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ÉTAT DES LIEUX

La voiture en partage

PAR Julie GUÉRINEAU
Temps de lecture 6 min

Tout le monde le sait, la voiture, c’est ringard. Sauf quand on est prêt à la partager. À Toulouse, de plus en plus de particuliers et de pros ont osé franchir le cap de l’autopartage. Et n’ont aucune intention de faire marche arrière.

Trop polluante, trop chère, trop encombrante : en ville, la voiture tombe en disgrâce. Pourtant les automobilistes qui renoncent à leur véhicule en milieu urbain restent rares. Mais depuis quelques années, des milliers de Toulousains osent franchir le pas en passant à l’autopartage.
Le principe est simple. Les usagers louent, pour quelques heures ou quelques jours, un véhicule stationné en ville, et ne paient que pour l’utilisation qu’ils en font. Pas de frais de stationnement, de carburant ou d’assurance, ni de visite chez le garagiste. À Toulouse, plusieurs milliers de citadins se sont déjà laissés convaincre. Citiz, le premier acteur privé à s’être lancé dans l’autopartage dans la ville en 2009, compte près de 3 000 utilisateurs. La société coopérative détient 41 véhicules stationnés sur des emplacements réservés dans l’agglomération toulousaine et une vingtaine d’autres disponibles n’importe où dans Toulouse. Preuve que les mentalités évoluent, depuis son lancement, Citiz Toulouse enregistre une croissance continue et régulière de son nombre d’utilisateurs.
Autre preuve du potentiel de ce nouveau marché, il y a quelques mois, une nouvelle startup toulousaine s’est à son tour positionnée sur l’autopartage. Version électrique. Lancé à l’été 2017, Iodines compte déjà 21 véhicules 100 % électriques, 400 clients uniques à Toulouse, et 20 % de croissance chaque mois. Sa petite coquetterie ? Un voiturier qui, moyennant un surcoût, apporte la voiture sur le pas de votre porte ou s’occupe du stationnement à l’arrivée.
Les particuliers eux-mêmes commencent à louer plus volontiers leurs voitures à des inconnus. À Toulouse, ils sont plus de 700 à mettre leurs véhicules en location via la plateforme nationale d’autopartage Drivy. Souvent plus pour rentabiliser une citadine qui passe le plus clair de son temps à dormir dans un garage que par conviction.
Quels que soient leur fonctionnement et leur motivations réelles, les porteurs de projets d’autopartage prônent tous une réduction de la place de la voiture en ville. « Posséder une voiture en ville, c’est un non-sens économique et écologique, assène Claire Mangin, responsable communication chez Drivy. L’objectif, c’est de faire en sorte que les urbains puissent renoncer à leur voiture personnelle. » Un véritable changement de mentalité après des décennies de politiques urbaines axées sur le tout-voiture. « Nous sommes en train de vivre d’importantes mutations, souligne Corine Poulat, cofondatrice de Iodines. La voiture n’est plus un marqueur essentiel. Et dans de nombreux domaines, on renonce à la propriété au profit de l’usage. Les gens sont plus ouverts. Ça fait son chemin. »

 

La force du porte-monnaie
Mais dans une société française longtemps portée par l’industrie automobile, et malgré la montée de la conscience environnementale, difficile de se défaire de ses habitudes. Comme souvent, c’est d’abord par le porte-monnaie que ce changement sociétal s’est amorcé. « Si, au début, nos premiers utilisateurs avaient plutôt un profil écolo, aujourd’hui, la motivation première pour passer à l’autopartage, c’est l’argument économique et pratique », avance Céline Soulié. En moyenne, on estime que, tout compris, une voiture coûte 6500 euros par an par ménage. Un véritable investissement, « surtout quand on sait qu’un véhicule est inutilisé plus de 80 % de sa durée de vie », souligne la directrice de Citiz Toulouse.
C’est cet argument financier qui a convaincu Julien Dussol, restaurateur dans le centre de Toulouse, de renoncer à sa voiture après de longues années d’hésitation. « Il m’a fallu du temps pour me désintoxiquer de la voiture… », sourit-il. Il y a quelques années, quand sa citadine arrive en bout de course, il hésite à en racheter une. Il vit et travaille en centre-ville, dans des lieux bien desservis par les transports en commun. Pourtant, impossible de s’imaginer vivre sans véhicule. Alors il craque et s’achète une voiture neuve. Pour le regretter presque aussitôt. « Ça me coûtait cher, c’était la galère pour se garer en ville, et je faisais moins de 10 000 km par an. C’était ridicule. » Alors il y a trois ans, rassuré par la possibilité d’utiliser l’autopartage en cas de besoin, il franchit enfin le cap. Finalement, il n’utilise la voiture que très ponctuellement, pour faire des courses d’appoint et aller en soirée dans des lieux non desservis par les bus ou le métro. Au quotidien, il circule à vélo, utilise davantage les transports en commun. Et pour les longs trajets, il opte pour le train. Un bon compromis pour ce cuisinier pas vraiment adepte du covoiturage, de sa promiscuité subie, et de ses contraintes. « C’est un vrai changement, mais quand on finit par se désintoxiquer de la voiture, on se demande pourquoi on n’a pas franchi le pas avant. » Et aujourd’hui, la présence d’une station d’autopartage à moins de 5 minutes à vélo est devenu un critère essentiel dans le choix de son futur appartement.
L’argument économique convainc aussi de plus en plus d’entreprises. Comme Oppidea/Europolia, société d’aménagement semi-publique de Toulouse Métropole, en 2011, lors de son déménagement dans le centre-ville. « Ça été l’occasion de définir un nouveau plan de déplacement d’entreprise, pour favoriser l’utilisation des transports en commun et réduire les coûts liés aux flottes de véhicules et aux remboursement des frais kilométriques, explique François Lecomte, secrétaire général d’Oppidea/Europolia. Mais pour certains trajets, notamment pour se rendre sur des chantiers dans des quartiers périphériques pas encore desservis par les transports en commun, on utilise l’autopartage. C’est un bon complément aux transports en commun. »

