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INTERVIEW

Gilles Bertin : « En cavale, on n’est jamais soi-même. »

PAR Jean COUDERC | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 6 min

Le grand public connaît surtout son surnom : le braqueur punk. En 1988, flanqué d’une dizaine de complices, plus marginaux que véritables truands, celui qui s’est fait connaître comme chanteur du groupe Camera Silens participe au cambriolage du dépôt toulousain de la Brink’s. En cavale en Espagne, puis au Portugal, Gilles Bertin va s’y cacher pendant 30 ans avant de décider, en 2017 de se rendre à la justice française. Condamné à 5 ans de prison avec sursis en juin dernier, il vient de sortir un livre, 30 ans de cavale dans lequel il explique tout. Quelques jours avant sa présentation aux Toulousains à la librairie Terra Nova, Boudu a profité d’une visite éclair de l’ancien fugitif pour tenter de comprendre le personnage.

Vous racontez avoir grandi dans une famille dans laquelle vous vous sentiez à l’étroit. Pourquoi ?

Mes parents n’étaient pas heureux. Mon père travaillait énormément, ma mère avait un cancer. Je me rendais compte que même en travaillant, cela n’empêchait pas les gens d’être malheureux. Ce modèle ne me correspondait pas et je ne voulais pas le reproduire.

D’où le punk ?

Oui, la musique, depuis le début, est un refuge. J’ai commencé à grattouiller au moment du punk parce que c’est l’époque du Do it yourself. D’un seul coup n’importe qui pouvait devenir musicien et artiste. Je me suis laissé entraîner par ce courant. Les punks étaient des gens en colère, révoltés. Comme moi.

Au point de quitter le foyer parental ?

Je m’en vais de chez moi à 18 ans parce que je n’en peux plus. Je pars sur Bordeaux où je commence à traîner avec des punks. On monte le groupe Camera Silens, on squatte, on vivote, on vit chez les uns, chez les autres. Je me trouve une famille.

Vous étiez heureux, malgré la galère ?

Ce sont les vrais premiers moments de bonheur de ma vie. Quand on a 20 ans, on se fout pas mal d’avoir faim et de ne pas savoir où dormir le soir. L’important, c’est de se retrouver avec les gens dont on se sent proche. La fraternité.

Quel est alors votre rapport à la drogue ?

Je n’ai pratiquement pas fumé de shit, je suis tout de suite passé à l’héroïne. C’est venu progressivement. L’héroïne est une espèce d’analgésique : vous oubliez vos problèmes et vous vous retrouver dans un cocon.

Vous avez senti l’addiction venir ?

Non parce que j’en prenais de manière occasionnelle et festive au début. Pendant deux, trois années, ce n’est pas le moteur principal de mon existence. L’important, c’est monter un groupe et faire de la musique. Puis je me retrouve à habiter chez mon ami Didier, qui a participé au braquage de la Brink’s. Il se trouve qu’il vendait de la drogue et je me suis mis à en vendre aussi. Dès qu’on s’est mis à en vendre, on en a pris de plus en plus. Cela m’a permis de m’acheter un instrument de musique, un ampli, toujours dans la volonté de continuer la musique. Et l’addiction est née à ce moment-là.

Vous arrivez à gérer socialement ?

Lorsqu’on devient réellement accro, on se désociabilise et on commence les petits faits de délinquance. Et c’est là que ça commence à partir en vrille. Parce qu’au bout d’une semaine de prise quotidienne, on commence à ressentir les symptômes de manque. Et plus on en prend, plus ça devient dur. Ma consommation cesse brutalement lorsque je prends 9 mois de taule pour différents actes de délinquances.

Je ne pensais qu’à l’instant présent, le plaisir immédiat. C’est le propre de tous les délinquants et des personnes immatures.

Comment vivez-vous la prison ?

Vu que je suis accro à l’héroïne en entrant, je suis malade, une bonne dizaine de jours. Heureusement je retrouve en prison mon pote Didier, avec lequel je dealais, et son beau-frère Inaki, le Basque. On se promet de ne plus y retoucher. Et lorsque les symptômes ont commencé à s’estomper, j’ai cessé de prendre des cachets, grâce à mes deux amis et d’autres personnes. Il y a des gens biens en prison. Même si ce sont des voyous. À la sortie, je ne replonge pas. Je reprends la musique et surtout la délinquance, petite, moyenne, puis grande.

Le braquage… pour le plaisir ?

Il fallait bien faire quelque chose de nos journées. Donc on remplace une adrénaline par une autre. Pour éviter de trop penser. On ne prend pas de plaisir à faire du mal à qui que ce soit. Mais c’est vrai que je ressens de l’adrénaline. C’est assez enivrant. Plus que l’argent, c’est le fait d’être toujours sur le qui-vive. On vit ça un petit peu comme des enfants. On n’est pas des truands chevronnés.

