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Enquête

L’aile ou la crise

PAR Jean COUDERC | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 19 min

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La pandémie de Covid-19 a affecté l’économie de notre territoire,  en s’en prenant à son plus beau fleuron : l’industrie aéronautique. Alors que tout un chacun espère, sans trop y croire, que le plan de soutien dévoilé le 9 juin par le gouvernement permettra d’éviter des licenciements massifs dans la filière, se pose, avec encore plus d’acuité, la question de la diversification de l’activité en Occitanie. Condamnée à réussir en quelques mois là où on a (globalement) échoué depuis deux décennies, la région saura-t-elle accomplir sa mue ? Boudu a mené l’enquête.

« L’habituel défaut de l’Homme est de ne pas prévoir l’orage par beau temps. » Comme souvent avec Georges Méric, la référence philosophique fait mouche. Mais si le président du Conseil départemental de la Haute-Garonne s’en remet à Machiavel pour tenter d’expliquer la grande dépendance du territoire qu’il administre à l’égard de l’industrie aéronautique, c’est tout simplement parce que le mal est effectivement dans la nature humaine : « La mono-activité, poursuit-il, c’est un signe de facilité et d’insouciance. Tant que ça marche, tout va bien ».
Président de la CCI d’Occitanie, Alain di Crescenzo plaide coupable : « Quand tout va bien, que tu as le territoire qui croît le plus, il y a moins d’allant pour diversifier. N’oublions pas qu’il y a deux mois, les discussions chez Airbus ne tournaient pas autour de la nécessité de baisser les cadences d’1/3 mais de les augmenter de 10 % ».

Même son de cloche du côté de son collègue de la CCI de Toulouse Philippe Robardey : « Un marché qui croît deux fois plus vite que le PIB mondial, beaucoup en rêveraient ». Pour Joël Echevarria, directeur de la Toulouse School of Economics (TSE), on a tout simplement oublié que l’aéronautique pouvait être en crise : « Depuis 20 ans on est sur des cycles de bonnes nouvelles où l’on bat record sur record. Le problème de Brégier (président d’Airbus de 2007 à 2018, ndlr) était celui de l’industrie automobile, c’est-à-dire d’être en capacité de tenir la cadence ». Et d’enfoncer le clou en adressant une pique aux élus politiques de tout bord : « L’écosystème aéronautique et spatial tient la politique toulousaine, mais aussi la CCI, depuis des années. Il n’y a pas eu une équipe municipale sans un représentant de l’aéronautique. Moudenc a par exemple fait la présentation de son dispositif d’appui aux entreprises au Delivery Center d’Airbus. Symboliquement, c’est intéressant ! Donc c’est un sujet tabou : tu n’as pas le droit d’être critique envers ce secteur ».
Pour Jean-François Simonin, directeur associé du cabinet d’expertise Secafi en charge notamment des questions relatives à l’aéronautique et du spatial, il est cependant bon de rappeler certaines évidences : « Le savoir-faire aéronautique de la région toulousaine est extraordinaire. C’est peut-être le numéro un mondial en termes de compétences aérospatiales ». Une grande réussite qui a conduit les décideurs, selon l’auteur de La tyrannie du court-terme, à se reposer sur leurs lauriers : « Cela fait longtemps que les organisations syndicales s’inquiètent du poids très important de l’aéro dans l’économie de la région. Mais ses succès ont quelque part été une excuse pour ne pas développer autre chose, une sorte de droit inconscient à la paresse pour ne pas chercher à être excellent ailleurs ».

