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CONVERSATION

Martin Malvy, un demi-siècle d’Histoire

PAR Jean COUDERC et Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 10 min

Il a occupé pratiquement toutes les fonctions électives durant sa carrière. Tour à tour conseiller départemental, maire de Figeac, président de communauté d’agglomération, député du Lot et ministre, Martin Malvy a surtout contribué, à la tête du Conseil régional pendant près de 20 ans, à faire émerger le fait régional. Depuis peu rangé des camions, l’ancien journaliste a accepté de se raconter dans une interview où il est question de braconnage d’écrevisses, de Dolce vita à la sauce cadurcienne ou de vacances en Corse. Et aussi un peu de politique…

Vous n’êtes pas à proprement parler un pur produit régional, c’est exact ?
Ma famille paternelle est lotoise avec des origines cadurciennes, souillacaises et figeacoises depuis des siècles. Comme beaucoup de provinciaux, je suis né à Paris, juste avant la guerre. Quand les Allemands sont arrivés, mon père, qui était avocat, a préféré partir à Clermont-Ferrand, où il travaillait en tant que journaliste à l’agence Havas. Il a été viré sous la pression des Allemands, après avoir mis sur les ondes la disparition du Bismarck, le navire allemand. Il est ensuite entré dans la Résistance, et a rejoint l’armée en passant les Pyrénées. Il a pris la filière Dépêche, la filière Sarrault.

Votre père figure-t-il dans votre panthéon personnel ?
Il y occupe une place importante. Mon père était une sorte de grand seigneur un peu perdu dans le temps, doté d’une très grande culture, notamment historique. Mais il était déconnecté de la réalité des affaires, détaché des choses matérielles.

Où étiez-vous pendant la guerre ?
À Souillac, dans le Lot, chez ma grand-mère, et à Sarrazac. On y est resté jusqu’au débarquement. On avait du lait, des œufs, du beurre. J’allais à l’école communale à pied en emportant ma bûche pour chauffer la classe. On n’a pas beaucoup senti la guerre, à part l’absence de mon père. On passait nos soirées à écouter Radio Londres, l’oreille collée à l’appareil pour que personne ne nous entende. On espérait qu’il y ait un message de mon père car c’était l’époque des messages. S’il y avait un problème, le message aurait été « Le professeur d’espagnol se porte bien ».

Un métier vous faisait-il rêver lorsque vous étiez enfant ?
Ayant vécu dans un milieu où les conversations étaient très souvent tournées vers la politique, j’avais un objectif : celui de ne pas en faire. J’ai assez vite eu envie de devenir journaliste parce qu’il y avait à Souillac un ami de mes parents journaliste au Figaro, un vieux monsieur qui me faisait penser au général Dourakine. Il avait des moustaches en pointe. Comme il était seul, il m’arrivait de passer des heures chez lui à écouter ses histoires de grand reporter. Incontestablement, il a eu une influence sur moi.

Enfant, j’avais un objectif : celui de ne pas faire de politique. 

Après le débarquement, vous remontez à Paris. Dans quel environnement culturel évoluez-vous ?
C’était une époque différente de la nôtre : à Paris, après la guerre, un gamin de 10 ans était libre comme l’air. J’allais à Chaillot passer l’après-midi au musée de l’Homme, ou voir les expositions au Grand Palais. J’allais au théâtre, souvent à la Comédie française, voir les classiques. J’ai connu un éveil incontestable à la culture et à la peinture. D’ailleurs je fréquentais un cours de peinture.

Le monde artistique vous attirait-t-il au point d’envisager d’en faire votre métier ?
Si on était resté à Paris, peut être aurais-je continué dans cette voie, mais l’environnement n’était plus le même quand je me suis retrouvé au lycée de Cahors. Même si j’ai fait des choses intéressantes avec mon prof de dessin, ce n’était pas la même chose. Il n’y avait plus l’ambiance d’un cours de peinture, avec des modèles vivants.