Vous vivez la délinquance comme un enfant… et vous devenez père.

Oui, ça arrive très vite, au milieu de toute cette folie. Je me retrouve papa un peu par hasard mais il est trop tard. Trop tard pour faire machine arrière. Et d’ailleurs, j’en suis incapable. Je me plais comme ça. Et trois mois plus tard, je me retrouve avec la police nantaise aux fesses après un braquage dans une bijouterie. Et je me réfugie à Toulouse.

Pourquoi Toulouse ?

Parce qu’il y avait tout un réseau d’anarcho-Basques qui nous a aidés à nous planquer. J’essaie ensuite de recoller les morceaux avec ma compagne, en partant en Espagne, mais ça ne marche pas. Donc je reviens à Toulouse. Et on recommence la délinquance, jusqu’à l’histoire de la Brink’s.

La perspective de repartir en prison si le coup foire ne vous inquiète pas ?

On ne se projetait pas dans le futur. Je ne pensais qu’à l’instant présent, le plaisir immédiat. C’est le propre de tous les délinquants et des personnes immatures.

Et la cavale, vous arrivez à l’imaginer ?

Absolument pas. On se disait : « on le fait et on verra après ». Il y avait une espèce de challenge, on voulait aussi un peu faire parler de nous. On se foutait pas mal de ce qu’allait être notre avenir. Ce qui importait, c’était de marquer les esprits.

Y avait-il une dimension militante dans ce casse ?

Nihiliste oui, mais pas politique. On était bien content de ce petit pied de nez au système capitaliste. Mais ça n’allait pas plus loin.

Ça crée des liens forts un tel coup ?

Oui mais cela génère aussi d’énormes tensions. Il y avait parfois des moments difficiles. C’est d’ailleurs pour ça que lorsqu’on arrive en Espagne, on se sépare. J’avais besoin de respirer. Donc on prend nos distances sans toutefois se dire adieu.

Comment vivez-vous les premiers temps de cette cavale ?

Au début, on lit les journaux, on rigole bien. Et après on part en Espagne. Je retrouve mes copains punks de Toulouse et on fait une énorme fête pendant deux mois, jusqu’à la fin de l’été. Et je ne pense plus à rien.

Vous n’avez pas peur d’être repéré ?

Je ne pense pas à grand-chose, je fais la fête, à l’époque l’Espagne, c’était un paradis pour les fêtards, c’était le début des ecstazy, c’était assez drôle.

Gilles Bertin sur scène.

Et à la rentrée ?

à la fin de l’été, Inaki et Didier se font choper à la frontière. Peu de temps avant, j’ai essayé de faire revenir ma compagne Nathalie et mon fils à Barcelone. Et je me rends compte que les flics espagnols sont sur le coup. Je comprends que c’est fini et qu’il faut couper les ponts avec la France. On sait parfaitement qu’à la suite de toute cette vague d’arrestations, on ne peut plus y remettre un pied.

Vous accusez le coup ?

Oui, il y a une grosse période de flottement. Avec mon pote Philippe, qui était parti avec moi, on se sent un peu esseulés. Jusqu’à ce que je rencontre Cécilia, par le biais de la musique, à Barcelone. C’est le déclic qui va rendre la reconstruction possible. Au bout d’un an, on décide de partir à Lisbonne pour monter une boutique de disques. Au Portugal je retrouve ma place dans la société, j’ai un statut, je travaille. Ce sont de belles années. Jusqu’en 1995 où je tombe malade, et où l’on se rend compte que j’ai le sida. Vu qu’il n’y a pas encore de tri-thérapies, je pense que je vais mourir. La question de rentrer se pose alors. Mais Cécilia me dissuade de le faire. Et c’est vrai que me rendre n’avait pas de sens : pendant toutes ces années, mon espérance de vie ne dépassait pas 3-4 ans : mon foie était cirrhosé. Donc je ne pouvais pas me projeter dans le futur. Tout ce qui allait arriver, c’est que j’allais mourir en prison.

A cette époque, vivez-vous toujours avec l’épée de Damoclès au-dessus de votre tête ?

Oui, il y a toujours des moments de grosses paranos. Notamment lorsqu’un Français me reconnait à la boutique. J’ai eu peur que le mec aille me dénoncer ou qu’il en parle tellement autour de lui que cela finisse par se savoir. Le bruit a d’ailleurs couru à Lisbonne. Cela a été un moment difficile. Je pensais voir les flics se radiner un jour ou l’autre.

D’autant qu’à ce moment-là, vous n’êtes plus dans le même état d’esprit, c’est bien ça ?