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Convaincu de la nécessité de transformer la société, et notamment de procéder à un rééquilibrage territorial, la tête de liste d’Archipel Citoyen Antoine Maurice ne peut qu’approuver : « La question n’est pas de savoir si l’on est fier ou pas de l’aéro. Le problème est que l’on considère, par principe, à Toulouse, qu’il y a une croissance économique et démographique infinie ». Pour celui qui n’a pas été loin de conquérir la Ville de Toulouse aux dernières élections municipales, « Toutes nos politiques ont de fait été pensées sur cette logique dit vertueuse alors qu’elle n’a pas que des vertus si on considère que l’équilibre territorial est aussi un gage de stabilité. Il y a une paresse des élus sur la volonté d’anticiper des problèmes éventuels et chercher à diversifier l’économie ».
Vice-présidente de Toulouse Métropole en charge du développement économique, Dominique Faure réfute l’accusation. Pour la maire de Saint-Orens, réélue dès le premier tour en mars dernier, la diversification est (d’ores et déjà) une réalité. Et même une réussite : « Quand on parle du numérique, où l’on a multiplié les emplois par deux en six ans, de l’intelligence artificielle, des mobilités du futur, on peut affirmer que l’on est dans la bonne direction. Sans parler de la santé. Qui peut prétendre, en France, avoir un secteur aussi fort que l’aéronautique et un second aussi fort que la santé ? »


Sauf qu’aujourd’hui, la crise traversée par l’industrie aéronautique fait craindre le pire aux décideurs politiques et économiques de la région en terme d’emploi. En première ligne à la direction de Pôle Emploi Occitanie, Serge Lemaitre se refuse à quantifier les conséquences. « Mais on peut s’attendre à de la casse sur une période assez longue », reconnait-il.
Président de la CCI d’Occitanie, Alain di Crescenzo ne cherche pas non plus à minimiser la crise. Il a même été l’un des premiers à avoir osé avancer un chiffre (entre 20 000 et 40 000 suppressions de postes dans l’aéro pour la région). Persuadé que « l’avion ne va pas se casser la gueule », mais qu’il faut absolument « tenir pour passer la crise » il met en garde ceux qui seraient tentés d’imaginer que la diversification est une solution à la crise : « Diversifier quand l’économie est en pleine bourre est déjà compliqué. Mais le faire quand il n’y a plus les commandes c’est encore plus difficile. Cette crise touche tous les secteurs. Si le ferroviaire ou l’automobile avaient été en pleine bourre, on aurait pu envisager les choses différemment. Mais ce n’est pas le cas. Donc à court terme, il faut maintenir la filière aéronautique ». Méthode Coué ou certitudes, le président du groupe IGE+XAO ne croit pas à la fin de l’avion : « La croissance ne sera sans doute plus jamais comme avant. Mais vue la croissance mondiale, la somme des voyages va se maintenir, voire augmenter. Par ailleurs, on va être obligé de passer à un avion plus vert : ce qui veut dire qu’il va falloir acheter de nouveaux appareils. Donc en construire de nouveaux ».
Un optimisme partagé par Philippe Robardey pour qui la question n’est pas tant de savoir si l’aéronautique commerciale reprendra la pente d’avant crise mais plutôt quand. « L’avion est le moyen qui connecte les gens, les cultures et l’économie mondiale. Donc l’aéronautique commerciale reprendra la pente d’avant crise. 2023, 2025, 2030 ? Difficile à dire. Mais la tendance de long terme du trafic aérien reste positive. » Ce n’est cependant pas une raison pour rester les bras croisés d’autant que c’est à la traversée « de la vallée de la mort » que va être confrontée la filière aéronautique : « Je ne connais pas une entreprise capable de tenir trois à cinq ans avec une baisse très significative de son activité. Les acteurs de l’aéro ne vont donc avoir pas d’autre choix, en attendant la reprise, que de se réinventer en construisant un modèle plus diversifié ».
Maintenir la filière aéronautique en attendant que la croissance reparte, c’est peu ou prou ce que tout le monde préconise. Mais pour ce faire, il n’y a pas 36 manières comme le rappelle Nadia Pellefigue, candidate malheureuse à l’élection municipale à Toulouse en 2020 : « Le chômage partiel est indispensable pour laisser le temps aux entreprises de s’adapter et se former. En parallèle, il faut les aider à trouver de nouveaux marchés ».

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Nadia Pellefigue en visite au MiPiH, un data center spécialisé dans l’hébergement des données médicales.

