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Patrimoine

Encore un Martin – Henri Martin

PAR Sébastien VAISSIERE
Temps de lecture 7 min

Les Anglais le badent. Les Ricains l’encensent. Le Lot l’adule et Bordeaux l’estime. Les collectionneurs se l’arrachent à des prix hors de portée des musées de notre région. Et nous, Toulousains, passons devant ses toiles sans même les voir. Il est donc urgent de redécouvrir le Toulousain Henri Martin à la triple faveur de l’expo temporaire du musée de Lodève, de la réouverture annoncée du musée de Cahors, et du regard neuf posé par le monde de l’art sur ses premières toiles, dans lesquelles, derrière le Martin académique, le Martin pointilliste ou le Martin coloré des vieux jours, se cache encore un Martin de jeunesse, symboliste, mélancolique et mystérieux.

Mais si. Vous savez bien…
Henri Martin. Celui qui a peint « Les rêveurs » qu’on voit au Capitole. Dans cette pièce en long qui mène salle des Illustres. Mais si. Cette grande toile avec Jaurès et d’autres barbus à chapeau qui lambinent sur les marguerites des berges de Garonne, dans la lumière orangée du printemps toulousain. Voilà, vous y êtes. Henri Martin. Celui devant les œuvres duquel nous passons sans les voir, par dédain, indifférence ou paresse, au Capitole comme au Salon rouge du musée des Augustins. Ne vous en blâmez pas, on fait tous pareil. Et d’ailleurs, le directeur des Augustins, Axel Hémery, a une explication : « On se méfie de lui parce que sa peinture est facile d’accès. On y trouve tout de suite le meilleur. C’est une peinture du bonheur fugitif qui parle à tout le monde. De même, on se méfie de son statut de peintre de commandes. Et le public n’aime pas les peintres officiels ».

Henri Martin – Beauté – Peinture à l’huile – 1900 – Musée des Augustins © Daniel Martin

Le regard porté sur Henri Martin est pourtant en train de changer. Sandra Buratti-Hasan, conservatrice du patrimoine du musée des Beaux-Arts de Bordeaux qui abrite une trentaine de toiles du peintre, annonce même sa sortie du purgatoire : « On observe chez les artistes du XXe siècle qui ont été au cœur des grandes commandes, une forme de gloire qui les a desservis. Aujourd’hui, on regarde à nouveau ces artistes et leur travail. Les yeux sont un peu plus propres. Le temps a passé. Les grandes avancées sont faites. On n’est plus dans la posture, ni dans la bataille. » Soit le monde de l’art a changé de regard. Mais ce n’est pas toujours le cas du public : « Le musée d’Orsay s’intéresse de près à ses grands décors, mais le grand public préfère les impressionnistes », résume Axel Hémery.  Sollicité par nos soins pour évoquer la chose, le musée d’Orsay n’a pas trouvé le temps de nous répondre, sans doute trop occupé à sonder la profondeur des décolletés pour déterminer qui a le droit de pénétrer en son sein. Cela ne change en rien le cas d’Henri Martin qui a l’habitude de susciter l’indifférence : « C’était déjà un problème de son vivant. Il n’était déjà pas assez moderne pour les modernes, et trop moderne pour les autres… » sourit le directeur des Augustins.
À cheval sur les anciens et les modernes, le XIXe et le XXe, Paris et le Sud, la commande et la création, Toulouse et le Lot, les décors et le portrait, Henri Martin résiste à toute tentative de classification. « Lui-même refusait de se cataloguer, analyse Sabine Magiani, directrice adjointe du musée de Cahors Henri-Martin. Dans sa correspondance, il parle de ce qu’il ressent devant la lumière, devant les paysages. Il développe sa touche personnelle de façon instinctive sans se soucier des chapelles ni des mouvements. Il voulait amener l’art au culte du bel idéal. »
À défaut de le ranger dans une case, on peut tout de même se faire une idée du personnage en survolant sa biographie. Il naît en août 1860 à Toulouse, où il suit les cours des Beaux-Arts. Il monte à Paris en 1879 les poches lestées par une bourse d’études. Sur place, il est l’élève de Jean-Paul Laurens, autre ancien élève des Beaux-Arts de Toulouse, maître de la peinture d’histoire et archétype de l’artiste officiel. C’est à lui qu’on doit la Mort de Sainte-Geneviève au Panthéon, le plafond de l’Hôtel de Ville de Paris et la salle des Illustres du Capitole. Après Paris, Henri Martin voyage en Italie.
Il en revient avec des fourmis impressionistes dans les doigts, mais la lecture de Poe, Verlaine et Baudelaire le retient dans la veine symboliste des débuts. Le symbolisme, c’est ce mouvement artistique qui a traversé la peinture, la littérature et la musique de la fin du XIXe siècle. Un courant qui mettait l’imagination, la spiritualité, la métaphysique et le mystère au cœur de la création.
Il s’en éloigne peu à peu au cours des années 1890, pour se consacrer aux grands décors et aux commandes publiques. Hôtel de Ville de Paris, Sorbonne, Élysée, Préfecture du Lot, Capitole de Toulouse, il sème partout des décors pour le compte de la IIIe République. Aujourd’hui encore, les membres du Conseil d’État planchent sur les projets de loi du gouvernement dans une salle du Palais-Royal tapissée de toiles d’Henri Martin. Parmi elles, une éclatante scène de moisson dans le Lauragais, dont la blondeur des blés est un enchantement. La plus haute juridiction administrative en France siège donc au milieu de scènes peintes par un Toulousain. Un bel exemple de prise en compte des territoires par le pouvoir jacobin…

