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PortrInterview

Vert libre – Rob Greenfield

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 9 min

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Rob Greenfield est l’un des activistes verts les plus en vue du moment. En 2016, les photos de son opération Trash Me ont fait le tour de la planète. L’an passé, Instagram s’est pris de passion pour sa nouvelle expérience : une année à Orlando sans dépenser un centime pour se nourrir. Bloqué en Europe par la pandémie de Covid, il s’est réfugié le 11 mars près de Toulouse, à la lisière de la forêt de Bouconne, chez son éditeur français Christophe Agnus (Nautilus). C’est là que nous l’avons retrouvé deux mois plus tard, avec mille idées en tête et deux kilos en trop.

Hilare, ventre en avant, pieds nus dans l’herbe de Bouconne, Rob Greenfield secoue ostensiblement ses poignées d’amour : « Voilà ce que je garderai de mon séjour ici… le souvenir du fromage ! » Deux mois de confinement dans le Sud-Ouest quand on aime manger, ça cintre un peu la silhouette. Surtout quand on mène d’ordinaire une vie relativement ascétique, et qu’on se déplace exclusivement à pied ou à vélo. L’homme n’a visiblement pas boudé son plaisir pendant son séjour, glanant des végétaux comestibles sous les chênes et les tilleuls de Bouconne, et profitant à la table familiale de son éditeur de tout ce que la gastronomie locale pouvait lui offrir.
La chose lui fut d’autant plus agréable que son passage n’était pas prévu :
« Je faisais une tournée en Europe, narre-t-il. Début mars, les rencontres et les conférences auxquelles j’étais convié ont été annulées les unes après les autres par l’arrivée de la pandémie de Covid. Christophe Agnus m’a alors proposé de le rejoindre chez lui, près de Toulouse. Je suis arrivé à 18h. Deux heures plus tard, Macron annonçait le confinement ».
Pendant deux mois, la famille Agnus a donc appris à vivre avec cet activiste environnementaliste américain, un enfant du Wisconsin né dans une famille pauvre, qui après s’être rêvé milliardaire, s’est employé, à 25 ans, à vivre en marge de la société de consommation. Plus de voiture, plus de compte en banque, plus de loyer, plus de travail, plus d’argent, plus de contrainte, plus de costard, plus de carte de visite. Plus rien, à part quelques tee-shirts et bermudas, un sac à dos et un ordinateur portable pour poster sur Instagram et Youtube de quoi encourager ses followers à vivre plus près de la nature. En moins de dix ans, Greenfield s’est ainsi libéré de tout. Chaque centime gagné est désormais reversé à des associations, et tout ce qu’il obtient de superflu est immédiatement partagé.

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Au départ confidentielle, sa démarche s’est propagée sur internet en 2016 à la faveur de l’opération Trash Me. Un mois durant, Greenfield a vécu à New York et consommé, mangé et bu comme un Américain moyen. Mais au lieu de jeter ses emballages à la poubelle, il les accumulait dans une combinaison constituée de poches plastiques transparentes. Au bout de 30 jours, il se déplaçait dans les rues de Manhattan vêtu de 38 kg d’emballages. Les photos de ce bibendum difforme empêtré dans les tourniquets du métro de New York ont fait le tour du monde et sensibilisé de nombreux Américains à la question du gaspillage.
Dès lors, Greenfield n’a plus cessé de relever les défis, traversant les États-Unis pieds nus et à vélo en ne se nourrissant que du contenu des poubelles, vivant une année entière sans dépenser un centime pour se nourrir, ou réalisant d’immenses photos de produits emballés jetés à la poubelle avant leur date
de péremption.
Le passage chez les Agnus de ce trentenaire singulier, désespéré mais solaire, préoccupé mais rieur, qui a fondé son action sur l’exemple et le refus de juger les autres (le négatif de Greta Thungerg en somme) ne pouvait donc que laisser des traces. Marie, la fille, en garde un souvenir ému : « Au début, tout était étonnant : ses baignades dans l’eau glacée de la piscine au petit matin alors que nous, on portait des pulls, ses escapades dans la forêt de Bouconne, nos séances de Yoga, de méditation, son choix de ne pas porter de chaussures. Et puis ces débats ! Quels débats ! On n’était pas d’accord sur tout, loin de là. Sa vision du monde est trop désespérée. Mon frère et moi, on est persuadés qu’il est encore temps de changer la donne ».
Lysiane, sa mère, a surtout changé de regard sur son environnement immédiat : « J’ai pris conscience qu’il existe autour de nous des plantes et des fruits qu’on ignore et qui pourraient nous nourrir si on les connaissait. Rob partait tous les jours en balade dans la forêt, et revenait chaque fois avec quelque chose à manger, ail sauvage, poireaux sauvages etc., que je cuisinais le soir-même ».
Christophe Agnus a lui profité de la présence de Greenfield pour peaufiner la traduction du récit de la traversée des États-Unis à vélo en autonomie alimentaire, et pour enrichir le livre d’un passage inédit : « Rob a rédigé une liste de 120 gestes simples à mettre en pratique pour réduire notre impact sur l’environnement. Nos séances de travail ont été très enrichissantes. J’ai passé des heures à l’écouter raconter sa vie et donner sa vision du monde. C’est un personnage tellement à part que j’ai bien envie de m’attaquer à sa biographie ».
Mais à peine l’éditeur envisage-t-il d’écrire son histoire que déjà Greenfield y ajoute des chapitres. Cet hiver, il reproduira son défi d’autonomie alimentaire réalisé à Orlando en le délocalisant au nord de l’état de New-York, où le climat rude est peu propice aux jardins potagers. En 2022, enfin, il envisage un autre genre d’Everest : « Une année à ne communiquer qu’avec les personnes que j’aurai en face de moi. Ni mail, ni courrier, ni sms, ni téléphone. » Sans doute l’aventure ultime de notre époque.