Sur le moment, le retour dans le Lot est-il difficile ?
Non, pas particulièrement, car j’y trouve autre chose : la nature. Je me passionne pour la vallée de la Dordogne, on passe des journées entières à faire de grands balades en canoë, à pêcher, parfois d’ailleurs en faisant un peu de braconnage avec les écrevisses. Il y a prescription ! Mes parents me laissaient très libre. Comme je n’abusais pas, je faisais un peu ce que je voulais.
À Cahors, la maison Malvy était le lieu où tous les jeunes se retrouvaient pour les surboums. Mes parents en ont accepté plus que de raison ! La vie était donc assez agréable, dans une ville, Cahors, très familière, qui avait conservé des personnages très romanesques.

C’est-à-dire ?
Tout se passe sur le boulevard. On le monte et on le descend, on y passe des heures. Il y a deux cafés principaux : en face de la mairie, le Bordeaux ; et le Tivoli un peu plus loin. Les clans sont formés en fonction des affinités, mais ce n’est jamais formé définitivement. Rien de politique. C’est le rugby qui domine. Cahors fait partie des grandes équipes à ce moment-là. Et il y a des personnages hauts en couleur, comme le vieux correspondant de Sud-Ouest, handicapé, qui remonte le boulevard avec son vélo en ne faisant fonctionner qu’une pédale, et qui écrit ses textes en biais sur la page, le droguiste qui vit dans un capharnaüm extraordinaire, ou le commissaire de police qui vient taper le carton au Bordeaux parce que le commissariat est juste en face. C’était une ville qui cultivait son originalité. Il y avait une fierté
à être cadurcien.

Quelle place occupe alors la politique dans votre vie ?
Chez moi, la discussion est très souvent politique. J’avais du goût pour les sujets. Très jeune, je m’étais senti proche de Mendès-France. C’était un engagement militant sans la volonté d’entrer en politique. Mon père a dû me donner la carte du Parti radical, lorsque j’avais 17-18 ans. Mais comme je n’ai rien vu venir, je ne l’ai pas reprise l’année suivante. Ma première adhésion volontaire a été en 1964, quand j’ai été l’un des tout premiers à adhérer à la convention des institutions républicaines de Mitterrand. Car j’avais envie de voir la gauche revenir au pouvoir.

Entre-temps, vous êtes devenu journaliste. Qu’est ce qui vous attirait dans cette profession ?
Une certaine forme de liberté, l’observation à laquelle le journaliste est astreint, l’analyse qu’il est amené à faire de phénomènes de société. C’est à Sud-Ouest, à Cahors, que je débute ma carrière. J’étais sursitaire. Vu que j’étais marié et que j’avais un fils, j’ai été affecté à Cahors, à la photographie des recrues car j’avais répondu que je savais tout faire… Alors que je ne savais pas faire de photographies. Du coup, les premiers avaient vraiment sale gueule !

J’ai toujours considéré qu’on ne pouvait pas aménager le pays depuis Paris.

À votre retour du service, vous retrouvez votre poste à Cahors ?
N’ayant rien à me proposer à Bordeaux, Sud-Ouest m’envoie à La Nouvelle République, à Tours, en tant que secrétaire de rédaction. On sortait à 2h30 et on allait souper, on rentrait à 5h du matin. Je suis devenu noctambule. Et puis j’ai refusé la proposition de devenir chef d’agence à Vendôme. C’est à ce moment-là que je suis rentré à La Dépêche, à Tarbes. C’est là que j’ai rencontré pour la première fois Mitterrand, venu tenir un meeting pendant la présidentielle.

Que souvenir gardez-vous de la rencontre ?
Un moment fort parce que j’étais déjà mitterrandiste. Il était le seul à l’époque en mesure de reconstruire. Il dominait incontestablement la situation, avait entrepris le rapprochement des forces de gauche avec les radicaux d’une part, les communistes de l’autre. Il avait perçu, un peu comme Macron aujourd’hui, que le système politique tel qu’il fonctionnait ne pouvait pas réussir, et qu’il fallait construire autre chose. Il avait compris qu’il fallait arriver devant le PC pour rendre crédible la gauche de gouvernement.