Les rêveurs ou les Promeneurs – Salle Henri-Martin – Capitole de Toulouse

Après les décors et les commandes, Henri Martin installe son atelier à Labastide-du-Vert, dans le Lot, département dont il s’emploie à traduire la lumière en flirtant avec le pointillisme. Avant de s’éteindre en 1943, il fait don d’une partie de ses œuvres à Cahors et au musée des Beaux-Arts de Bordeaux. Et pour Toulouse… peau de balle : « Henri Martin voulait offrir des toiles à sa ville natale, qui aurait, dit-on, accueilli la proposition sans enthousiasme. Vexé, il aurait changé son fusil d’épaule et se serait tourné vers Cahors et Bordeaux. Nul n’est prophète en son pays ! Cela vaut pour Toulouse comme pour la France : Henri Martin a une cote exceptionnelle en dehors de l’hexagone, notamment chez les Anglo-saxons » reconnaît Rachel Amalric, directrice du musée de Cahors-Henri-Martin. Version confirmée à Bordeaux par Sandra Buratti-Hasan : « La majorité des œuvres exposées à Bordeaux provient d’une donation de l’artiste en 1938. On ne sait pas exactement pourquoi. Certains avancent qu’il attendait un peu plus de signes positifs de la part de sa ville natale. Et Bordeaux en a profité ». Dans ce musée d’art européen des XVIe au XXe siècles qui abrite des œuvres phares de Titien, Delacroix et une impressionnante collections d’art britannique, le Toulousain tire son épingle du jeu : « C’est un artiste qui plaît et qui est très coté, surtout chez les Américains et les Britanniques. Aujourd’hui, notre musée n’aurait pas les moyens d’acheter les œuvres qu’il possède. Je comprends cet engouement. Henri Martin a une technique extrêmement précise. Une virtuosité dans la division de ses touches qu’on trouve chez peu d’artistes » poursuit la conservatrice bordelaise.
Si le musée aquitain manque aujourd’hui de place et prête régulièrement des pièces de sa collection Henri Martin pour des expositions internationales, il avait aménagé un espace dédié à ces toiles… quelques semaines avant le début de la guerre de 40. À la Libération, Henri Martin était mort, sa peinture démodée, et plus personne au musée n’envisagea de lui consacrer une salle.