Avec l’interdiction, pour la vice-présidente de la Région Occitanie en charge du développement économique, d’échouer : « La diversification, aujourd’hui, on n’a pas le choix. C’est la différence avec avant. Si on veut maintenir l’emploi, il faut diversifier ».
Mais pour diversifier, encore faut-il s’entendre sur la définition du mot. Pour l’ex-cheffe de file du mouvement Une nouvelle énergie, la donne n’est plus tout à fait la même depuis quelques mois : « Avant la Covid, notre préoccupation était d’assurer la pérennité d’un développement économique sur notre territoire. Aujourd’hui, c’est d’assurer la diversification de l’employabilité des gens qui sont dans l’emploi. On doit réfléchir avec la communauté d’agents dont on dispose. Il y a un projet à faire vivre ».
Autrement dit, venir en aide aux femmes et hommes qui vont perdre leur emploi à cause de la crise. En mettant l’environnement et le développement durable au cœur du dispositif. Pour la vice-présidente de la Région, c’est ni plus ni moins qu’une véritable révolution culturelle qu’il faut mener : « On a la conviction que la durabilité de nos emplois passera par un modèle plus vertueux sur les plans social et environnemental. En maintenant l’emploi et en associant les citoyens aux décisions qui sont prises pour satisfaire des besoins. Il faut donc réorienter l’activité vers les besoins des populations ».
Un discours auquel souscrit sans sourciller Michel Kaluszynski, fondateur de la plate-forme de crowdfunding solidaire Wiseed et membre du collectif Archipel Citoyen pour qui il ne faut pas confondre le marché et ce qui le compose, des hommes et des femmes. « On a des savoir-faire extraordinaires à Toulouse. Reconvertir quand on a ce potentiel humain, technique, intelligent, c’est possible. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, ce sont les mots avion ou Airbus que l’on fait briller et non les milliers de personnes qui interviennent sur la chaîne d’assemblage. » Exit le sacro-saint PIB comme unique élément de mesure de la richesse d’un territoire, la Région veut désormais apprécier l’impact de la croissance sur l’emploi ou l’environnement. Et être vigilant pour ne pas reproduire les erreurs du passé : « Si l’on s’en tient aux seules technologies de rupture, on va repartir dans nos travers. C’est-à-dire qu’il faut arrêter de concevoir les produits pour ensuite les faire fabriquer à l’étranger dans des pays à bas coût. Il faut donc, bien sûr, continuer à soutenir l’innovation mais en la conditionnant à la relocalisation d’une partie de la production. Le nouveau modèle que l’on prône conjugue de la conception et de la production. Pour avoir de la souveraineté, il faut assurer ce continuum entre les deux ».
Changer de logiciel de pensée, Alain Costes, en est lui aussi convaincu. Pour le directeur scientifique de Mapping Conseils, cela passe par un décloisonnement des filières. Et cesser de penser en termes de métiers pour se mettre à raisonner en termes de compétences : « Avant, particulièrement dans l’aéro, on partait des technos pour aller vers les usages. Ce qui nous a conduit à faire des erreurs comme celle de considérer que les systèmes embarqués, c’était l’aéro et l’espace. Or les systèmes embarqués, c’est une techno. Et l’aéronautique et espace, c’est un usage. Aujourd’hui, il faut se demander de quoi ont besoin les usages. Et il se trouve que les secteurs d’usage, qui vont être les créateurs d’emplois et de richesses de demain ont besoin de l’ingénierie et des technos de l’aéro. Il faut se demander comment ces technos vont nous permettre de gagner, au même titre qu’ils ont gagné l’aéro et l’espace, les marchés de la santé, de l’agri-agro ou de l’énergie. Il faut donc impérativement des connexions beaucoup plus profondes entre les usages, l’ingénierie et les technologies. Car cela constitue un énorme gisement d’emplois ».
Alain Di Crescenzo enfonce le clou : « Quand on fait Aerospace Valley Systèmes embarqués, on parle bien d’un savoir-faire d’un système que l’on peut monter dans un avion, une voiture ou un train. La preuve est que Renault ou Siemens Automotive se sont installés chez nous. Quand on dit que Toulouse est la capitale de l’aéronautique et de l’espace, il faudrait dire que Toulouse est capitale de la mobilité intelligente ». Pour le président de la CCI de Toulouse Philippe Robardey, il convient également de partir de l’existant et « du marché dans lequel on est né » pour espérer trouver des pistes sérieuses de diversification : « Si on prend la thématique de la sécurité, l’avion est le moyen le plus sûr. Probablement que ce savoir-faire pourrait trouver d’autres applications. On sait faire des trucs légers. On sait que c’est important dans l’automobile vu le poids des batteries. C’est l’examen de chacun des segments qui permet de regarder où c’est applicable ».
Pour y parvenir, la Région a déjà commencé à cartographier l’industrie aéronautique en Occitanie afin d’identifier les entreprises travaillant principalement dans l’aéro et susceptibles d’être redéployées dans d’autres secteurs d’activité. Un travail amorcé lors du lancement du plan Ader I en 2017, enrichi, depuis deux mois, de l’objectif de faire correspondre la production locale aux besoins primaires locaux : se loger, se nourrir, se déplacer, se soigner. Cent quarante-cinq  entreprises industrielles (TPE-PME) issues majoritairement du secteur aéronautique ont ainsi été recensées par l’agence de développement économique de la Région, Ad’Occ, pour redéployer une partie de leur activité vers la production d’objets sanitaires. La santé fait en effet office de secteur porteur d’espoirs. Ce n’est pas le seul. Parmi les autres secteurs identifiés comme en capacité de constituer une alternative intéressante, figure également le numérique, « très présent dans la satisfaction des besoins primaires, que ce soit dans le stockage des éléments de santé ou la capacité à mettre en place des circuits logistiques dans l’alimentation » estime Nadia Pellefigue.