Hormis Mitterrand, aviez-vous d’autres figures tutélaires ?
J’appartiens à une génération qui a observé avec intérêt les expériences menées par les uns et les autres, comme Tito ou Castro. Et quand nous cherchions une référence, c’était vers Jaurès que nous nous tournions parce qu’il incarnait pour nous une gauche de gouvernement… Avec ce paradoxe qu’il n’avait jamais gouverné. Il avait un idéal socialiste, tout en sachant qu’il y a des contraintes de gouvernement qu’il faut respecter. Il aurait été intéressant de le voir gouverner.

En ce temps-là, vous sillonnez la région de Brive à Cahors en passant par Agen. Avez-vous, pendant toutes ces années, envisagé de tenter votre chance à Paris ?
Oui, au début, avant de rentrer à La Dépêche. J’ai eu des contacts avec plusieurs quotidiens et radios à Paris. Les radios trouvaient que j’avais un accent trop marqué et les titres de presse écrite ne m’intéressaient pas spécialement. Et puis ce que je voulais, c’était revenir ici. J’avais un fort attachement à cette région. Tant et si bien que j’ai passé des entretiens sans avoir réellement l’intention d’y aller.

Pourquoi cet attachement ?
C’est une région fabuleuse. Et puis l’époque était différente. Je me souviens que lorsque l’on nous interrogeait, en classe de terminale, sur nos motivations, tout le monde voulait rester ici. Il y en avait très peu qui voulaient partir. Rares étaient ceux qui savaient ce qu’ils voulaient faire. Par contre, personne n’avait d’inquiétude sur le fait qu’il allait trouver un débouché.

Est-ce ce souffle mitterrandien qui vous a poussé vers votre premier mandat électif ?
Ce sont les événements qui ont fait de moi un candidat. En mai 68, avant la dissolution, j’assiste à une réunion de la Fédération de la gauche socialiste et démocrate à Cahors. Quand il s’est agi de désigner le candidat de la 2e circonscription, vraisemblablement parce que l’on n’avait aucune chance de gagner, les anciens se sont tournés vers nous et nous ont dit : « vous prétendez toujours que nous bloquons la situation, allez-y ». Ils ont alors suggéré mon nom qui a été repris avec enthousiasme par ceux qui ne voulaient pas y aller.

Vous n’êtes finalement pas si loin de l’emporter…
Oui, car bien qu’arrivé presque dernier au premier tour, je me suis retrouvé candidat au second parce que la gauche dans sa diversité avait estimé que j’étais le seul à pouvoir battre Bernard Pons. Malgré la défaite, j’avais le pied à l’étrier. Et c’est comme ça que je suis devenu conseiller général à Veyrac deux ans après, puis maire de Figeac un an plus tard.

Qu’est-ce qui, dans vos premiers pas en politique, vous a donné envie de vous engager au point de renoncer à votre carrière journalistique ?
En politique, à partir du moment où vous y mettez le petit doigt, si cela ne marche pas trop mal, vous y laissez tout le bras. Surtout quand on devient maire ou président d’une collectivité. Parce que ce sont des fonctions où on imagine et on crée. Je me souviens, lorsque nous avons créé la première zone économique à Figeac en 77, que personne n’y croyait, y compris mes propres amis. Aujourd’hui, on a multiplié les superficies par 10. Donc il faut avoir une vision de la cité, convaincre ceux qui vont vous aider à décider, et mettre en œuvre.

Dès le début de votre carrière politique, vous avez senti que l’avenir était au local ?
J’ai toujours considéré qu’on ne pouvait pas aménager un pays depuis Paris. Celles et ceux qui sont dans les sphères gouvernementales sont un peu tous fabriqués dans le même moule et il y a souvent une forme de mépris de Paris pour la province. La France est un pays tellement varié que les situations ne se présentent pas partout de la même manière. Dans beaucoup de secteurs, la proximité est essentielle pour la compréhension des problèmes.