 

Grosses courses et vacances d’hiver
« Le passage à l’autopartage se fait très souvent à l’occasion d’un changement de mode de vie : déménagement, nouvel emploi, naissance d’un enfant », observe Céline Soulié. 

Posséder une voiture en ville, c’est un non-sens économique et écologique.

C’est justement le cas de la violoniste allemande Anaïs Holzmann qui s’installe en 2012 dans la ville rose avec sa famille pour rejoindre l’Orchestre de chambre de Toulouse. Après avoir vécu sans voiture en Allemagne, elle se rend vite compte en arrivant à Toulouse que son mode de vie sera difficilement compatible avec les seuls transports collectifs. « Mon métier implique des répétitions et des concerts tard le soir, parfois en dehors de la ville. En Allemagne, les agglomérations sont plus denses donc les transports maillent très bien le territoire, les trains desservent bien les périphéries, et les horaires sont amples. À Toulouse, le seul bus qui passe devant chez nous s’arrête à 21h. Ce n’est pas l’idéal. » Mais pour le couple et ses jeunes enfants, pas question d’acheter une voiture « parce que ce n’est pas pratique en centre-ville et qu’on n’en a pas besoin tous les jours ». Alors pour la petite famille qui circule beaucoup à vélo, l’autopartage s’impose très vite pour les répétitions et concerts en soirée, les rares courses dans les grands magasins en périphérie et même les weekends et vacances à la neige. « Ça apporte un confort, mais comme il faut toujours s’y prendre un peu à l’avance, ça nous incite aussi à prendre le vélo quand on peut. Avec une voiture personnelle, on ferait davantage de trajets en voiture. »

 

Service public
Comme pour la famille d’Anaïs, la plupart du temps l’autopartage ne vient qu’en complément à d’autres modes de transport, pour répondre à des besoins ponctuels. Céline Soulié en est convaincue, « ça ne peut fonctionner que s’il y a une offre de transports complémentaire : bus, métro, tram ». « Le transport en commun ne peut pas tout faire, confirme Corine Poulat, de Iodines. Des services comme les nôtres doivent être un appoint aux mobilités douces et permettre d’augmenter l’utilisation des transports en commun, notamment en comblant les petits tronçons manquants : faire le lien en bout de ligne de métro, aller en soirée en voiture et revenir en taxi, remplacer un vélo les jours où il pleut… » Et les pouvoirs publics ont bien compris l’intérêt de l’autopartage. À ses débuts, Citiz a bénéficié du soutien de la municipalité, qui met aussi à sa disposition des places de parking en surface. « L’autopartage rend un service public aux villes, estime Céline Soulié. Surtout dans une ville en plein développement démographique comme Toulouse. Les embouteillages, la pollution, les problématiques de stationnement pèsent sur les collectivités à la fois en termes de santé et en termes économiques. Une voiture en autopartage, c’est 8 à 10 véhicules de moins sur la chaussée. Rien que Citiz, ça représente plus de 24km de trottoirs libérés dans Toulouse. Il est très intéressant pour une ville que cette problématique soit prise en charge par le secteur privé. »
Seul bémol, le modèle est très difficilement applicable aux zones périurbaines, et les stations d’autopartage restent concentrées dans le centre-ville. « Je ne sais pas si c’est un manque de volonté politique, s’interroge Julien Dussol, mais il ne manque pas grand-chose pour que l’autopartage soit un modèle idéal. » 

Retrouvez ici notre interview du sociologue Jean-Pierre Wolff : « L’autopartage va remettre en question la place de la voiture dans les métropoles ».

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.