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Interview

Autos-portrait – Caroline Stevan

PAR Sébastien VAISSIERE
Temps de lecture 7 min

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En 2005, la journaliste franco-suisse Caroline Stevan publiait le récit de six mois d’aventure sur la route de la soie, entre Lausanne et Oulan-Bator. Quinze ans plus tard, elle signe un tour de France en BlaBlaCar bouclé en pleine crise des Gilets Jaunes, de Lausanne à Lausanne en passant par Toulouse et Montargis. Et devinez quoi : de ces deux périples, le plus dépaysant n’est pas celui qu’on croit.

Pourquoi ce curieux tour de France ?
J’ai vécu en France de l’âge de 10 ans jusqu’à la fin de mes études. J’avais envie d’y retourner, de prendre de ses nouvelles, de savoir si elle était heureuse.

Pourquoi le covoiturage ?
D’abord parce que c’est un moyen de transport incontournable de notre époque. Jeunes, vieux, cadres, chômeurs, retraités, étudiants, tout le monde utilise BlaBlaCar. Ensuite parce que, bien que le journalisme se pratique aujourd’hui principalement avec un téléphone et à toute allure, j’ai pensé que le covoiturage m’offrirait la lenteur et les rapports humains dont j’avais besoin.

Avec BlaBlaCar,  les passagers notent le chauffeur et le chauffeur note les passagers. Les rapports humains ne s’en trouvent-ils pas faussés ?
Je ne crois pas. Si les notes déterminent le choix que vous faites au moment d’opter pour tel ou tel chauffeur, elles ne modifient pas les comportements. Et si malgré tout vous tombez sur quelqu’un qui en fait trop, ça ne dupe personne.

Vous avez préféré ne révéler ni votre métier ni votre projet à vos voisins de banquette. Pourquoi ?
La question m’a longtemps turlupinée. Si j’avais dévoilé mon projet ou ma profession, une grande partie des conversations s’en serait trouvée modifiée. Dans les voitures, on ne se connaît pas, on passe quelques heures ensemble et on ne se reverra jamais. On aborde donc facilement des sujets très intimes, très profonds. On fait des confidences qu’on ne ferait pas à une journaliste. Pour prendre correctement le pouls du pays, il me fallait taire mon métier, et assurer, à l’écriture, l’anonymat de mes compagnons de voyage.

Votre diagnostic après cette prise de pouls ?
Le cœur de la France battait au rythme des Gilets Jaunes. Il imprimait le paysage au sens propre comme au sens figuré. Le mouvement était sur tous les ronds-points et dans toutes les têtes. Pas un trajet sans que la question ne soit abordée. Souvent avec bienveillance, parfois avec un coup de klaxon d’encouragement, mais toujours avec beaucoup de distance, comme si un monde séparait les occupants de l’habitacle des manifestants du bord de la route.

Et les Français ? Comment les avez-vous trouvés ?
Fidèles à eux-mêmes : faciles à aborder, naturels, conviviaux, contradictoires, toujours prêts à discuter et à débattre avec le premier inconnu qui passe. Mais ce qui m’a le plus frappée, c’est leur capacité à se dénigrer… sans jamais renoncer complètement à leur fierté d’être Français.

Certaines saynètes résonnent étrangement avec l’actualité. Notamment ce trajet au cours duquel une infirmière vous confie son désarroi…
Cette personne a fini par venir travailler en Suisse tellement elle souffrait de faire de l’abattage, de soigner sans avoir le temps de s’assoir ou de prendre la main d’un malade…

Le récit est enrichi d’un cahier photo dans lequel vous figez les lieux de rendez-vous. Souvent des paysages désolés : McDo, abords de toilettes d’autoroute, parkings… bref, la France moche et mondialisée. Les Français avec qui vous avez voyagé étaient-ils au diapason de ces paysages : mornes et uniformes ?
Pas du tout. La globalisation s’est emparée facilement des commerces et de certains espaces publics français, mais elle ne parvient visiblement pas à coloniser les esprits. Les grands traits culturels français sont restés les mêmes, les clichés et les stéréotypes aussi !

Un exemple de cliché qui se vérifie ?
Celui du Français râleur. Ce n’est pas une légende ! La chose m’a été parfaitement résumée par le témoignage d’une personne qui avait longtemps vécu aux États-Unis : « C’est tout simple, disait-elle. Quand on entre dans un taxi aux États-Unis, le chauffeur vous parle immédiatement de la météo. En France, il vous fait un état des lieux de tout ce qui ne va pas. »

Avez-vous mesuré une différence quelconque entre les trajets parisiens et les trajets en province ?
Pas directement puisque je n’ai fait que passer par Paris. Mais le sujet de la centralisation à outrance a été maintes fois abordé. En apprenant que j’étais Suisse, nombre de covoitureurs m’ont interrogée sur le système suisse et les décisions prises à l’échelle cantonale.

Et l’accent de vos compagnons de voyage ? Changeait-il au gré des régions ?
Cela ne m’a pas sauté aux oreilles au cours des trajets, mais cela ne signifie pas forcément que les accents régionaux disparaissent.

Au cours de votre périple, vous avez traversé l’Occitanie d’Est en Ouest. Quel souvenir en gardez-vous ?
Je garde un excellent souvenir du Montpellier-Toulouse. Truculent à souhait. On était serrés à cinq dans la voiture (ce qui est très mal vu dans la communauté BlaBlaCar !). Les débats étaient très animés. Les passagers croisaient le fer et s’envoyaient des piques à propos de politique alors qu’ils ne se connaissaient pas quelques minutes auparavant. Une scène inimaginable en Suisse ! En les écoutant je pensais : « Pas de doute, tu es bien en France ! » Je me sentais vraiment « ailleurs ».

Le voyage, finalement, c’est dans la tête ?
Bien sûr, et c’est certainement ce que nous allons redécouvrir cet été du fait des contraintes liées à la Covid-19. Rouler en voiture avec des inconnus, c’est déjà voyager. Le dépaysement sociologique vaut largement le dépaysement géographique. Pourvu que vous gardiez un regard frais sur les choses, tout est possible

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.