Pourquoi avoir choisi la Région ?
Je l’avais approchée du temps de l’Établissement public régional. L’EPR était une structure sans grand pouvoir ni moyens, mais j’avais le sentiment que c’était un échelon en naissance. Et en 98, je pense que le temps est venu, que l’on n’est qu’au début d’un nouveau cycle. Je pense à ce moment là que l’État va transférer les compétences pour deux raisons : d’abord parce qu’il est convaincu qu’il faut rapprocher le pouvoir du citoyen ; mais aussi parce qu’il est en difficulté et que cela ne le dérange pas de transférer un certain nombre de compétences qu’il est bien en mal d’exercer.

On a de plus en plus le sentiment que les régions sont devenues une forme de contre-pouvoir. Est-ce le cas ?
Non car le pouvoir ne s’exerce pas au même niveau. Mais il y a aujourd’hui une crainte chez les présidents de région d’une recentralisation, d’une récupération des pouvoirs transférés pour mieux contrôler les dépenses publiques. Je crois que c’est une erreur. Certes, nous sommes le pays qui a la dépense publique la plus forte, ce qui devient insupportable pour le fonctionnement de la machine économique. Donc il est normal qu’il y ait la volonté de la maîtriser. Mais on est aussi celui qui redistribue le plus. Il n’y a pas d’évaporation entre ce qui est prélevé et redistribué. Que ce soit en salaires des fonctionnaires ou en prestations sociales. 

Vous ne partagez pas l’idée que l’État gérerait mieux les deniers publics…
Mais a-t-on démontré qu’il contrôlait mieux ses dépenses que les collectivités ? Ce n’est pas forcément évident. On sait pertinemment que certaines choses n’auraient pas été faites si la compétence était restée à l’État, notamment dans le domaine scolaire. Quand on fait le procès des effectifs dans les collectivités, on oublie de dire quelles sont leurs compétences et responsabilités. Il était inévitable que l’on recrute. Il est d’ailleurs paradoxal de voir que l’État a conservé pratiquement le même nombre de fonctionnaires alors qu’il s’est défaussé de responsabilités qu’il a transférées à d’autres. Et contrairement à ce qu’il peut dire, il n’a pas toujours compensé par de nouvelles recettes. L’État n’a pas toujours été honnête dans les transferts de compétences, quelle que soit sa bannière politique.

Votre carrière politique est riche puisque vous avez également été parlementaire, puis ministre. Curieux pour un décentralisateur, non ?
Je voulais participer à la vie politique d’une manière active, à l’élaboration des lois. Je garde un excellent souvenir de mes premiers pas en tant que député en 78. On sentait qu’il se passait quelque chose dans le pays, que le changement allait intervenir. On savait qu’on allait gagner en 81. Il y avait une politique qui se construisait. Je me souviens notamment des réunions des députés socialistes au 9e bureau de l’assemblée, en présence de François Mitterrand, Gaston Deferre et Pierre Mauroy, les trois leaders du Parti socialiste. Cela avait de l’allure !

En réalité, le peuple attend un plus grand bonheur de la gauche que de la droite.

Songez-vous, le soir du 10 mai 1981, à entrer dans le gouvernement comme vous finirez par le faire trois ans plus tard lors du remaniement ?
Je n’ai aucune ambition gouvernementale. Je vois tous ceux qui y pensent autour de moi, qui sont obsédés à l’idée d’aller au gouvernement. Pas moi. Je n’ai jamais fait les couloirs pour me hausser du col. D’ailleurs, la meilleure des preuves est qu’en 84, quand Fabius forme son gouvernement, je pars en vacances en Corse sans le dire. On a eu toutes les peines du monde à me trouver. Et c’est finalement à 3 heures du matin que le gardien du village dans lequel je résidais est venu frapper à ma porte en disant : « Le Premier ministre vous demande, est-ce plausible ? ».

Et vous n’avez pas hésité ?
Non, parce que c’est une responsabilité qu’on ne vous confie pas deux fois. Rentrer au gouvernement, c’est faire partie de l’équipe qui gère le pays. J’accepte sans même savoir d’une manière précise sur quelles fonctions. J’ai appris celle qui serait la mienne dans le taxi entre Orly et l’Assemblée quelques heures plus tard.

