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Interview

« Toulouse a tout pour devenir la capitale mondiale du drone » – P. Douste-Blazy

PAR Stéphane THÉPOT | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 5 min

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Le 21 septembre 2001 explosait l’usine AZF, rappelant brutalement qu’une industrie chimique s’était développée aux portes de Toulouse. Philippe Douste-Blazy, le maire de la ville, avait alors milité pour diversifier l’économie toulousaine, notamment autour de la santé et de l’espace. 20 ans plus tard, l’ancien ministre fait le bilan. Et croit toujours à la nécessité d’un deuxième moteur pour l’économie locale.

On présente souvent l’aéronautique comme une mono-industrie à Toulouse, et certains s’inquiètent déjà de voir Airbusville connaître le même sort que Detroit aux USA. Partagez-vous ces craintes ?
Non, Toulouse ne sera pas à l’aéronautique ce que Detroit fut à l’automobile. On conçoit et assemble ici les meilleurs avions du monde, alors que les constructeurs automobiles américains avec leurs gros moteurs V8 polluants et leurs châssis rigides s’étaient laissés dépasser par les petites citadines des industriels asiatiques, plus économiques, et les marques de luxe européennes. Je ne nie pas que l’industrie aéronautique va connaître une crise importante et que la période est difficile, notamment pour les nombreux sous-traitants de la ville et de la région. Mais je suis persuadé qu’Airbus saura rebondir, et produire des avions plus écologiques.

Avant même l’explosion de l’usine AZF, vous aviez souligné lors de votre campagne électorale la nécessité de disposer d’un « deuxième moteur économique » pour l’agglomération, à côté de l’aéronautique. La fermeture de Sanofi a-t-elle porté un coup d’arrêt aux espoirs placés dans votre projet de Cancéropole ?
Je ne pense pas. Le désengagement de Sanofi fut un coup très dur, je le reconnais, mais il n’y a pas eu d’arrêt de l’activité de recherche sur le site. À la place de Sanofi, il y a la société allemande Evotech. Un salarié sur trois est resté sur place, 200 salariés ont été recrutés. C’est un succès, une pépinière d’entreprise a été installée, aucun bâtiment n’est inoccupé.
Les laboratoires Fabre ont regroupé sur place toutes leurs activités de recherche en oncologie. J’ai toujours dit qu’il était dangereux pour une ville et une région de dépendre d’un seul secteur d’activité. Je me souviens avoir pris souvent l’exemple des mines et de la sidérurgie dans le nord de la France. La chute de l’empire De Wendel a été terrible pour cette région. C’est la raison pour laquelle, une fois élu, je me suis investi pour faire émerger le Cancéropole à Langlade. Il faut comprendre qu’il n’est pas possible de développer des emplois sans développer la recherche.

C’est-à-dire ?
De Gaulle l’avait compris quand il a créé en 1958 les grands instituts de recherche publique comme l’Inserm, le CNRS ou le CEA. Cela a permis le développement économique des Trente Glorieuses. Il faut être en mesure d’y associer la recherche privée. La Corée du Sud doit son essor au fait que les unités de recherche sont toutes associés aux usines. C’est ce que nous avons fait à Toulouse en associant recherche publique et privée en cancérologie et en créant le premier hôpital de recherche spécialisé dans ce domaine, avec 300 lits. Le bâtiment abrite d’un côté les soignants et les malades, et de l’autre les chercheurs, avec une cafétéria au sommet pour relier ces deux parties.

La recherche contre le cancer n’est plus le seul axe stratégique du site, rebaptisé « Oncopole » à l’époque de Pierre Cohen. Il s’oriente aujourd’hui sur d’autres problématiques de santé, comme la gérontologie. Le « cancéropole » des années 2000, c’est mort ?
Il est fondamental de profiter des 250 hectares du site pour développer plus largement l’accueil des entreprises et des labos de recherche dans le domaine de la santé autour du navire-amiral de la clinique interuniversitaire du cancer. L’Oncopole est un succès européen, avec plus de 110 000 consultations par an. C’est un lieu mondialement connu pour ses essais clinique en phase 1. Un nouveau directeur a été nommé fin mars par le ministère de la Santé. Jean-Paul Delord est un oncologue respecté, l’un des meilleurs spécialistes des essais cliniques dans la médecine personnalisée et l’immunothérapie. Mais les élus locaux doivent comprendre que mettre des terrains à disposition, c’est de la vieille politique à la papa.

Que voulez-vous dire ?
Aux USA, les maires et les gouverneurs tissent des liens avec des fonds d’investissements. Ils n’ont pas peur de prendre des participations financières dans de jeunes pousses prometteuses. Il faut que Toulouse Métropole aille chercher les meilleurs. Je m’investis personnellement pour faire venir Stéphane Bancel, un entrepreneur français installé aux USA. Sa société de biotechnologie, Moderna, pourrait être la première à concevoir un vaccin contre la Covid. Pourquoi ne pas le fabriquer à Toulouse ?

Quid des autres pistes de diversification ? On parle beaucoup des transports intelligents et/ou autonomes, mais plus personne ne parle des systèmes embarqués, surtout depuis l’échec de l’implantation du siège européen du système de satellite européen Galileo à Toulouse ?
Je peux vous dire que si j’étais resté maire et ministre, on aurait eu le siège de Galileo, c’est une certitude. On m’a souvent reproché d’être entré au gouvernement en affirmant que ce serait commettre une infidélité à cette ville qui n’aime pas ça, mais c’est bien grâce à mes différents postes ministériels que j’ai pu aider Toulouse, à commencer par le Cancéropole quand j’étais à la Santé. La France est sans doute un pays trop jacobin, mais c’est comme ça, les choses se décident à Paris. Dans le même temps, on voit bien que ce pays perd de plus en plus sa souveraineté. On l’a vu avec la production de médicaments, et la dépendance de toute l’Europe envers la Chine ou l’Inde pour la production des molécules de base. On le voit même avec l’armée, désormais dépendante de l’OTAN et du poids grandissant de l’Allemagne. On ne peut donc pas perdre notre souveraineté spatiale.

Comment ?
Il n’est pas normal que les Américains puissent lire tous nos e-mails et savoir au mètre près où se trouvent nos chefs d’entreprises grâce au GPS. Le système Galileo sera d’autant plus important que demain, il n’y aura plus d’avions de chasse avec un pilote dans le cockpit. L’aviation civile devrait suivre, comme cela se fait déjà pour le métro. Je pense que c’est là que Toulouse a une carte à jouer.
La ville a tout pour devenir la capitale mondiale du drone

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.