Il y a 15 ans vous travailliez dans la pub et rêviez de dollars.
Aujourd’hui vous marchez pieds nus et ne possédez plus que 44 objets. Que s’est-il passé ?

J’ai découvert que ma vie était un mensonge. Que mes désirs étaient ceux que les publicitaires semaient en moi. Que mes actes étaient conditionnés par le regard des autres. J’étais entrepreneur, je portais des costumes à la mode, je consommais les objets, les amitiés et les filles. Je n’étais pas moi-même mais celui que les médias de masse voulaient que je sois. Alors, j’ai décidé de changer.

Comment cette révélation vous est-elle tombée dessus ?
En lisant des livres et en visionnant des documentaires. À partir de 2001, mes certitudes sont tombées les unes après les autres. J’ai compris que ce que je consommais participait au malheur du monde, et que mon alimentation provoquait souffrance et destruction.

Ce constat désespéré tranche avec votre jovialité. Peut-on être persuadé de courir à la catastrophe et garder le sourire ?  
Être d’un naturel optimiste ne m’empêche pas de regarder la réalité en face. Je ne pense pas que l’humanité s’en sorte. Son autodestruction dans un futur proche est même vraisemblable. Dans mille ans peut-être. Mais qu’est-ce qu’un millénaire à l’échelle de l’histoire de la planète ? Que dalle. Ça ne me rend pas négatif pour autant. Pour broyer du noir il faudrait que je sois convaincu que l’existence est préférable à l’absence d’existence. Et ce n’est pas le cas.

La vie ne vaut donc rien ?
Ce n’est pas parce que nous aimons la vie qu’elle est préférable à l’absence de vie. Quand elle disparaîtra de la surface de la terre, ce ne sera ni une bonne chose, ni une mauvaise. Ce sera. C’est tout. Garder cela en tête permet d’aborder l’existence avec neutralité, et donc de prendre les bonnes décisions.

Quid de votre propre vie, de votre propre mort ?
J’ai conçu ma vie de manière à accepter son caractère éphémère. À admettre qu’elle prenne fin quand l’heure sera venue.

Est-ce pour ne pas avoir à vous préoccuper de l’avenir que vous avez décidé de ne pas avoir d’enfant ?
Avec des enfants à charge, je ne pourrais pas garder cet état d’esprit. Pour accomplir des actes radicaux, il ne faut être responsable que de soi-même. Je suis conscient que devenir père est la plus belle chose qu’on puisse espérer dans une vie d’homme, mais ce n’est pas pour moi. Adolescent, j’avais déjà identifié que n’avoir ni dette ni enfant étaient des gages de liberté. Mais au lieu de chercher la liberté dans le détachement et la frugalité, je la poursuivais à l’époque dans les dollars, la société de consommation… et le rêve américain, ce cauchemar de l’humanité.

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Comment vous êtes-vous affranchi de la société de consommation ?
Je me suis dit que le meilleur moyen d’échouer, c’était de tout plaquer d’un coup. J’ai préféré me lancer des défis : chaque semaine je coupais un des fils qui faisaient de moi la marionnette de la machine sociale. C’est devenu un job à plein temps. La globalisation a rendu nos vies tellement compliquées qu’il est difficile de s’en libérer. Et plus je coupais de fils (alimentation industrielle, loyer, compte en banque) et plus je me sentais libre.

Lequel de ces fils avez-vous pris le plus de plaisir à couper ?
Le costume. Le quitter définitivement est un acte plus radical qu’on croit. Au boulot, bien sûr, mais encore plus avec ses proches. Posez-vous la question : lequel de vos amis accepterait que vous assistiez à son mariage en tee-shirt parce que c’est votre façon de vivre ? Répondre à cette question c’est déjà faire le tri dans ses relations.
À vous écouter, on a du mal à déterminer si votre démarche est individualiste ou altruiste…
Elle est une combinaison de liberté personnelle et de morale. Aussi vrai que je ne veux pas me sacrifier pour les autres, je n’attends pas que les autres se sacrifient pour moi.

