serait bien qu’elle puisse finir l’école comme il faut ». Pour tous les parents, plus que le niveau scolaire, l’enjeu se situe au niveau du tissu social : « La petite n’en peut plus de jouer aux Barbie par Skype », rigole Camille. Et puis, le confinement fait ressurgir certaines difficultés, jusque-là en sourdine. Comme pour Esther, à propos de la séparation de ses parents. « L’école, c’est un bol d’air pour les enfants », reconnaît Camille. Un univers à part, où chacun peut se réinventer et trouver une place qui n’est pas toujours celle que la famille lui assigne. Confirmation chez les Saint-Macary où les tensions ont fini par réapparaître au sein de la fratrie, un temps ressoudée. « Ça part en vrille entre eux et ils ont besoin d’être coupés de leurs parents. Au début c’était super, tout nouveau, mais là, on sent que ça dérape. Il nous manque le moment où l’on aurait des choses à se raconter le soir », analyse Stéphane. « En général, c’est quand on voyage que l’on reste longtemps tous les cinq. Mais là, c’est le tour de la maison que l’on fait ! » ajoute Quitterie, en soulignant le climat anxiogène instauré par la crise du coronavirus. Chez Fouzia aussi, le cri du cœur est sans appel : « Je veux reprendre l’école, je m’ennuie, le maître me manque. Cette semaine, je suis allée chercher les photocopies à l’école et ça m’a fait bizarre : j’ai vu ma classe et j’ai trouvé qu’elle avait changé. Ca faisait tellement longtemps que je ne l’avais pas vue que je ne me souvenais plus de la couleur des murs ». Ironiquement l’école continue de rythmer sa vie. De son balcon, elle voit la cour et quand elle entend la sonnerie, elle va en récré.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.