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INTERVIEW

Denis Rey : un étreint peut en cacher un autre

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 5 min

Le Printemps du Rire met cette année l’accent sur son festival Off. Un « autrement » qui élargit la scène traditionnelle du rire à des sujets inhabituels et des démarches artistiques plus diverses. On y verra notamment Gros-Câlin, adaptation réussie d’un roman de Romain Gary touffu, étrange et drôle, dans laquelle le comédien Denis Rey opère seul et sur tous les fronts avec cet inimitable équilibre de flegme et de fougue que lui connait le public toulousain.

Votre spectacle promet un gros câlin. À quel genre d’étreinte faut-il s’attendre ?

À celle que donne chaque soir un python de 2,20 mètres à son maître, M. Cousin, dans le roman de Romain Gary dont la pièce est adaptée.

Qui est ce Cousin ?

Vous, moi. Monsieur Tout-le-monde.

Monsieur Tout-le-monde n’étreint pourtant pas des reptiles tous les soirs… 

Cousin n’en est pas moins notre semblable. Sa condition est universelle et contemporaine. C’est un employé de bureau ordinaire confronté aux mêmes difficultés que nous, épuisé, broyé par la société du travail, célibataire et incapable de parler avec son voisin de métro. Dans la vie, il a deux passions : ce python qu’il a ramené d’Afrique et qui lui fait de gros câlins, et Mme Dreyfus, sa collègue, une Guyanaise qui porte des cuissardes de cuir noir et dont il est amoureux. Sa problématique, c’est de déterminer si ces deux passions sont compatibles, si Mme Dreyfus acceptera la présence du python… et inversement.

Romain Gary dans le off du Printemps du rire, c’est plutôt inattendu… 

Ça l’est en apparence, mais Gros-Câlin y est parfaitement à sa place. Cousin est un irréductible optimiste qui surinterprète tout ce qu’on lui dit. Il est tout le temps à côté de la plaque, et donc très drôle. Tous les personnages le sont, d’ailleurs, à commencer par M. Parisi. Tellement seul qu’il parle à ses meubles et à sa cafetière. Comme il souffre que les objets ne lui répondent pas, il consulte un ventriloque pour apprendre à parler à leur place. Il est drôle et désespéré comme les grands clowns tragiques, et comme Gary lui-même. Je suis content que le off d’un festival d’humour s’ouvre à des spectacles comme Gros-Câlin qui naviguent entre rire et émotion.

Comment avez-vous découvert ce roman ?

C’est une drôle d’histoire. Il y a 30 ans de cela, un ami comédien me l’a recommandé. Il m’a dit « Denis, lis ça. C’est fait pour toi ! ». Je l’ai lu, et je n’ai pas saisi ce que signifiait ce « fait pour toi ». Je ne me voyais pas jouer cette histoire compliquée faite de strates et de tiroirs. Et puis, il y a trois ans, j’ai relu Gros-Câlin un peu par hasard. Et en le refermant, j’ai compris.

Que s’est-il passé en 30 ans qui soit de nature à vous faire changer d’avis ?

Le temps, sans doute. M. Cousin a 40 ans. Peut-être qu’à 20 ans, je n’étais pas armé pour le comprendre. En relisant Gros-Câlin, j’ai été frappé par la puissance du style et la force des émotions. Éléments qui m’avaient échappé la première fois. Gary me touche énormément. Ses romans, son destin… et la supercherie Ajar/Gary, cette mise en scène d’un double… un peu comme l’acteur sur le plateau du théâtre.

Que trouve-t-on, finalement, dans l’adaptation théâtrale d’un roman comme Gros-Câlin, qu’on ne puisse trouver à sa lecture ?

Comme lecteur et spectateur, il m’est arrivé de passer à côté d’un texte et de ne le comprendre vraiment qu’en découvrant son adaptation au théâtre. S’approprier un texte, c’est l’enrichir. C’est apporter sa propre interprétation, sa propre traduction, avec la dose de trahison que cela suppose, bien entendu. C’est ce que j’essaie de faire modestement, avec Gros-Câlin, en convoquant l’imaginaire. Sur scène, il n’y a rien. Plateau nu. Une chaise et des lumières qui sculptent l’espace. Rien qu’un acteur et un texte. Au spectateur de se faire ses propres images

Gros-Câlin, dans le cadre du off du Printemps du Rire, du 26 au 30 mars à 20h30 au Théâtre du Pavé

Adaptation, mise en scène et interprétation : Denis Rey

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