Souvent (hâtivement ?) présentée comme la grande gagnante du confinement, la filière numérique suscite beaucoup d’espoirs en matière de diversification. Directeur de la Mêlée, association qui promeut le numérique et l’innovation en Occitanie, Edouard Forzy partage évidemment cet enthousiasme : « On a bien vu pendant la crise que le numérique n’était plus une option. La digitalisation a été une solution d’urgence pour beaucoup. Un commerce qui n’était pas digitalisé a par exemple fait 0 de CA pendant le confinement. Il n’est donc pas question de revenir en arrière ». Tout l’enjeu, pour le fondateur de La Cantine, est de ne pas se faire griller la politesse tant les besoins vont apparaître partout : « Vu que tout est passé en ligne, une multitude de nouveaux métiers vont apparaitre. Il va falloir, par exemple, créer de nouveaux services auprès des personnes âgées. Idem dans la filière du bâtiment intelligent qui présente un gros potentiel de développement. On sait également que la e-santé va exploser. Autant être les premiers sur le sujet. Vu que l’on est une région d’ingénieurs, on est plutôt bien placé. Un ingénieur qui développe des API (Interface Applicative de Programmation qui permet d’établir des connexions entre plusieurs logiciels pour échanger des données) dans l’aéro peut les développer dans la santé ». Et ce d’autant plus que des ingénieurs disponibles, ce n’est pas ce qui devrait manquer dans les mois à venir. Une nouveauté après des années de pénurie qui ont peut-être (sans doute) empêché certaines filières de se développer.
« Il y a une vraie tension depuis des années sur le jeune ingénieur, confirme Joël Echevarria de TSE. Tout le monde rêvant, ici, de rentrer chez Airbus, la main d’œuvre qualifiée est chère, donc relativement inaccessible pour des secteurs émergents. » Et de raconter comment il s’est heurté, alors qu’il militait avec d’autres pour la création d’un Cluster Digital, aux intérêts du secteur aéronautique : « Il y a eu une forme de lobbying en coulisses de la part du pôle Aerospace Valley pour qu’il n’y ait pas de cluster informatique en dehors du Pôle. Les acteurs de l’aéro et les SSII craignaient, avec la naissance de ce cluster, de voir un secteur capable d’attirer des talents qu’ils préféraient garder pour eux ». L’industrie aéronautique aurait empêché, consciemment ou pas certaines filières de se développer ? Le directeur de TSE n’est pas le seul à le penser. Pour le directeur associé du cabinet Semaphores, Yvon Gay, il est bien difficile d’exister à côté d’une filière aussi dominante : « Les industriels ont asséché la mobilité inter-filières. Les entreprises qui étaient multi-secteurs ont réduit leur champ, imposé par les grands donneurs d’ordres désireux d’avoir des sous-traitants totalement dédiés. Mais les compétences sont transposables ».
Gabriel Colletis, professeur d’économie à Toulouse Capitole 1, estime par exemple que les malheurs de l’aéronautique vont naturellement amener les industries de la métallurgie, de la mécanique ou des bureaux d’études, à rééquilibrer leur activité : « Elles vont pouvoir se redéployer parce qu’il existe des besoins d’usinage dans beaucoup d’autres secteurs. Jusqu’alors tout était absorbé par l’aéro. Les petits volumes n’intéressant pas les sous-traitants de la filière, on est allé chercher des solutions en Italie, en Espagne ou en Chine. Avec la crise de l’aéro, beaucoup de sous-traitants risquent de reconsidérer leurs positions. On devrait assister à une relocalisation de l’activité dans certains domaines ».
« C’est sûr que les profils d’ingénieurs, ce sont les premiers dont on a besoin dans la santé », confirme Dominique Pon, directeur de la clinique Pasteur et chargé par le gouvernement du programme Ma santé 2022.