Vous vous retrouvez en charge de l’énergie. Était-ce un sujet qui vous intéressait ?
Oui, il est fondamental et passionnant. On était déjà sur un certain nombre de thèmes actuels comme les économies d’énergie. On était sur de l’accompagnement de recherches sur la voiture électrique, le solaire, des problèmes de pétrole et de gaz. Je me souviens être allé à Moscou pour négocier à la baisse les contrats gaziers. Le souci écologique était  présent, même si personne ne pensait alors à supprimer le nucléaire. Mais la prise en charge des déchets était déjà une préoccupation majeure.

Comment vivez-vous le fait d’entrer dans un gouvernement que le peuple de gauche accuse de vouloir enterrer les espoirs nés de la victoire de 81 ?
C’est une situation qui revient régulièrement : si le peuple envoie la gauche au gouvernement, c’est qu’il attend des réformes en profondeur. En réalité, il attend un plus grand bonheur de la gauche que de la droite. Mais quand elle arrive au gouvernement, la gauche se heurte à un certain nombre de contraintes et de réalités. Surtout avec la mondialisation. Mais la question posée consiste à s’interroger pour savoir si ce que la gauche ne peut pas faire justifie que l’on choisisse soit la droite, soit l’extrême-gauche. 

Vous considérez donc qu’il est exagéré d’évoquer un renoncement en 84 ?
L’art de gouverner, c’est aussi tenir compte des contraintes. Sinon, vous restez encore moins longtemps. Si Mitterrand avait accepté la facilité, c’est-à-dire de sortir de la monnaie européenne, les conséquences auraient été beaucoup plus lourde et la condamnation par l’opinion certainement plus forte. Je suis d’ailleurs beaucoup moins sévère que certains à l’égard d’Hollande. Je lui fais grief d’avoir été un peu long à prendre des mesures. Mais de là à devenir frondeur, il y a un pas que je n’ai jamais franchi. Parce que la fronde a quand même contribué à la défaite de la gauche.

Comme en 86…
Certes, mais il faut se souvenir que 81 a été un bouleversement extrêmement fort. Le préfet du Lot avait remis sa démission en me disant « je ne servirai jamais un tel régime » ! Et puis n’oublions pas que sociologiquement, la France n’est pas à gauche. Donc pour qu’elle arrive au pouvoir, il faut des circonstances particulières. L’un des grands mérites de Mitterrand, c’est l’alternance : c’est un fait acquis. Alors qu’à l’époque, la droite était convaincue qu’elle allait rester au pouvoir pendant 30 ans.

Pourquoi dites-vous que la France n’est pas de gauche ?
Parce que tout au long de l’Histoire, elle s’est retrouvée dans la droite, avec de rares époques où elle a fait des incursions à gauche, aspirant à des réformes qui ont fait profondément bouger la société française. C’est un pays qui s’inquiète assez rapidement quand on lui supprime ses acquis. Donc il est individuellement conservateur. Et la gauche, c’est quand même un peu plus l’aventure que la droite. Mais il y a du conservatisme chez les gens de gauche. Ce n’est pas réservé à la droite.

Ce serait donc culturel ?
C’est un pays qui, au fond de lui-même, est méfiant vis-à-vis de la politique. Le débat y est plus violent qu’ailleurs. Et il l’a toujours été. Il est organisé de telle sorte, surtout depuis la Ve République, que la contestation est érigée en règle. Le débat est beaucoup moins manichéen chez certains de nos partenaires européens. Et ce qui a probablement le plus régressé en France, c’est l’esprit critique.

En politique, à partir du moment où vous y mettez le petit doigt, si cela ne marche pas trop mal, vous y laissez tout le bras.

