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INTERVIEW

Joan Busquets : « Pour trouver la beauté, il suffit de changer de regard. »

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOÎT
Temps de lecture 4 min

Chargé en 2010 par Pierre Cohen de dessiner le nouveau projet urbain de Toulouse, l’architecte et urbaniste catalan Joan Busquets a été maintenu à ce poste par Jean-Luc Moudenc.  Professeur à l’université de Barcelone et à l’école de design d’Harvard, il est persuadé que la ville d’hier, belle parce qu’homogène, doit faire de la place à la ville de demain, belle parce que cohérente.

Le centre-ville de Toulouse vous paraît-il aussi beau qu’on le dit ?

Bien sûr. Si la ville ancienne de Toulouse est magnifique c’est parce qu’elle est en bon état et bien entretenue. Parce qu’elle a été restaurée et améliorée. Pas à l’identique, comme on le croit souvent, mais en fonction des goûts, des techniques et des matériaux contemporains.  Si on trouve le centre ancien si beau, c’est aussi parce que nous vivons dans une époque qui a conscience de la valeur du patrimoine. Il faut se souvenir qu’après la guerre, tout le monde était d’accord pour démolir l’ancien. Aujourd’hui on cherche à le respecter et à apporter du nouveau. C’est LE facteur du moment. On a moins tendance à raser et à reconstruire comme par le passé.

Cette prise de conscience est-elle propre au continent européen ?

C’est une tendance très importante en Europe, mais elle gagne peu à peu le reste du monde. À Shanghaï, par exemple, pendant les dernières décennies, on a eu tendance à détruire le patrimoine pour reconstruire ex nihilo. Désormais, les Shanghaïens font machine arrière et composent une ville hybride qui se projette dans le futur en respectant le passé.

Si la qualité de confort dans l’espace est bonne, on percevra son environnement comme beau.

Cette ville hybride est-elle également l’avenir de Toulouse ?

Si on regarde la ville ancienne de Toulouse que nous aimons tous, on trouve des formes d’architecture très différentes les unes à côté des autres, avec des rapports de cohérence très forts. Et quand on se promène, on se sent bien dans ces univers différents, parce que les transitions sont bonnes. Ces différences jouent un grand rôle dans l’appréciation que nous avons de la ville. C’est en partie ce qui nous la fait trouver belle.  Si on trouve souvent les banlieues moches, c’est parce qu’elles sont terriblement homogènes. On y répète cent fois les mêmes motifs, ce qui est une grave erreur. Il faut faire des exercices d’architecture nuancés.

Les grandes villes comme Toulouse sont-elles condamnées à cette fracture entre centre ancien muséifié et banlieue moche ?

On pourrait croire que c’est une fatalité pour toutes les villes du monde, mais ce n’est pas le cas. On peut reprocher ce qu’on veut au modernisme et à Le Corbusier par exemple, mais pas d’avoir permis d’offrir un logement décent au plus grand nombre. Alors bien sûr, aujourd’hui, pour la plupart des gens, ce genre d’architecture n’est plus supportable parce qu’il est le cliché de la ville moche. Forts de cette leçon, nous pouvons désormais imaginer un habitat agréable pour tout le monde, sans tomber dans ces clichés. Et pour cela, les quartiers excentrés sont plus adaptés que les autres.

Pour quelle raison ?

À condition de s’y montrer créatifs, il est plus facile d’y travailler sur les conditions d’échanges nouvelles et sur la ville durable.  Les nouveaux quartiers sont plus attractifs parce que plus durables, plus adaptés aux usages, aux aspirations, aux désirs et aux enjeux de l’époque. Si on parle d’une ville plus efficace en consommation d’énergie, plus inclusive, plus agréable dans son rapport entre le travail et l’habitation, ce sont ces quartiers qui ont le plus d’atouts. Nous avons, pour le futur, des enjeux passionnants. Comment organiser des espaces publics où la voiture n’est pas hégémonique ? Comment organiser la ville durable ? J’ai des étudiants de 25 ans, et je vois bien qu’ils vivent la ville différemment. Cette nouvelle génération ouvre des perspectives intéressantes pour la ville du futur.

Comment relever ces défis ?

Il faut privilégier les projets qui font rêver, qui génèrent du bien-être et qui sont esthétiques, plutôt que de considérer qu’il faut abandonner la ville à la laideur par fatalisme. La ville sera belle si, collectivement, nous l’exigeons.

Que répondez-vous à ceux qui prétendent que la surreprésentation de logements vendus comme des produits financiers de défiscalisation concourt à l’enlaidissement des villes et de Toulouse en particulier ?

Je ne crois pas que le marché dicte le comportement des gens. C’est le contraire. Il faut créer de l’opinion, par la pédagogie, par les médias, par le renouvellement des générations, et les aspirations nouvelles créeront un comportement différent du marché. Le marché est toujours ouvert. Il cherche le bénéfice. Si les aspirations des citoyens changent, il changera.

Revenons au centre de Toulouse. À quoi doit-il ressembler demain ?

La ville doit être rationnelle, fonctionnelle, mais aussi cohérente. C’est très important. Certains pensent que la belle ville, la ville idéale de demain, c’est la ville homogène de type haussmannien. La répétition des bâtiments. Même pierre, même hauteur. C’est idéal, en effet, pour les gens du xixe siècle, mais pas pour nous. Notre intérêt collectif n’est pas de répéter la ville homogène, mais d’intégrer une ville diverse, composée de pièces différentes. Et notre obligation est de trouver de la cohérence. De la diversité mais pas de contradiction. En résumé, la ville d’hier, belle parce qu’homogène, doit faire de la place à la ville de demain, belle parce que cohérente.

En quoi avons-nous tant besoin de cohérence ?

Si, à Toulouse comme dans le monde entier, les populations se ruent en ville, c’est parce que la ville est le lieu de toutes les opportunités. On sait qu’on y trouve plus facilement du travail, qu’on y aura un accès facilité à la culture, et que ses enfants y trouveront sans doute une vie plus facile et intéressante que la sienne. Mais ça, c’est à la condition que la ville soit cohérente, que les espaces soient bien distribués, que les transports, les circulations et la durabilité soient pris en compte. Et surtout, qu’on y tienne compte de l’espace public et des paysages. Et si la qualité de confort dans l’espace est bonne, si on s’y sent bien, alors, inexorablement, on percevra son environnement comme beau. 

La beauté tient donc davantage à notre bien-être qu’à la réalité esthétique ?

On dit souvent que la beauté est liée à l’art, à une forme d’excellence, mais ce n’est pas le cas. La beauté est déjà dans la nature. Pour la trouver, il suffit parfois de changer de regard. Qu’a-t-on fait, récemment, pour rendre la place du Capitole plus belle ? On a chassé les voitures. Et soudain, notre regard a changé.

On juge parfois sévèrement les choix opérés par les générations précédentes en matière d’urbanisme et d’architecture. Que pensez-vous que diront nos descendants de nous ?

Je pense que nous ne serons pas simplement jugés sur le style ou l’esthétique. On ne parlera positivement de notre temps que si nous parvenons à réunir les conditions nécessaires à la cohérence de la ville, et donc à sa capacité de nous désaliéner. 

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