En effet. Je n’ai pas envie de laisser Cécilia, qu’elle ait des problèmes à cause de moi. Oui, j’ai vraiment la trouille.  Alors que la trouille, je ne savais pas ce que c’était avant. Au fond, j’ai évolué sans m’en rendre compte. J’ai découvert ce qu’était l’empathie. Mais c’est venu assez tard. Je me suis dit : tiens je ne pense plus comme avant, je n’ai plus ce réflexe de délinquant.

Et Cécilia, dans tout ça ?

Cécilia savait tout. Mais il était bien convenu que si un jour les flics arrivaient, elle n’était au courant de rien.

Comment fait-on pour nouer des liens avec des gens avec un passé aussi encombrant ?

Je ne me suis pas vraiment fait d’amis pendant toute cette période. Car on ne peut pas mentir en racontant rien. Et comme on ne dit pas grand-chose de soi, on s’éloigne. Donc la vie sociale, c’était surtout Cécilia. On a eu des amis au Portugal mais je considérais que c’était plus ceux de Cécilia. Alors qu’eux me considéraient comme un des leurs.

Et le butin ?

J’ai tout dépensé très vite. J’ai touché 1,8 millions de francs. Mais quand on est arrivé au Portugal, deux ans après le casse, il ne restait plus grand-chose. Peut-être 150 000 francs…

Ça coûte cher une cavale ?

Oui. Tout le monde le dit. Il faut louer des appartements, donner des cautions. Et puis quand on a de l’argent sale, on le dépense vite. Vous connaissez la phrase : « bien mal acquis ne profite jamais ».

N’avez-vous jamais cherché, pendant ces années, à reprendre contact avec vos proches ?

J’ai repris contact avec mon père lorsque nous sommes rentrés à Barcelone au bout de 10 ans. En me rapprochant de la France, j’avais envie de prendre des nouvelles. J’avais besoin de savoir comment ils allaient. Cela a été dur : lors du premier appel, il m’apprend que ma mère est morte et Nathalie (sa première compagne, ndlr) aussi.

Il accepte de vous parler ?

Oui. Il n’a pas de colère, juste de l’incompréhension.

Et votre fils ?

Je n’ai aucun lien. J’apprends qu’il est élevé par ses grands-parents. Mon père m’envoie quelques photos mais je ne reprends pas contact directement avec lui. à quoi ça sert ? Je suis un père en cavale, recherché par la police. Mais il était au courant de tout.

En 2011, naît votre second enfant , Thiago…

C’est un gros boost de bonheur. Et rapidement la question se pose de savoir ce que l’on va faire. Et notamment de me rendre.

Il y a pourtant la prescription ?

Certes mais contrairement à ce qui a été écrit, elle n’intervenait qu’en 2024. Il me fallait encore attendre 7 ans. Ce qui change tout. Je n’en pouvais plus.

En même temps, vous étiez prêt, en prenant la décision de vous rendre à la justice française, à vous priver, pour la deuxième fois, de voir votre enfant grandir ?

Oui, mais que pouvais-je faire d’autre ? Je ne pouvais pas continuer éternellement comme ça. En plus, je venais d’être guéri de l’hépatite C. Ce qui veut dire que mon espérance de vie était rallongée. Cécilia pensait comme moi. On en avait marre de cette vie. Élever un enfant avec des non-dits, on n’en voulait pas.

Vous avez regretté vos actes ?

Oui et non. Car cette vie-là m’a permis de rencontrer Cécilia, de faire de jolies rencontres, j’ai appris des tas de langues, j’ai lu des livres, je me suis construit tout seul. Je ne regrette que les violences lors du braquage. Le reste, c’est ma vie.

Pourquoi ce livre ?

C’est le fruit du hasard, à la suite d’une rencontre avec Jean-Manuel Escarnot (journaliste à Libération, ndlr) qui était édité chez Robert Laffont. On m’a proposé d’écrire ce livre et j’ai accepté. Mais ce n’est pas pour régler des comptes.

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Beaucoup mieux. Ce n’est pas facile pour tout le monde, ma compagne est en train de subir le contrecoups de toutes ces histoires. Mais moi, je me sens beaucoup plus léger. Je suis à peu près en forme, et surtout libéré d’un poids. Je suis en paix avec moi-même. La cavale, ce n’est pas la liberté que j’aurais souhaité. C’est dur de vivre toujours tourmenté. On n’est jamais complètement soi.

Comment avez-vous accueilli le verdict (5 ans avec sursis) ?

Un grand soulagement car tout le monde pensait que j’allais partir en prison. Même mon avocat doutait. Mais comme il l’a dit, la justice n’a pas jugé l’homme qui a commis ces faits mais l’homme qu’il est devenu.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.