retour haut de page

INTERVIEW

Anglicismes. Michel Serres : « le français est une façon unique de voir le monde »

PAR Sébastien VAISSIERE
Temps de lecture 4 min

Gascon, philosophe et académicien français, Michel Serres est le dernier immortel sous la Coupole à parler une langue régionale. Professeur d’histoire des sciences à Stanford, l’université la plus sélective des États-Unis, il est un défenseur inlassable du français face au globish, selon lui langue des snobs, des incultes et des collabos.

Est-ce si grave, après tout, d’ajouter une dose d’anglais ou de globish dans nos conversations de tous les jours ?

C’est grave. D’autant plus grave que personne ne voit que c’est grave. On perd notre âme dans cette affaire. La classe dominante a toujours cherché à parler une autre langue que celle du peuple. Molière se moquait déjà des médecins qui parlaient latin. Je rêve d’un auteur de théâtre d’aujourd’hui qui aurait la force de Molière pour ridiculiser les gens qui parlent anglais.

Ceux qui emploient couramment les anglicismes, notamment dans la communication et l’innovation, estiment pourtant que les mots anglais permettent de saisir plus aisément certaines idées ou concepts.

Ceux qui prétendent cela ne connaissent par le français. Ils se prétendent communicants mais la seule chose qu’ils communiquent, c’est leur ignorance. Et en plus d’être ignorants du français, ils ne parlent pas anglais non plus.  Les Anglais cultivés parlent français. Les Français incultes parlent globish ? Par snobisme… ils parlent snobish !

Le globish ne touche pourtant pas que les snobs !

C’est vrai. Il gagne peu à peu le reste de la société. Et c’est une grande perte. Quand les patrons de bistrots affichent « Happy Hour » ils ne voient pas les « Heures heureuses », qui seraient éblouissantes de poésie ! Près de chez moi, une librairie vient d’ouvrir. Elle s’appelle « Book addict ». Comment peut-on préférer « Book addict » à « Ivre de livre » ? On retrouve dans la rue aujourd’hui ces choix idiots que font les médias depuis 30 ans.

Un exemple ?

En 1994, quand Jacques Delors a renoncé à sa candidature à la présidentielle de 1995, Libération a titré : « Delors out ! ». Le lendemain, j’ai croisé le rédacteur en chef du journal et je lui ai dit : « Comment avez-vous pu passer à côté de “Delors dehors ! ”» Eh bien, il n’y avait même pas pensé ! C’est comme ça. C’est une domination. Le français est attaqué par l’anglais comme l’a été la langue d’Oc par la langue d’Oïl, qui ne supportait pas son existence et qui lui a fait la guerre. L’histoire des langues, c’est une histoire de guerre.

Est-ce pour cela que vous parlez de « collabos » ?

Lorsqu’on arrive à un envahissement de cette importance, on peut, en effet, parler de guerre. Vous savez, la première chose que fait un occupant quand il veut tuer la langue d’un pays, c’est l’obliger à changer de langue. Et quand cela arrive, vous voyez apparaître des résistants… et des collabos. Et ne me faites pas dire que je traite ces gens de nazis. Des collabos, on en trouve dans l’Histoire de France des siècles avant les années 1940.

Comment résistez-vous ?

Je fais ce que peux. Hier, par exemple, j’ai répondu en patois gascon à un texto qui m’était envoyé en globish.

Quel message adressez-vous à ceux qui, tout en constatant ces usages croissants du globish et de l’anglais, ne voient pas bien le problème que cela pose ?

Je leurs dis que leur langue est une manière unique de voir le monde. Qu’elle est, comme toutes les langues vivantes, un point de vue original sur le Réel. Que s’ils perdent cet angle de vue original sur le Réel, ils ne créeront plus rien d’original, n’inventeront plus rien de différent. Qu’ils resteront stériles et sans originalité. Vous savez, j’ai bien connu le patron des traducteurs de l’Union européenne. Il m’a confié que par le passé, les traducteurs avaient énormément de travail pendant les débats parce que chaque pays apportait sa nuance, son point de vue, et que certaines idées pensées dans une langue étaient difficiles à traduire. Mais que maintenant qu’ils parlent tous anglais, ils disent tous les mêmes choses et toujours les mêmes platitudes.

Défense et Illustration de la langue française, aujourd’hui, Éditions Le Pommier, juin 2018

Partagez

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.