De nos jours, un seul musée consacre des salles complètes à Henri Martin. Inutile d’y courir pour l’instant, il est fermé. Sa réouverture devait d’ailleurs être l’événement culturel de l’automne 2020 en Occitanie. Réouverture en fanfare après 4 ans de travaux, grâce à un investissement conséquent consenti par un maire passionné par Henri Martin. On allait voir ce qu’on allait voir : un écrin tout neuf et une extension pour exposer ce qu’on ne montrait plus faute de place. Des salles élargies, à la mesure des décors du maître. Un grand mur pour le Monument aux morts de Cahors (que personne n’a vu depuis 10 ans), composé de trois toiles de près de 4 mètres sur 3. Et une salle spacieuse pour La fenaison (7 mètres sur 4), propriété du musée D’Orsay et rénovée cette année à grands frais.
Manque de bol, la Covid a grippé la mécanique des travaux. On parle désormais d’une ouverture l’été prochain. Pas de quoi, cependant, atténuer la flamme de Rachel Amalric : « Henri Martin est un grand décorateur qu’il est urgent de redécouvrir. Tout l’art de ce peintre, tout ce qui fait de lui un grand artiste de son temps, est dans ses décors. Le problème c’est qu’on les regarde mal, parce que c’est leur immensité qui en fait l’intérêt. La fenaison, c’est immense. C’est une échelle surhumaine. Il faut reculer de 6 mètres pour y comprendre quelque chose ! Et c’est exactement le recul dont disposeront les visiteurs du futur musée de Cahors. »
Que les visiteurs n’hésitent pas cependant, une fois le musée rouvert, à s’approcher à moins de 6 mètres de ces grands décors, pour ne pas passer à côté du labeur minutieux accompli sur les personnages qui animent les paysages : « Henri Martin sait placer dans ses paysages presque pointillistes des personnages travaillés, à la limite du portrait. On s’en aperçoit en regardant les études, les détails de visage, de buste pour chaque grand décor. On a reçu au musée la petite-fille d’un des faucheurs qui a servi de modèle pour La fenaison. Elle nous a dit qu’il avait été choisi parce qu’il avait la réputation d’être le meilleur faucheur des environs. »
Pour admirer une toile ou deux de la collection du musée de Cahors sans attendre sa réouverture, on peut toujours se rendre à Lodève (à condition de rentrer à temps pour le couvre-feu), dont le musée réputé pour ses expositions temporaires sur les grands noms de l’art moderne, consacre la nouvelle aux « derniers impressionnistes ». Une confrérie hétéroclite d’artistes voués à la nature et aux sentiments, tous passés, comme Henri Martin, du symbolisme à l’impressionnisme. Dans ce groupe, Yvonne Papin-Drastik, conservatrice en chef du patrimoine et directrice du musée de Lodève, fait une place à part à Henri Martin : « Il a participé aux métamorphoses de l’art de son époque mais il est resté spectateur indifférent des mouvements. Il ne va pas vers les mouvements, mais vers la lumière. Il est Toulousain, d’origine modeste, attiré par la nature, la lumière, la campagne. Ce n’est pas un intellectuel, il n’a ni la formation ni la culture de Seurat ou d’un Signac. En revanche, c’est un artiste véritable qui sait manier la couleur et va jusqu’à broyer lui-même ses couleurs. Son approche artisanale de la couleur et très intéressante. »

Salle du Conseil d’état – Palais-Royal (Paris)

Poésie presque malsaine

On peut ainsi voir à Lodève, parmi les œuvres d’Edmond Aman-Jean, Charles Cottet, Ernest Laurent, Émile Claus ou Lucien Simon, les toiles singulières d’Henri Martin, dont certaines issues de collections privées.  Dans quelques unes d’entre elles, dont Petite fille en bleu, on distingue clairement le mélange entre lumière néo-impressionniste et atmosphère symboliste. Voilà qui donnerait presque envie de rentrer à Toulouse pour admirer aux Augustins Beauté, méditation symboliste troublante sur le corps féminin. Hélas, le musée est fermé pour travaux. Son conservateur lui, reste ouvert, et ne cache pas sa préférence pour ce Martin symboliste : « Henri Martin, c’est trois périodes. Des premières années fortes avec des œuvres symbolistes inquiétantes, une maturité postimpressionniste, et vingt dernières années lotoises au cours desquelles il se répète un peu. Ce qui m’intéresse le plus, c’est sa période symboliste, avec des œuvres empreintes d’une poésie presque malsaine et d’une grande intensité d’émotions. » À l’autre bout de la Garonne, Sandra Buratti-Hasan acquiesce : « Un nouveau regard se pose aujourd’hui sur sa période symboliste. On l’exposait moins, voire plus du tout, et c’est un tort. Il faut rendre à Henri Martin la place de choix qui lui revient dans ce mouvement. »
On l’aura compris, les Toulousains que nous sommes devons impérativement revoir notre jugement à l’égard d’Henri Martin, injustement boudé sous prétexte qu’il n’avait ni génie ni sens du buzz ni goût de la posture. Inspirons-nous de cette injonction à se rendre « à la Mecque pour les admirateurs d’Henri Martin » tel qu’est décrit le Capitole dans une notice éditée à New York par la prestigieuse galerie Wally F. Findlay. Il serait dommage, en ces temps de virus et de voyages interdits, de ne pas profiter de la Mecque qu’on a sous le nez.

En ce moment au musée Lodève – Petite fille en bleu – huile sur carton – Collection Particulière – photo Michel Maket – Terrasse à la fenêtre , vers 1925

Les derniers impressionnistes – Les temps de l’intimité. Au musée de Lodève : jusqu’au 28 février 2021.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.