La morale, la rusticité, la frugalité, la vie simple, la vision presque zen de l’existence… vos paroles et votre mode de vie font penser à ceux des religieux voire des mystiques. Y-a-t-il un dieu derrière tout cela ?  
Mes parents ne m’ont inculqué aucune croyance, même pas celle du Père Noël. Aussi, je n’ai ni dieu ni religion. J’essaie de penser par moi-même et de regarder le monde avec de l’esprit critique. Je ne blâme pas les croyants pour autant. Je doute qu’il y ait une vie après la mort. Je doute qu’il existe un paradis agréable et un enfer où l’on brûle pour l’éternité Mais qui suis-je pour dire que ces croyances sont infondées ? Et de quelle preuve est-ce que je dispose pour les contredire ?

L’écologie semble devenir la religion du xxie siècle. Est-ce la vôtre ?
Je comprends qu’on puisse se dire que la nature et sa défense sont ma religion. Ce n’est pas tout à fait exact. Je ne veux ni la dominer ni la protéger. Je la prends telle qu’elle est sans me poser de questions, et surtout sans intellectualiser le rapport que j’entretiens avec elle. Je suis un garçon pratique. Je n’ai pas de rêve inatteignable. Pas d’envie de révolution. Cet arbre est-il solide ? Donne-t-il de bons fruits ? Faut-il couper cette branche ? Voilà le genre de questions qui m’occupent au quotidien.

Sans aller donc, jusqu’à parler de religion, la prise de conscience écologique chez les jeunes vous paraît-elle de nature à changer le monde ?
Les jeunes ont aujourd’hui une solide culture de la protection de la nature, c’est incontestable. Les enfants que je rencontre dans les écoles sont curieux et ont envie de changer les choses. Mais si l’on considère en détail les adolescents, on constate que la majorité reste attachée, même à son insu, à la société de consommation. Chaque seconde qui passe, il nait davantage de futurs consuméristes que de futurs environnementalistes.
Les enfants environnementalistes font les gros titres, mais au fond, la plupart des jeunes de leur génération ont les mêmes aspirations : manger au McDo et consommer les marques américaines à la mode. Bien sûr, dans le monde occidental, leur nombre décroît, mais partout ailleurs, il explose. Tapez sur Instagram le hashtag « environment ». Dans 95 % des cas, c’est bullshit. Ici une jeune femme qui brandit une pancarte  « I want a hot boyfriend, not au hot climate », là un mec qui fait de grands discours sur la disparition des ours polaires… C’est bien, mais les comportements ne suivent pas. Et la plupart d’entre eux ne supporteraient pas qu’on leur impose le changement nécessaire pour un monde plus durable, plus égalitaire et plus juste. La génération actuelle fait du bon boulot, c’est sûr, mais elle ne trouvera pas plus la solution à nos maux que les précédentes.

Vous misez pourtant beaucoup sur Instagram et YouTube pour faire passer vos messages… 
J’essaie simplement de mettre le maximum d’informations dans les réseaux qui touchent le plus de monde. Mon objectif, c’est d’atteindre des millions de personnes. Je dois simplifier le propos et utiliser les bons canaux pour changer les comportements de tous, y compris de ceux qui n’ont pas l’habitude de jongler avec des concepts complexes. Je ne veux pas m’adresser aux environnementalistes, mais au citoyen moyen. Instagram, c’est le plus direct. Vous pourrez parler de gaspillage alimentaire tant que vous voudrez, rien ne sera plus évocateur que de déposer au sol le contenu de la poubelle d’un américain moyen et de le prendre en photo. En postant chaque jour un peu de mon expérience, en racontant un quotidien zéro déchet, zéro superflu, zéro gaspillage, en montrant l’efficacité de l’entraide, du partage, on prouve qu’il est possible de changer les choses en profondeur par des actes en apparence anodins. Il n’est pas nécessaire de tout changer. On peut, comme je l’ai fait au début, choisir le fil qu’on souhaite couper en premier…

Vous espérez donc que vos choix extrêmes inspirent des comportements mesurés ?
Mes choix sont extrêmes parce que notre société est extrême et qu’il n’y a que l’extrême qu’elle comprenne. Pourtant, ce que j’essaie de dire à travers les défis que je me lance, c’est que rien n’est tout blanc ni tout noir. Il n’y a pas de solution miracle. Pas de grandes idées à défendre. Mais des actes à accomplir. Petits, modestes, mais innombrables et quotidiens.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.