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INTERVIEW

Régis Sonnes : le salut par le jeu

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 5 min

Il n’y aurait plus de place pour l’improvisation, voire la fantaisie dans le rugby moderne ? C’est ce qu’on pense en général. Sauf quand on croise la route de Régis Sonnes, le nouvel entraîneur du Stade Toulousain, électron libre de l’ovalie hexagonale, qui nous explique pourquoi, en matière de ballon ovale, le risque réside dans le fait de ne pas en prendre.

Pour ceux qui auraient perdu votre trace depuis votre retraite sportive en 2003, pouvez-vous nous résumer vos 15 dernières années ?

J’ai d’abord créé un club à Campet-et-Lamolère, un petit village dans les Landes, avec des membres de la Peña Soldevilla, histoire de finir ma vie rugbystique entre amis. Puis je suis devenu entraîneur en 2005, à Agen avec Lanta et Deylaud. Ce n’était pas prévu car je travaillais dans le sport et le handicap au Conseil général des Landes depuis mon retour à Mont-de-Marsan en 2001, et ça m’allait bien. Quand ils ont décidé d’arrêter, je suis parti à Narbonne où j’ai été viré au bout d’un an et demi. J’ai alors pris la direction de l’Espagne. Deux ans en club à Madrid et deux ans à la Fédération. Jusqu’à ce que je rejoigne le staff de l’Union Bordeaux-Bègles en 2012.

Vous en partez subitement, 4 ans plus tard, pour l’Irlande. Pourquoi ?

Je cherchais une nouvelle culture, plutôt britannique, après avoir connu la culture latine en Espagne. L’Irlande faisait partie des premiers choix. C’était un peuple qui m’attirait. Je savais qu’ils avaient beaucoup de respect pour les Français, j’appréciais leur état d’esprit, leur art de vivre. Je cherchais un moyen de vivre dans ce pays. Je demandais juste le nécessaire pour pouvoir subvenir aux besoins de ma famille. Car ma philosophie de vie personnelle, et dorénavant familiale, était de découvrir le monde et les gens grâce au rugby.

Est-ce-à dire que le rugby était devenu secondaire dans votre vie ?

Pas du tout. Mais j’avais besoin de couper avec le rythme du Top 14. Je sentais que j’étais au bout de mes ressources pour être performant. C’est comme lorsque j’ai pris la décision d’arrêter de jouer pendant un an (en 1995 pour aller surfer les vagues du Pacifique, ndlr). J’ai besoin d’énergie parce que je veux toujours donner le meilleur de moi-même et ne pas faire les choses juste pour les faire. Et puis j’aime bien changer. La routine, ce n’est pas trop mon truc…

Et cette expérience en Irlande ?

Géniale. Relever un nouveau défi en tant que technicien, s’adapter à un contexte différent, se confronter à des problématiques différentes constitue un enrichissement personnel indéniable. D’autant plus que je n’avais jamais eu l’opportunité d’entraîner des jeunes. C’était l’élite, au niveau d’un college, avec tout le système éducatif à intégrer. C’était une découverte très intéressante. En parallèle, j’avais le côté amateur avec le club de rugby senior, qui correspondait à l’équivalent d’une Fédérale 2-3 en France, avec deux entraînements par semaine et des mecs pas toujours présents. Au final, c’était très positif.

Pourquoi revenir alors ?

Parce que c’est le Stade. Cela a été une décision très difficile à prendre parce que je n’ai pas pu finir le cycle avec les jeunes, alors que j’avais commencé à entraîner un groupe de seconde, et qu’en terminale, il y a la grosse compétition, filmée et diffusée à la télé. J’en ai des frissons rien que d’en parler. Le Stade était le seul club à pouvoir me faire changer d’avis et me faire accepter à nouveau les exigences du Top 14.

Pourquoi ?

Parce que c’est le Stade, c’est tout ! Parce que j’y ai connu des moments fantastiques. Et puis ce n’est pas un club comme les autres, de par ses résultats, son histoire, sa philosophie. Et parce que j’avais aussi envie de participer à cette nouvelle aventure, ce renouveau qu’ils ont réussi à initier depuis 2 ans avec Hugo.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du club aujourd’hui ?