Un cri du cœur également entendu dans le monde de l’agriculture, premier secteur en termes d’emploi en Occitanie où la balance commerciale est déficitaire pour la troisième année consécutive. Pour Cédric Cabanes, nouveau président du Pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest Innovation, seule l’innovation permettra de rattraper le retard français en matière agricole : « Il y a un travail de reconquête à mener. Mais pour y parvenir, il y a de l’innovation à mettre en œuvre, notamment pour pouvoir produire autant, si ce n’est plus, en utilisant beaucoup moins d’intrants chimiques. On a une vingtaine d’années de retard mais cela augure d’un potentiel intéressant ». Pour Cédric Cabanes, les passerelles ne demandent qu’à s’intensifier entre les mondes de l’aéro et de l’agriculture où les compétences transverses sont nombreuses : « Le travail est sensiblement identique quand on travaille sur une chaîne, que ce soit de montage mécanique ou agro-alimentaire ». Opérateurs de production, monteurs, chaudronniers, mécaniciens ou électrotechniciens, autant de profils « au même ADN industriel » qui intéressent le monde de l’agriculture. Mais pas que. « Le futur de l’agriculture française va probablement augmenter la recherche de ses compétences, affirme le président d’Agri Sud-Ouest. On s’attend à un développement de la robotisation, du digital dans les applications agricoles. » à l’écouter, les professionnels eux-mêmes semblent en être convaincus : « 85 % de nos adhérents ont répondu, dans une enquête réalisée récemment, que l’innovation est le moyen de sortir de la crise. J’ai été moi-même surpris par ce chiffre ! ». Du coup, le directeur du Pôle Agri Sud-Ouest ne cache pas lorgner avec gourmandise vers des profils qu’il s’interdisait de regarder jusqu’à maintenant : « Sur la partie R&D, un chef de projet reste un chef de projet. La mécanique intellectuelle reste la même. On peut aussi créer des passerelles avec des sous-traitants de l’aéronautique pour capter de nouveaux marchés comme certains l’ont déjà fait  ».
L’essentiel demeure, pour Cédric Cabanes, d’amplifier les collaborations entre les pôles et de ne plus se voir comme des concurrents : « Au début, on l’était sur le financement. Chacun défendait son bifteck au lieu de chercher des synergies. Comme le financement public va se raréfier, on essaie désormais de trouver des complémentarités pour continuer à remplir notre mission qui est d’amener les PMI-PME à introduire de l’innovation dans leur business. On monte par exemple des dossiers ensemble pour capter les subventions européennes. »
Du côté du pôle Aerospace Valley et de son président Yann Barbaux aussi, on reconnaît un léger retard à l’allumage, notamment dans la mission du pôle, à savoir préparer l’avion neutre en carbone : « Dans une période d’augmentation des cadences où la principale préoccupation du patron est de savoir comment il va livrer les pièces, ce discours avait plus de mal à passer. Avec la crise, il passe très bien ! ». Idem pour la diversification à laquelle il préfère le terme de fertilisation croisée : « Le pôle a été conçu pour jouer un rôle d’interface entre les filières et des ressources propres à chacune des régions. Dès l’origine, l’objectif était de permettre à nos membres, surtout les PME, de s’intéresser aux besoins des autres filières. Comme l’agriculture avec l’exploitation des données spatiales et climatiques au service de la prévision, ou la santé sur des sujets liés à la robotisation et l’autonomisation des tâches ». L’idée de faire collaborer le secteur aéronautique avec d’autres domaines industriels pour donner des opportunités à ses acteurs n’est donc pas