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Interview

Moisseeff l’ensenteur

| Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 4 min

boudu-moisseeff

Sous ses allures de savant fou, Michaël Moisseeff a bel et bien le cerveau à l’endroit. Passé par l’Ensat, ce généticien travaille à la production et la promotion des odeurs. On lui doit même une évocation de l’odeur de la Lune. Avec sa femme, Jacqui Ledresseur, il anime aujourd’hui le musée des odeurs Explorarôme à Montégut-Lauragais… au n°1 de la rue des Senteurs.

Pourquoi promouvoir la culture olfactive ?
En France, l’olfaction est archi-importante. On vend des parfums, du vin… même le tourisme est intimement lié aux odeurs : des études ont été menées sur les paysages olfactifs français, notamment dans la Drôme provençale. Interrogez les étrangers qui achètent des maisons en Provence. Ils vous diront tous que l’odeur de lavande fait partie du dépaysement. Ces odeurs, c’est un patrimoine. Un dossier a d’ailleurs été déposé pour obtenir le classement de ces odeurs provençales au patrimoine immatériel de l’Unesco. Mais l’olfactif ne se limite pas au vin et au tourisme. Il peut aussi soulager des troubles psychiques.

Lesquels ?
On travaille avec les enfants autistes du centre Lestrade à Ramonville. Avec eux, on utilise les odeurs comme un biais de communication. L’olfaction, c’est une autre forme d’oralité. Elle permet le contact et allume une petite lumière au fond de ces enfants. Les gamins qui ne souffrent pas de ce genre de troubles peuvent aussi s’appuyer sur l’olfaction dans leur vie de tous les jours. Pour la nourriture par exemple. Je demande souvent aux enfants ce qu’ils font si ça pue quand ils ouvrent leur Yop. Généralement, ils me répondent qu’ils regardent la date limite de consommation. Mais au final, ils avouent faire plus confiance à leur nez qu’à leurs yeux. Et ils ont bien raison. L’odorat est un excellent instrument d’analyse.

Non content de connaitre les odeurs, vous en créez. Quelle est celle dont la conception vous a le plus marqué ?
L’odeur de la Lune, conçue pour la Cité de l’espace. Comme je n’ai jamais mis les pieds là-haut, j’ai dû mener des recherches auprès d’historiens, de techniciens, et demander des échantillons de minerais à la Nasa. Mais ce sont les notes d’Armstrong qui m’ont permis de réussir. Une fois revenu dans la navette, il trouvait que ça sentait la poudre noire brûlée des vieux colts. J’ai acheté un kilo de poudre pour la faire exploser dans plusieurs casseroles. Je me suis cramé quelques cheveux au passage ! J’ai extirpé la fumée pour l’analyser et c’était cohérent avec les notes d’Armstrong. J’ai fait remonter mes résultats aux experts de l’expo et ça a été validé. Ça m’a quand même occupé cinq ans !

Comment reconstitue-t-on une odeur ?
On la sculpte ! Les molécules qu’on utilise pour recréer les senteurs sont en trois dimensions. L’odeur se déplace en volume dans l’espace, qui est en trois dimensions. Et si on visualise le circuit des neurones qui sont activés lorsque vous sentez consciemment un parfum, c’est une structure en 3D. On travaille alors, dans l’espace, des formes et des interactions de forme.

Vous sculptez des éléments volatiles ?
Oui l’odeur est volatile, mais pas les molécules. Ce sont elles qui nous permettent de recréer un parfum. On en trouve plus de 1200, par exemple, qui participent à la sensation olfactive à la surface d’un verre de vin. Certaines sont plus lourdes et vont donc rester plus longtemps perceptibles à l’odorat. On va jouer sur leur poids pour les séparer une à une à travers un tube. Les molécules sortent individuellement du tube et faut les pécho ! On les visualisera via des pics captés à l’aide d’un chromatogramme. Grâce à tous les pics répertoriés, l’odeur sera décomposée et pourra être reconstituée.

Le chromatogramme est donc indispensable pour recréer une odeur ?
Non ! On peut faire du sniffing. On utilise son pif à la place du chromato. On repère les odeurs, puis on les note. Encore aujourd’hui, un type avec un bon pif est meilleur qu’un chromato. Car ce n’est pas parce que vous avez un gros pic qui apparaît sur la machine, que cette molécule très présente est perçue par le nez.

Nos capteurs sensoriels sont donc moins faillibles que la machine ?
Pas toujours. Pour sentir, nous disposons, dans la fosse nasale, de capteurs reliés au cerveau. Ces capteurs proviennent de votre programme génétique. Il est donc possible de ne pas sentir tous les parfums. Si maman et papa n’ont pas le récepteur au citral (citron), vous ne l’aurez pas non plus.
Et c’est impossible de l’acquérir. Mais comme on estime qu’il y a entre 200 et 300 types de capteurs, on peut très bien vivre sans jamais se rendre compte qu’il nous en manque !
Au sein de l’Explorarôme, vous alliez effluves et art contemporain. Dans la salle d’expos, un parfum est associé à chaque tableau. L’un d’eux a d’ailleurs fait beaucoup parler de lui…
Celui de McDonald’s ! Ça remonte à 1990 pour l’expo « Odeurs d’œuvres ». Sur cette toile, qui parodie « Le Déjeuner sur l’herbe » de Manet, un des personnages mange un hamburger. Derrière lui, une femme qui vomit. Ça nous a valu un passage au 20 heures… et une menace de procès de la part de l’avocat de McDo. Mais comme le projet s’inscrivait dans le cadre du centre culturel d’Albi, et que le ministère de la Culture était prêt à nous soutenir au tribunal, McDo s’est dégonflé.

Comment un généticien de formation devient-il spécialiste de l’olfaction ?
Je suis arrivé de Paris pour entrer à l’Ensat (École Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse). Je croyais quitter la capitale pour les champs, les bois, les vergers. Mais on m’a dit : « Vous êtes généticien ? Alors dans la cave mon ami, dans la cave ! » Je travaillais sur la culture du raisin muscat. Mon travail consistait à suivre, dans la cellule du raisin, les mécanismes biochimiques qui menaient à la libération du parfum. Puis en 1980, je me suis lancé avec des copains dans la production d’huiles essentielles avant de tenter de les développer en Californie.

Avec succès ?
Pas vraiment, j’ai paumé tout mon pognon ! Heureusement, en 1988, le centre culturel d’Albi cherchait à créer une scénographie olfactive. J’ai proposé à son directeur, Jean-Louis Bonnin, une installation dans laquelle les visiteurs pourraient sentir une odeur, dans un cadre multisensoriel, en milieu confiné. Jean-Louis a eu l’idée d’une cabine téléphonique en guise de lieu confiné. Et à l’instant précis où il me faisait part de son idée, son téléphone sonne : le directeur de la communication de France Télécom qui voulait mettre sur pied une opération originale. C’est comme ça qu’on a lancé « Parlez-moi d’Odeurs ».

En quoi consistait l’opération ?
France Télécom fournissait les cabines et nous, on créait l’ambiance. La plage par exemple, avec du sable au sol, des coquillages… Quand on décrochait le combiné, on entendait le bruit de la mer et on sentait des effluves marins. Même principe avec une forêt, ou le souk de Marrakech. À l’époque, je n’avais plus un radis, et je suis parti là-dessus. Abraxas a été créée, avant de devenir Asquali trois ans plus tard. Depuis, avec l’association, on cherche à donner une éducation olfactive au plus large public possible, puisque rares sont ceux qui, dans leur vie, ont appris à « sentir » .

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.