Ça a été très compliqué il y a deux ans. Le staff a été très courageux d’assumer, de continuer à bosser, d’intégrer des jeunes, et de trouver l’équilibre avec les aînés. L’année dernière a été très positive. Franchement, 3e, c’est très bien. Après il y a ce match contre Castres… Il a peut-être manqué un peu d’expérience. Les phases finales reposent sur la gestion des émotions.

Didier Lacroix a annoncé qu’il souhaitait que le Stade Toulousain reprenne un temps d’avance en terme de jeu. Prêt à relever le défi ?

Oui parce que le public toulousain a eu l’habitude de voir son équipe gagner, mais il a une exigence sur la manière. Gagner est important, mais il y a un certain nombre de standards à respecter. Rien que cette année, parce que le fond et le développement du jeu étaient plus conforme à ce qu’ils attendaient, ils sont revenus. Il faut être en adéquation pour y arriver. Le Stade Toulousain bénéficie d’une image fantastique. En Irlande, le club a beau être en difficulté, c’est toujours le must. Quand je suis parti, dans leur esprit, je rejoignais le Manchester du rugby. Quand on dit « jeu de mains, jeu de Toulousains », ça parle à tout le monde. Quand on parle de jeu de passes, debout, c’est le Stade Toulousain.

Vous êtes donc d’accord pour dire que le Stade avait un temps d’avance ?

Oui, c’est la méthodologie mise en place dans les années 1980 par Bru puis Villepreux autour d’un concept très innovant qui a permis de gagner des titres jusque dans les années 2000. Mais ce temps d’avance, c’était pour gagner.

Comment expliqueriez-vous ce concept innovant à des béotiens ?

Il s’appuie sur le développement et l’adaptation de l’intelligence individuelle – et surtout collective – au même moment. Tout un environnement a été créé pour, avec des méthodologies d’entraînement dédiées et une mise en adéquation de la préparation physique avec le jeu que l’on voulait pratiquer. Ça a marché parce que c’était un projet de club. Le concept est parti du haut de la pyramide. Tous les éducateurs et entraîneurs ont été formés, et du coup les nouvelles générations étaient habituées aux mêmes discours. C’était l’un des secrets. Le gros changement est intervenu avec l’arrivée du professionnalisme en 1995.

Pourquoi ?

Il a changé l’approche. Avant il y avait la performance. Aujourd’hui, il y a le business en plus. Le professionnalisme, qui apporte beaucoup de bonnes choses par ailleurs, fait que l’on a un peu perdu l’identité de jeu. Aujourd’hui, il y a beaucoup de rotations de joueurs qui, du coup, n’effectuent plus toute leur carrière dans le même club. C’était bien quand Mont-de-Marsan jouait d’une certaine manière, différente de Toulouse, de Toulon ou de Clermont-Ferrand. C’étaient des richesses fortes. Aujourd’hui, c’est moins vrai. On essaie d’aseptiser et d’uniformiser. C’est dommage parce qu’il faut savoir jouer le jeu qui correspond au peuple qui vous soutient. Ce que l’on a un peu tendance à perdre. Même si au Stade Toulousain, c’est resté.

Que reprochez-vous d’autre au professionnalisme ?

Avant, la saison servait à se préparer pour les phases finales. Elle permettait la rotation des jeunes, le peaufinage de la préparation physique, et le travail en profondeur à l’entraînement. On pensait à la progression et non au résultat du samedi. Avec le Top 14, il faut être performant tous les week-ends. Et il y a trop de matchs.

C’est-à-dire ?

Cette année, si on va en finale, ils vont jouer du 25 août à fin juin. Dix mois, c’est trop. Les mecs sont défoncés. Ils manquent d’enthousiasme. À un moment, il faut qu’ils se rafraîchissent mentalement, qu’ils aient envie de venir. Moi quand je jouais, je récupérais mentalement quand j’étais blessé. Je me bats contre ça, et je le fais aussi pour les entraîneurs, dont personne ne se soucie. Quand j’ai arrêté, c’était un risque. Mais j’en avais besoin. Maintenant, je suis plein d’enthousiasme. Dans ce sport, il faut être frais, enthousiaste. Sinon, c’est un rouleau compresseur. Le rugby reste un jeu. Il ne faut pas que ça devienne un travail.

