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INTERVIEW

1968 à Toulouse : la fin d’une époque

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 6 min

Professeur émérite de géographie à l’Université Toulouse Jean-Jaurès, Robert Marconis dresse un portrait de ce qu’était Toulouse en 1968 et ausculte pour Boudu les différences entre le gros village d’alors et la métropole régionale qu’elle allait devenir.

Toulouse a-t-elle beaucoup changé depuis 1968 ?

Le changement s’est opéré dès le début des années 1960 avec une accélération très nette à partir de 1964. On est passé d’un grand village à une ville qui entrait dans la modernité à marche forcée. On peut parler d’un changement de mentalité et d’ambition impulsé par l’État qui commence à considérer qu’il faut répartir l’activité et les fruits de la croissance sur l’ensemble du territoire. Toulouse se retrouve alors confrontée au défi d’être une métropole dans cette stratégie d’équilibre par rapport à Paris.

Toulouse occupait-elle un rôle de capitale régionale comme aujourd’hui ?

Oui, surtout à partir de 1964, lorsqu’elle est choisie pour être l’une des capitales administratives lors de la création des régions. En devenant chef-lieu d’une région avec 8 départements, elle s’est retrouvée dans l’obligation d’accueillir des administrations. D’où la naissance, par exemple, dans ces années-là, de la cité administrative. Mais elle avait déjà le poids qui justifiait que l’on y concentre tout. Il suffit de regarder les réseaux d’autobus pour voir que tout était organisé autour de Toulouse.

Concentre-t-elle l’essentiel de l’emploi régional ?

L’exode rural s’est fortement accéléré dans les années 1950. La main d’œuvre a afflué à Toulouse. On quitte les départements limitrophes pour venir travailler à Toulouse… ou ailleurs. Vu que ce n’était pas une grande ville pour l’emploi, elle était considérée par certains comme un tremplin.

En 68, le centre-ville est un taudis, avec de gros problèmes de voirie et de circulation. Le ramassage des poubelles s’y fait mal, il n’y a pas le tout à l’égout…

Quel est le plus gros pourvoyeur d’emplois ?

L’État. Comme Toulouse devient capitale administrative et se dote d’un préfet de région, des administrations y sont regroupées. C’est ce qui fait alors marcher la ville. Les emplois industriels ne viendront qu’après.

L’aéronautique n’est donc pas encore une grosse industrie ?

Il y avait beaucoup d’incertitudes autour de l’aéronautique : on attendait beaucoup du Concorde, le programme Airbus n’était pas lancé et on se demandait comment on allait s’insérer dans ce Meccano européen… mais aussi quelle serait la part du gâteau de Toulouse ! Car n’oublions pas que l’essentiel de l’industrie aéronautique est alors en région parisienne. En 68, la grande industrie, c’est encore la chimie. Même s’il y a de plus en plus l’idée d’en sortir et de s’appuyer sur tout ce qui tourne autour de l’informatique.

Pourquoi ?

Il y a dans cette métropole de province, que l’on disait dédiée aux lettres et aux arts, un milieu scientifique novateur : le doyen Durand à la fac de sciences vient de créer le centre de calculs, Gaston Dupouls le microscope électronique. Se créent successivement l’Insa puis le campus de Rangueil avec l’émergence de disciplines nouvelles comme la biologie et la génétique. Et puis il y a des chercheurs dont l’ambition n’est pas de finir dans les labos parisiens, qui vont actionner leurs réseaux de relations pour faire venir à Toulouse un certain nombre d’activités. Ce milieu innovateur va tout mettre en œuvre pour obtenir la décentralisation à Toulouse de SupAéro, l’Enac et le Cnes.

Cet attachement à la ville est-il propre au milieu scientifique ?

Non. Il y a alors dans cette ville, et dans tous les domaines, un certain nombre de personnes qui refusent cette malédiction historique qui consiste, pour réussir, à devoir monter à Paris. Notamment dans la culture avec le Grenier de Toulouse, puis l’Orchestre de chambre du Capitole : l’ambition de la majorité des comédiens est alors de monter à Paris ; ceux du Grenier ont eu cette volonté de rester. Pareil pour les musiciens de l’Orchestre de chambre. Des acteurs des sciences sociales vont également changer la carte de la province.