C’est-à-dire ?
Il ne faut pas confondre la contestation et l’esprit critique. On a été la nation de l’esprit critique. L’esprit critique, c’est l’analyse sereine de la situation. Mais on est plutôt tombé dans la contestation pour la contestation. On est devenu un pays contestataire. Et cette contestation ne vient pas seulement de ceux qui ont un vrai motif de contester. Aujourd’hui, elle est dans tous les milieux. Pourquoi y-a-t-il en France un sentiment d’insatisfaction, y compris là où il n’a pas lieu d’être ? Cela m’interpelle. Cela donne un pays difficile, culturellement assez conservateur… Même chez les progressistes.

Quel regard, alors, portez-vous sur le positionnement de Macron, ni droite-ni gauche ?
Il ne me surprend pas. Macron a mesuré l’état de dégradation des formations politiques traditionnelles. Beaucoup l’avaient compris, mais peu avaient imaginé pouvoir l’exploiter. Tout le monde ayant dit, à droite et à gauche, que l’on avait tout essayé, quelqu’un disant « on va faire autrement » devient crédible. Mais il
reste les options politiques.

C’est-à-dire ?
On voit bien que les options de Macron sont davantage approuvées par un camp et désapprouvées par l’autre. Donc imaginer que le débat droite-gauche est terminé, je n’y crois pas un instant. Mais je ne crois pas à une reconstruction immédiate. En décembre 94, alors que je présidais le groupe socialiste à l’Assemblée, Mitterrand m’avait dit : « Malvy, vous verrez, vous reviendrez beaucoup plus rapidement que vous l’imaginez ». Là, je suis moins sûr que l’alternance joue aussi rapidement, parce qu’il faut que les formations politiques de gauche définissent un projet et une stratégie. C’est ce qu’avait fait Mitterrand au congrès d’Epinay.

Avec Lionel Jospin pour l’inauguration de la Foire Exposition de Figeac, en septembre 1991.

On entend souvent qu’au niveau local, le clivage droite-gauche est moins prégnant. Qu’en pensez-vous ?
Tout n’est pas politique. Mais gouverner une collectivité, c’est établir des priorités. Quand j’ai fait le choix du rail dans la région, ce qui voulait dire développer les transports collectifs, reconstruire une grande partie du réseau, c’était un choix politique. J’aurais pu mettre l’accent ailleurs. Quand j’ai instauré la gratuité des livres scolaires dans les lycées, l’ordinateur, je prétends que c’est une sensibilité de gauche. Parce que j’ai vu à qui on les remettait dans les quartiers. Donc dire que gauche-droite, c’est la même chose, ce n’est pas vrai. Même s’il y a
des nuances.

Pensez-vous que la disparition du mot « socialiste » pourrait être le début de la refondation ?
Non, je ne crois pas que ce soit ça le problème. Ce n’est pas en changeant le nom que l’on change les comportements ou les contenus. Quand on est passé de la SFIO au PS, on a changé de parti politique. Aujourd’hui il y a beaucoup de tâtonnements. Les frontières ne passent plus exactement là où elles passaient. Même si la situation est difficile pour les socio-démocrates, je demeure convaincu, dans le système manichéen qui est le nôtre, que le rassemblement de la gauche est LA solution pour que la gauche revienne au pouvoir. C’est là où je suis en désaccord avec Mélenchon, dont la position extrême est suicidaire pour la gauche. Si on est de gauche, c’est pour transformer la société. On le fait modestement, mais on essaie de le faire. On va aux responsabilités. On ne se contente pas de brailler.

Pourquoi ?
Si c’est pour prendre des engagements qui ne pourront pas être tenus, juste pour gagner les élections, on prend de grands risques. La déception sera de plus en plus forte. Est-ce que l’on a vraiment pensé que le programme commun de la gauche serait appliqué ? Est-ce que Hollande va au bout de son raisonnement, lors du discours du Bourget, quand il dit que son ennemi, c’est la finance ? J’ai le sentiment que l’on a besoin d’un discours politique plus réaliste. Parce que le fossé qui s’est creusé dans la répartition de la richesse est extrêmement choquant. La moralisation de la société, dont le seul but ne peut pas être l’argent, doit rester une perspective de la gauche.