C’est ce qui fait le plus la différence entre les hémisphères Nord et Sud, l’enthousiasme ?

Oui, je pense. Au sud, ils ont des championnats où personne ne descend. La seule pression qu’ils ont, c’est d’être bons sur le terrain, de tenter. Le résultat n’est pas une obligation. Donc il y a plus de libertés. Le temps de compétition est beaucoup plus réduit. Et les entraîneurs sont là pour développer les joueurs. En se disant que « si on est bon, le résultat suivra ».

Si l’on vous suit, il faut rendre la liberté aux joueurs ?

Je pense qu’il faut rendre les nouvelles générations plus autonomes et responsables pour que les joueurs participent davantage au projet. Maintenant, les joueurs sont tenus par des contrats. Avant, on avait plus de liberté. Quand les mecs en avaient assez, ils partaient. Cette forme de liberté, ça crée des gens responsables, autonomes, qui ont du caractère. Et on en a besoin ! Avec le professionnalisme, il y a moins d’espaces. Avant, il y avait toujours 4-5 mecs qui ne plaquaient pas dans une équipe. Ça créait des intervalles. Aujourd’hui, c’est vraiment difficile de trouver des solutions. Mais ce jeu debout à la toulousaine, moi j’y crois toujours. Il suffit de voir jouer les All Blacks.

Le salut passe donc encore par le jeu ?

Je le crois. Si tu dois répéter ce qu’on t’a dit de faire, tu ne t’exprimes pas. Tu ne vas pas au bout de ton potentiel. Mon boulot, c’est de mettre un cadre pour que tout le monde comprenne ce qui va se passer. Mais à l’intérieur, c’est libre ! Il faut que les joueurs jouent, pas qu’ils répètent. L’erreur fait partie du progrès. Les meilleurs joueurs sont les passionnés. C’est ce que j’entends dire de Dupont depuis mon arrivée.

Comment fait-on pour trouver des intervalles ?

Il faut les créer et les prendre. C’est là-dessus que l’on travaille. L’instinct doit rester. Après, le plus dur, c’est d’être dans la défense et de maintenir ce temps d’avance pour obliger l’adversaire à être dans la réaction. Tout tourne toujours autour de l’intelligence collective, c’est-à-dire prendre des décisions ensemble en jouant et en déplaçant le ballon.

Peut-on encore inventer de nouvelles formes de jeu ?

On a organisé notre staff pour y arriver. On travaille tous les cinq (Mola, Servat, Poitrenaud, Bouilhou et Sonnes, ndlr) sur un groupe de 60 joueurs qui inclut les jeunes espoirs. L’idée est de développer des futurs joueurs dans la transmission, et qu’ils s’entraînent toute la semaine en même temps. Avec les mêmes concepts, les mêmes approches. On répond à l’exigence du samedi avec les pros, tout en préparant l’avenir en mettant en place un laboratoire de jeu dont s’occupe Laurent Thuéry. C’est innovant parce qu’on est sur du long terme.

Quel est l’objectif de ce laboratoire de jeu ?

Prendre un temps d’avance. Avoir une personne qui est un peu en recul, détachée de l’opérationnel, qui cherche, à qui on lance des idées, qui revient avec des propositions. Nous, on est dans le cambouis. Le problème, c’est que quand la saison a démarré, tu penses juste à la manière de battre l’équipe adverse. Moi, je viens de passer deux ans à réfléchir, à renforcer mes concepts, à en trouver de nouveaux, à les tester avec des jeunes. J’ai eu mes deux ans de laboratoire en gros.

Est-ce possible de concilier résultat et manière ?

J’y crois fermement. Parce que c’est un concept global et qu’il faut connecter avec le peuple, l’identité toulousaine. Si tu développes ce jeu, ils vont adhérer et on aura cette puissance qui nous aidera à être meilleur. Les équipes qui développent ce type de jeu gagnent. Notre salut passe par là. 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.