C’est-à-dire ?

Des professeurs vont jouer la carte du développement local. C’est le cas, entre autres, de Jacques Godechot, grand spécialiste français de la Révolution française, à qui la chaire de La Sorbonne était réservée, ou de mon patron de l’époque, le géographe Bernard Kaiser, très bien introduit dans tous les milieux nationaux, dont tout le monde pensait, à son arrivée à Toulouse, qu’il ne resterait pas.

Certaines industries ont-elles disparu ?

Oui. L’industrie du cuir, des peaux, du textile ou de la confection, située dans le quartier de la Bourse, était extraordinairement importante en 68. Elle bénéficiait d’une main d’œuvre venue des campagnes qui trouvait des emplois non qualifiés à Toulouse. D’ailleurs, les premières personnes employées par Motorola lors de son arrivée n’étaient pas des scientifiques mais des câbleuses. Toutes ces activités traditionnelles seront balayées dans les années 1970.

Quelle place occupe l’agriculture ?

Elle a été fortement dopée par l’arrivée des rapatriés (Tunisie, Maroc puis Algérie), qui ont racheté énormément d’exploitations, avec des capitaux, des techniques, en faisant du remembrement. Ils ont bousculé l’agriculture et les circuits de commercialisation. L’une des conséquences est le déménagement du marché de gros de Toulouse, jusqu’alors place Arnaud-Bernard, à Lalande où il devient Marché d’intérêt national.

Il y a alors dans cette ville, et dans tous les domaines, un certain nombre de personnes qui refusent cette malédiction historique qui consiste, pour réussir, à devoir monter à Paris.

Toulouse est-elle en concurrence avec les autres grandes villes du Sud-Ouest comme Montpellier ou Bordeaux ?

Montpellier ne joue pas dans la même cour. La concurrence existe avec Bordeaux, autour des industries promises à un bel avenir. Mais elle tourne au profit de Toulouse grâce au dynamisme de son milieu innovateur alors que Bordeaux est un peu plus sur son vignoble et le bassin d’Arcachon.

Comment la ville de Toulouse est-elle organisée ?

Comme aujourd’hui, avec la ceinture des boulevards. Au-delà, on commençait à voir surgir des immeubles hauts. Dans une ville de petites maisons, ils incarnaient la modernité. On en voit pousser à côté de la gare Matabiau, aux Arènes, sur les allées Charles-de-Fitte. À l’époque, l’opinion partagée était que le vieux centre-ville ne peut pas accueillir les fonctions d’une métropole. Et donc que l’avenir de Toulouse, c’est le Mirail, une ville nouvelle pour accueillir ces fonctions métropolitaines.

Le Mirail fait rêver ?

Absolument. Par rapport au vieux centre-ville, il offre des gages de confort. On y trouve de grands appartements, un environnement préservé, la trame verte de Candilis, les équipements (écoles, parcs…). C’est donc très recherché par les classes moyennes qui aspirent, grâce à l’élévation du niveau de vie, à des logements plus salubres que ceux dégradés du centre-ville. D’ailleurs, parmi les premiers inscrits dans les écoles de Bellefontaine, on ne trouve que de bons petits gaulois !

Pourquoi considère-t-on alors que le centre-ville n’a pas d’avenir ?

Parce que c’est un taudis avec de gros problèmes de voirie et de circulation. Le ramassage des poubelles s’y fait mal, il n’y a pas le tout à l’égout, on trouve dans les caniveaux tout ce que l’on rejette dans les éviers. Ce sont vraiment des traces d’archaïsme tout à fait impressionnantes, sans doute plus que dans d’autres villes de par le caractère rural du centre-ville et le fait que le bâti n’a jamais été d’une qualité exceptionnelle. À Saint-Cyprien, par exemple, où je vivais, il n’y avait pas l’eau, ni les WC.

Le centre va-t-il décliner comme prévu ?

Contre toute-attente, il va rester attractif dans les années 1960 ! Un certain nombre d’administrations ne jouent pas la carte de la périphérie. La seule chose qui a été au Mirail, c’était l’université… alors que ce n’était pas prévu ! Mais comme l’attractivité est liée à l’obligation de mettre des bureaux, ou de favoriser la circulation et le stationnement des voitures, on va complètement saccager le centre-ville. 