nouvelle. Sauf que dans une phase d’augmentation des cadences, le temps a cruellement manqué pour explorer de nouveaux marchés. « Mais on a vu pendant la crise que les entreprises qui s’en sortent le mieux sont celles qui sont déjà présentes sur plusieurs secteurs d’utilisation », souligne Yann Barbaux pour qui on peut produire absolument n’importe quel produit en Occitanie. « Ce qu’il faut c’est apprendre le marché et organiser la rencontre entre les besoins et les offres. Car les capacités techniques ne font pas tout. Aborder un nouveau marché peut être compliqué car les normes qui régissent l’activité peuvent être différentes, tout comme les exigences ou les relations au sein d’une Supply Chain. »
Pendant la crise, le Pôle Aerospace a intensifié sa collaboration avec les autres pôles de compétitivité dans ce sens. Car les opportunités sont bien réelles : « Avec l’automobile, ce n’est pas théorique. Pareil pour les énergies renouvelables. On a sur le territoire des gens qui savent faire de grandes structures composites, de l’électronique de puissance, jusqu’à maintenant utilisées majoritairement pour l’aéro. Mais ils peuvent désormais se positionner pour bâtir une filière de conception et fabrication d’éoliennes sur le territoire. Les compétences sont là, il n’y a pas de raison de ne pas y arriver ».
Au point de constituer une alternative crédible à l’industrie aéronautique ? Yann Barbaux se veut lucide : « Ce n’est pas ça qui va sauver des emplois mais ça va contribuer très largement à amortir le choc. Et ça va surtout permettre de rééquilibrer l’activité au niveau de la Région et de mieux résister à une prochaine crise ». Nadia Pellefigue se refuse elle aussi à verser dans un optimisme béat : « Je crois beaucoup à la transition écologique parce que l’on en met partout. Vu que cela implique de modifier tous les process, le potentiel est très dur à quantifier. Mais soyons honnêtes : on ne sauvera pas tous les emplois. Et on ne pourra pas trouver d’alternative immédiate. Ni faire émerger une nouvelle industrie et de nouveaux emplois ».
Même discours de vérité chez Philippe Robardey pour qui il n’y a pas une solution mais « une combinaison de dispositifs, de solutions qui peut nous permettre d’y arriver. L’erreur que font souvent les chefs d’entreprise, c’est de croire à la martingale. Il y a un bout de diversification, d’innovation, d’amortisseur, de restructuration. Et puis il y a les plans de soutien des pouvoirs publics ». Avis partagé par tous, à commencer par son alter-égo à la CCI d’Occitanie : « La commande publique a un rôle clé : il faut par exemple acheter des bus à hydrogène pour lancer véritablement la filière, ou lancer un énorme programme sur les plateformes de marché, de réservation, pour développer le digital… ».
Le privé qui a besoin du public, c’est également ce que pense Edouard Forzy pour qui la filière du numérique ne parviendra pas à prendre son envol sans le concours des pouvoirs publics : « On a vu pendant la crise qu’on dépendait beaucoup d’eux. Ils ont un rôle très important pour impulser des politiques. Le risque serait qu’une fois la crise passée on revienne en arrière et que l’on ne profite pas de ce moment pour faire des évolutions fortes. »
Du côté de la Région, on est conscient du rôle clé que vont devoir jouer les pouvoirs publics dans la diversification : « En Occitanie, tout le monde essaie de travailler ensemble, observe Nadia Pellefigue. On a bien conscience d’être dans cette période de clair-obscur que décrit si bien Gramsci. Si on ne fait pas preuve d’un gros volontarisme politique, et que les entreprises ne parviennent pas à pivoter, ce sera vraiment obscur »

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.