Quand vous parlez de réalisme, n’était-ce pas ce qu’avait dit Jospin en disant que son programme n’était pas socialiste. Est-ce la bonne réponse ?
On ne peut pas reconstruire la société avec des arguments de reconquête de pouvoir qui n’ont pas été vérifiés au préalable. Il ne faut pas confondre le projet qui va se réaliser dans un temps long avec le programme des années qui viennent. On en revient à Jaurès : aller à l’idéal tout en tenant compte du réel. Si on n’arrive pas à expliquer ça, on n’arrivera pas à réconcilier le citoyen avec la politique. Il y a de vrais défis qui doivent créer les bases d’un programme politique. Et je ne vois pas pourquoi on ne parviendrait pas, avec une sensibilité de gauche, à reconstituer un socle majoritaire. Car l’enrichissement des plus riches et l’appauvrissement des plus pauvres, ce n’est pas une illusion. Et c’est aussi notre incapacité à réduire ces inégalités et à améliorer les conditions de vie de certains qui est sanctionnée.

Revenons au local. Avec l’émergence des métropoles qui aspirent à avoir plus de responsabilités, comme voyez-vous l’avenir ?
Le phénomène de métropolisation est normal. Si je cherche demain à m’installer pour développer une entreprise, je vais rechercher la proximité avec l’aéroport international, la LGV, les laboratoires de recherche. Il vaut mieux avoir une métropole puissante car elle entraîne nécessairement du développement autour. La question est de savoir si le politique doit aller dans ce sens-là ou, au contraire, la contrecarrer pour construire un autre avenir. Je penche plutôt pour la seconde option. Car je ne pense pas que l’on va rendre les gens plus heureux en faisant grossir la ville de manière indéfinie, où la perte de temps devient le bien le plus partagé, et où la mixité sociale disparaît.

Vous ne croyez pas au rôle d’aménageur de la Métropole ?
J’ai toujours été très réservé sur ce que l’on appelle « le dialogue métropolitain » et sur le fait que les métropoles allaient participer au développement régional. Cela tient un peu de la supercherie. D’une manière générale, je ne connais pas un maire dont l’objectif n’est pas le développement, d’abord, de sa propre ville. Donc il peut y avoir quelques collaborations entre services de la Métropole et de quelques villes éloignées. Mais c’est très limité. On a longtemps cru en France que c’était possible à travers le réseau de villes. Il y a eu des financements, un délégué général. Cela a complètement échoué, y compris sur le plan culturel. D’autant que dans le même temps, on assiste à l’affaiblissement des villes petites et moyennes. Donc on dessine peu à peu une France qui n’est pas à l’image de celle que je m’en fais. J’avais d’ailleurs créé l’Association des petites villes de France dans cette perspective.

Lors de la visite à Figeac du Premier ministre, Édouard Philippe, dans le cadre de la « délocalisation » de Matignon dans le Lot durant 48 heures, le 15 décembre 2017.

Cela ne semble pas être l’option privilégiée par les décideurs, qui ne jurent que par la chasse en meute, le regroupement…
Oui, mais est-il exact que l’on ne peut se développer que dans les métropoles ? Je n’en suis pas convaincu. J’ai vécu un exemple inverse chez moi, à Figeac, à 170 kilomètres de Toulouse, où depuis 20 ans on est en développement industriel fort. Le nombre d’emplois industriels a été multiplié par deux.

Mais il a fallu une politique volontariste…
Il a fallu des hommes. S’il n’y avait pas eu des chefs d’entreprise qui avaient le souhait de se développer là, on aurait pu mettre en place toutes les politiques que l’on aurait voulu, cela n’aurait pas marché. Il a fallu les appuyer et leur montrer que l’on était derrière eux. Je pense que des hommes et des femmes qui ont envie de se battre, il y en a un peu partout sur le territoire. À la condition que notre système de formation ne favorise pas, lui aussi, la métropole.