Pourquoi a-t-on laissé faire ?

Parce que l’on n’a alors pas conscience de la valeur patrimoniale ni de l’intérêt architectural du centre-ville. On souffre d’un complexe d’infériorité. Du coup, on sacrifie tout, notamment le marché des Carmes, on éventre les allées Jean-Jaurès, on détruit les ramblas, toute une série de bâtiments privés sont remplacés par des bâtiments modernes. On est obsédé par l’idée d’entrer dans la modernité.

Pourquoi ?

Parce qu’on a honte de l’identité toulousaine. Tout ce qui relevait de la langue occitane était considéré comme un signe d’archaïsme. On a donc le sentiment qu’il faut entrer dans la modernité en occultant tout ce qui peut rappeler nos origines, en particulier rurales. Il y avait un regard très négatif sur la campagne. Traiter quelqu’un de bouseux était la pire insulte. On avait honte de la brique comme on avait honte de l’accent.

Dans quels quartiers est-il de bon ton d’habiter ?

Il y a un mouvement qui se développe dans les années 1950 où les catégories sociales qui ont des moyens font construire des villas un peu ostentatoires avec du terrain dans les faubourgs, notamment Lardenne, la Roseraie ou la Côte-Pavée. Donc le centre-ville est habité par les catégories populaires, la population immigrée, et les personnes âgées parce qu’elles bénéficient de la loi de 48 sur la stabilité des loyers.

Parle-t-on de banlieue en 1968 ?

Non. La commune de Toulouse fait 12 000 hectares, ce qui est l’équivalent en surface à la ville de Paris, dans lequel le tiers seulement est urbanisé. Donc il y a des exploitations agricoles à la périphérie, des hameaux villageois tels Saint-Simon, La Fourguette ou Croix-Daurade. Toulouse est encore une commune rurale. La banlieue comme on l’entend à Paris va commencer à naître à la fin des années 1960 lorsque des communes proches comme Ramonville et surtout Colomiers ou Blagnac vont s’urbaniser de manière relativement dense.

Dans les années 70, la boulangère passe le matin
avant l’école dans le quartier du Mirail.

Pourquoi ?

Va s’opérer, en 68, un engouement pour la petite maison individuelle hors du centre-ville. On commence à voir les premiers signes de l’émergence de cette banlieue pavillonnaire en 68 et se constituer une première couronne de ville de banlieue dense. Et ça va exploser dans les années suivantes, comme le recensement de 75 va le confirmer, avec une ville centre, Toulouse, qui perd des habitants au profit de la constitution de cette rurbanisation. C’est le début de l’étalement urbain.

Cette rurbanisation est rendue possible par le développement de l’automobile, non ?

Effectivement. À Toulouse, la voiture envahit toutes les places de la ville. Le Capitole, par exemple, se transforme en parking géant l’après-midi. Avoir une voiture c’est un signe extérieur de réussite, de liberté, on peut aller où on veut quand on veut, c’est le pied. Donc Bazerque fait le parking Victor-Hugo, les Carmes et il commence à parler d’un parking sous le Capitole. Vu qu’il n’y a pas encore de périphérique, tout converge vers le centre-ville. Il y a des embouteillages monstrueux. D’où l’idée de Bazerque de réserver des voies spécifiques au trafic de transit, mais les commerçants n’en veulent pas car cela les prive de chalands potentiels. C’est donc l’apoplexie dans le centre-ville. Et ce sera la question centrale des élections municipales de 1971.

Dans quel état sont les transports en commun en 1968 ?

C’est une catastrophe. Bazerque, et ce n’est pas le seul, ne croit absolument pas aux transports en commun. Depuis la suppression du tram en 57, il n’y a que des bus, aussi lents et encombrants que les voitures parce qu’il n’y a pas de voies réservées. Les transports collectifs, que la municipalité a toujours refusé de subventionner, sont vraiment pour ceux qui ne peuvent pas accéder à l’automobile, pour les ploucs, ceux qui n’ont pas réussi. 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.