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INTERVIEW

Bouchons urbains

PAR Sébastien VAISSIERE
Temps de lecture 5 min

La pêche urbaine en hyper-centre est en plein boum. Dopée par les forums internet et les grandes marques d’articles de pêche, devenue tendance par l’anglicisation de son intitulé (street fishing), elle compte à Toulouse 400 adeptes réguliers, dont la moyenne d’âge n’est pas si élevée qu’on croit. Parmi eux, Julien Miot, pêcheur de lacs et de rivières, fou de truite, de nature et de grands espaces, qui puise dans la pêche urbaine, entre Demoiselles et Ponts-Jumeaux, le frisson de la découverte et le plaisir de l’immédiateté.  

Ça mord, en ville ?

Plutôt, oui.

Qu’y pêche-t-on ?

Brochet, perche, sandre, silure, black-bass…

Black-bass ?

C’est un poisson d’Amérique du Nord. Très batailleur, très combatif. Aux États-Unis cette pêche est extrêmement populaire. Elle génère 15 milliards de dollars chaque année ! Ce sont les soldats américains qui l’ont importé en masse dans le Sud-Ouest pendant les deux guerres mondiales. Il est très agréable à pêcher. D’ailleurs, le premier poisson que j’ai pris dans ma vie, c’était un black-bass.

À Toulouse ?

Non, j’ai commencé la pêche à 5 ans dans le Tarn, avec mon père et mon frère. On pêchait dans les petits lacs d’irrigation des viticulteurs.

Vous consommiez vos prises ?

Ma famille oui. Mes grands-parents adoraient le poisson d’eau douce. Moi, je ne suis pas fan.

Vous n’avez jamais cessé de pêcher, depuis ?

J’ai pêché jusqu’à 12 ans, et puis, vous savez ce que c’est… avec l’adolescence viennent d’autres priorités. Il y a dix ans, j’y suis revenu.

Quel a été le déclic ?

Une déception amoureuse. Je suis retourné au bord de l’eau pour me vider la tête, penser à autre chose. Un retour aux sources, c’est le cas de le dire. C’est allé au-delà de mes espérances. J’ai retrouvé goût à la vie, j’ai réappris à observer la nature, à regarder changer les saisons. J’ai fini par m’intéresser aux insectes, aux proies favorites des poissons. À observer leurs mouvements, leur comportement, pour mieux animer les leurres et tromper le poisson.

Un black-bass, pêché dans le canal.

Quel plaisir vous procure la pêche au centre-ville ?

J’aime son côté immédiat, instantané. Bien sûr, je préfère être au calme, dans le silence, dans la nature, plutôt que de pêcher au milieu des klaxons, mais c’est quand même un grand plaisir que de descendre de chez soi (j’habite le quartier des Demoiselles) après le boulot, quand les jours rallongent, et de se mettre à pêcher sans attendre. Et puis on pose sur l’environnement urbain un regard différent. On croit le connaître, mais il procure un grand frisson de découverte.

Votre meilleur souvenir de pêche en hyper-centre ?

Un coup du soir. Je descends, sans but précis, et je fais un seul poisson, un très gros brochet, à Saint-Sauveur. Je l’ai vu remonter derrière mon leurre et l’engouffrer d’un seul coup. Je m’en souviens comme si c’était hier !

Où pêchez-vous ?

Partout. La particularité du street fishing, c’est que dès que la pêche ouvre, début mai, tous les points d’eau de la ville sont pêchables : canal du Midi, canal latéral, canal de Brienne, Garonne… Le lac de la Reynerie aussi, même s’il vaut mieux bien connaître les gens du coin. C’est pour ça que dès les beaux jours on voit des pêcheurs partout dans Toulouse.

Le printemps, c’est donc le meilleur moment pour la pêche en ville ?

Chacun a ses préférences. Moi, je pratique beaucoup avant la fermeture, en décembre et janvier. On peut pêcher tranquille. C’est plus calme. Moins de péniches, moins de rameurs, moins de joggeurs, moins de cyclistes. Et puis c’est à ce moment-là qu’apparaissent les gros sandres et les gros brochets.

Le reste du temps, la cohabitation est difficile avec les autres usagers des canaux et du fleuve ?

Disons que ce n’est pas de tout repos. Il faut s’entendre avec les péniches, les bateaux école, les avirons qu’on a devant soi, et les joggeurs, vélos et marcheurs qui passent derrière. Et puis, au bord du canal, les gens sont frustrés, énervés, agacés. Il ne faut pas y descendre pour trouver la sérénité ! Cela dit, le passage a aussi ses petits avantages. Je connais des pêcheurs qui y vont surtout pour voir courir les joggeuses.

Quels sont les meilleurs coins ?

On peut faire de belles prises partout, à part peut-être devant le commissariat central. Là, les gens jettent tellement de trucs, des motos volées, des vélos, des appareils ménagers, que cette portion est souvent vidangée et ratissées, ce qui n’est pas bon pour les poissons.

Malgré cette pollution, les poissons restent comestibles ?

C’est ce que dit la fédération de pêche du département. Moi, je ne m’amuse pas à manger mes prises. Je préfère les relâcher. Les péniches vidangent souvent illégalement dans l’eau parce que leurs propriétaires ont la flemme d’aller jusqu’au port de Ramonville, ou qu’ils ne veulent pas payer pour ça. Et les mobylettes et autres machines qu’on y jette provoquent des fuites d’huile et de carburant.

Quand on est piéton à Toulouse, on a l’impression qu’il y a de plus en plus de street fishers. C’est aussi votre avis ?

Tous les ans on trouve de nouvelles personnes qui s’initient, et une fois qu’elles ont mordu, elles ne lâchent plus. Internet y fait beaucoup. Les forums de pêcheurs et les blogs où s’échangent astuces et infos sur le matériel sont de véritables phénomènes de société. Les pêcheurs actifs sur le net sont devenus des influenceurs courtisés par les marques.

C’est votre cas ?

Je suis sponsorisé par un distributeur de Belle-Île-en-Mer, Ultimate Fishing. Ils me donnent du matos à tester, je l’utilise et je donne mon avis sur des blogs. Les marques nous utilisent pour avoir un max de visibilité sur les réseaux. C’est intéressant parce que le matériel évolue beaucoup.

Tant que ça ?

Aujourd’hui on fabrique les cannes à pêche avec le même carbone brut que celui qu’on utilise dans l’aéronautique. Les fabricants prennent ça très au sérieux.

Est-il malgré tout possible de descendre au bord du canal avec une canne en bambou et un hameçon et de remonter un poisson ?

On peut faire avec le strict minimum. On est pas obligé d’avoir la canne la plus chère. C’est affaire de confort et de budget. Mais je connais des leurres à
1 euro avec lesquels vous n’avez aucune chance de pêcher quoi que soit, et des leurres à 20 euros qui vous font sortir de belles prises à coup sûr… Tout dépend ce qu’on cherche à faire au bord de l’eau ! 

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.