Sinon ?
Sinon il y aura, dans 30 ou 40 ans, de grands espaces déserts entre deux métropoles. C’est une conception qui m’effraie. En plus de ça, sur le plan social, ce serait une démarche largement irresponsable. Comment peut-on imaginer qu’il y ait des rapports sociaux normaux dans des ensembles aussi déshumanisés ? On a commis déjà tellement d’erreurs au cours des dernières décennies en peuplant des grands ensembles sans penser
à la mixité.

Vous qui êtes un fervent défenseur de la proximité, considérez-vous que la fusion des régions était nécessaire ?
Je ne sais pas si elle était nécessaire, mais elle sera profitable. Il y a beaucoup de secteurs dans lesquels il y a, au-delà de rapprochements possibles, des sources communes. Si on prend l’agriculture par exemple, qui est le premier employeur, on est une région très identifiée : la première en bio, le premier vignoble AOC au monde. Ça compte. Lorsqu’on veut assurer la promotion des produits d’une région, on sait très bien qu’il y a des économies d’échelle : plus on pèse, mieux c’est. Dans le domaine de la recherche, de la santé, il y a une complémentarité. C’est une belle chance donnée au territoire. Et apparemment, cela pose moins de difficultés qu’imaginé.

À quoi est-ce dû ?
C’est en partie à mettre au crédit de Carole Delga. Ce n’était pas évident de rapprocher les politiques de deux régions qui étaient très différentes. En deux ans seulement, je trouve qu’elle a accompli un parcours assez remarquable d’identification de la nouvelle région, et du président à l’entité. L’Occitanie est reconnue, ce qui n’était pas forcément évident. Et elle n’est pas contestée dans la fonction.

Vous êtes connu comme l’un des principaux artisans de l’émergence du fait régional. Mais vous auriez tout aussi bien pu devenir maire de Toulouse lorsqu’en 2007, beaucoup considéraient que vous étiez l’homme qu’il fallait pour le Capitole. Est-ce un regret ?
J’aurais beaucoup aimé être maire de Toulouse. Mais ce n’était pas possible pour une raison très simple : j’ai toujours essayé d’être fidèle à mes engagements. Ce qui comptait pour moi après 20 ans de vie parlementaire c’était la construction du fait régional. Je n’allais pas changer d’avis. Et puis il y avait aussi une question d’âge. Je considère qu’il faut au moins deux mandats pour faire quelque chose. Dans cette perspective, je finissais le second mandat à plus de 80 ans. Je me suis dit que ce n’était pas raisonnable. Non pas pour moi, parce que je n’étais pas spécialement fatigué, mais aux yeux de la population, des jeunes. Mais cela aurait été fabuleux comme projet.

Lorsque vous avez démissionné de la présidence de Figeac Communauté, vous avez indiqué avoir senti que c’était le moment d’arrêter. Pourquoi ?
Pour plusieurs raisons, mais d’abord pour une question d’âge. Pas pour moi mais pour l’image que les autres se font de vous. Est-ce que l’on imagine aujourd’hui quelqu’un rentrant en politique et en sortant 50 ans après au moment où il y a un débat sur la limitation du nombre de mandats ? C’est le regard des autres qui m’a convaincu d’arrêter. Même si je considère que les individus sont différents les uns des autres et que c’est aux électeurs de choisir.

Doit-on comprendre que vous auriez bien continué ?
Oui, parce qu’au fond, je ne sais pas ce que c’est qu’avoir 82 ans ! Je n’ai pas l’impression d’avoir décroché… Même si on peut se tromper. Après, il vaut mieux partir dans un moment de lucidité qu’être observé dans sa décrépitude, analysé et critiqué de ce fait. Et puis il y avait Carole Delga qui était là, c’est-à-dire quelqu’un en qui j’avais confiance pour assurer la relève. Elle m’avait dit : « si vous vous représentez, je serai derrière vous. Si vous ne le faites pas, je serai candidate ». Je me suis toujours efforcé de passer le témoin. Même s’il n’y pas, en matière électorale, de succession. Il faut mériter la place. On peut vous aider ou vous faire un croc-en-jambe. Je ne suis pas du style à en faire.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.