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Interview

Aux grands maux les Grands travaux – Carole Delga

PAR Jean COUDERC | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 5 min

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Depuis plusieurs semaines, Carole Delga répète à l’envi son intention de maintenir les compétences en Occitanie malgré la crise. Nous avons demandé à la présidente de Région comment elle comptait s’y prendre, et sur quelles filières elle avait l’intention de s’appuyer.

Cela fait au moins 20 ans que les élus politiques de tous bords s’accordent sur la nécessité de diversifier l’économie de notre territoire. Pourquoi en est-on resté au stade des incantations ?
La diversification est plus facile à dire qu’à faire. Elle ne se décrète pas. Il faut obtenir des marchés, détenir des savoir-faire. C’est un peu comme quand on dit qu’il faudrait que les entreprises s’installent en dehors de Toulouse. On a beau leur proposer des aides à l’installation, on s’aperçoit que ce n’est pas suffisant pour les convaincre. Après, les choses ont beaucoup changé en 20 ans.

C’est-à-dire ?
Il y a 20 ans, les Régions n’avaient pas les mêmes pouvoirs. Cela ne fait que trois ans, et la loi NOTRe, qu’elles ont une véritable mission économique et un pouvoir de levier. On était davantage sur de la stratégie gouvernementale que régionale. Cette question de la planification et de la délocalisation de filières dans des territoires provinciaux n’était pas d’actualité. Le modèle était tout autre, et fondé sur la mono-industrie par région. Chimie en Rhône-Alpes, aéronautique en Midi-Pyrénées, cosméto-pharmacie dans le nord, agriculture en Bretagne… Et je vous rappelle que l’on considérait que le ferroviaire, c’était fini !

Vous désapprouviez la chose ?
On voit bien ce qu’une telle politique a donné, notamment en matière de santé où l’on a perdu toute autonomie. Il a fallu commander les masques en Chine parce qu’on était incapables d’en produire. Idem pour la question vivrière, alors que Midi-Pyrénées avait développé l’agriculture de qualité. Mais si j’en ai fait la priorité régionale, c’est parce que j’ai pu m’appuyer sur un réseau existant d’agriculture bio, de qualité. Il ne faut pas se voiler la face : pour créer d’autres filières, il faut partir de potentiels existants. Si on développe les énergies renouvelables c’est parce qu’il y a des compétences communes à l’aéronautique et tout particulièrement à l’éolien flottant.

Existe-t-il d’autres passerelles envisageables dans la Région ?
On a toute la déclinaison sur les transports de demain : du véhicule autonome connecté (c’est la raison pour laquelle nous nous sommes battus pour obtenir le centre de recherche de Continental et de Renault) jusqu’au train à hydrogène. Ces secteurs permettent de récupérer les savoir-faire de l’aéronautique. Le problème, c’est que l’on a besoin de l’État pour développer la filière. Or, sur l’hydrogène par exemple, il n’octroie que 150 millions d’euros. Autant que la Région Occitanie ! Il y a un manque d’ambition et de volontarisme politique. On a également besoin de l’État dans le domaine de la santé.

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Pourquoi ?
Parce que la santé est une compétence régalienne. On a procédé à un recensement avec Ad’Occ, l’agence de développement économique de la Région, qui montre que la filière est plutôt faiblement représentée en Occitanie. Elle s’est développée pendant la crise et peut perdurer. On a donc amorcé la mise en réseau de toutes les entreprises de la sphère des équipements médicaux, pour les faire connaître, et pour travailler leur complémentarité dans la production. Mais on a besoin que l’État passe des commandes.

Les outils dont vous disposez sont-ils suffisants pour soutenir les filières ?
Il faudrait modifier les régimes d’aide européen. Sur la R&D, la limitation de subventions est préjudiciable aux entreprises de 50 à 500 salariés. Il faudrait également simplifier les conditions d’entrée dans le capital d’une société. On le fait aujourd’hui parce que c’est nécessaire et utile, mais au prix d’une paperasserie extraordinaire. Par ailleurs, les services de la Région travaillent d’arrache-pied à la création, d’ici la mi-juillet, d’une agence régionale d’investissement stratégique pour correspondre aux objectifs fixés. Il s’agit de promouvoir un nouveau modèle de développement avec plus de circuits courts, d’autonomie, et de création d’emplois à partir des ressources du territoire. On veut enfin créer une 2e structure sur la question des baux commerciaux, en achetant des immeubles ou de grandes maisons pour les louer à des tarifs plus bas.

Quelles sont les filières les plus susceptibles de créer de l’emploi ?
La rénovation énergétique, et les infrastructures de transports. C’est pour cela que je défends le rétablissement de l’ISF en le fléchant sur ces deux objectifs.
Le bâti et le transport, c’est la politique des grands travaux, qui permettra de créer des emplois. Car au fond, le vieil adage qui dit que quand le bâtiment va, tout va, est toujours d’actualité.

Vous militez pour le maintien des compétences en Occitanie. Est-ce possible si les PSE se multiplient dans l’aéronautique ?
Il existe des passerelles, mais soyons lucide, pas dans les mêmes proportions. Il faut donc voir avec les entreprises ce qui est le plus soutenable. La mesure phare sur l’aéronautique, c’est la question du chômage partiel prolongé. Il faut qu’il puisse être le plus long possible, car la reprise sera longue. En complément, on peut aider à maintenir des emplois en finançant de la formation pour s’adapter aux nouvelles technologies.

Deux ans, c’est suffisant pour se repositionner ?
Quand on voit que Thalès pousse vers l’avion vert, on sent bien que l’on va vers un temps de rupture technologique. Mais il faut être honnête : il y aura des licenciements secs.

L’Occitanie ne s’est-elle pas développée trop vite ?

Dans les objectifs que l’on s’est fixé en décembre, il y avait celui de stopper l’hyper métropolisation. Il s’agissait de rééquilibrer le territoire et de mettre en œuvre un modèle de développement plus juste pour les citoyens, et plus durable pour l’environnement. Il faut donner envie aux gens de s’installer ailleurs que dans les grandes villes, et je suis sûre que cette crise va nous y aider. Car il faut être clair : le confinement n’a pas été vécu de la même façon selon que l’on était à la campagne ou en ville. Reste que restreindre l’accueil, cela me rappelle des vilaines idées. On n’ouvre jamais les bras assez grand.
Je suis une femme politique qui essaie de préparer l’avenir mais qui veut tout donner au présent.
C’est ça la vraie générosité.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.