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PORTRAIT

Serge Lopez : Cordes et âme

PAR Charles MATHIEU-DESSAY | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 8 min

Le 8 février sur France 2, sur la scène des Victoires de la Musique, les mélomanes toulousains l’ont reconnu. Là, avec sa guitare, son habit sombre et sa queue de cheval, entre Bigflo et Oli tout auréolés de leurs nouveaux trophées : c’était Serge Lopez. Un musicien toulousain qui illumine depuis 40 ans la world music locale.  Un guitariste flamenco autodidacte qui ne lit pas la musique mais l’éprouve comme personne. Un artiste qui a grandi au côté de Sandoval, mûri en Andalousie, joué pour Cabrel, et dont le talent éclate aujourd’hui au grand jour.

Depuis ses deux impeccables solos de guitares flamenca égrenés pour Bigflo et Oli aux Victoires de la Musique, le téléphone sonne plus que d’habitude. Serge Lopez s’en étonne même un peu : « Pour moi, ça a été une expérience particulièrement forte. Une visibilité supplémentaire qui m’a permis de me rendre compte que beaucoup de personnes savaient qui j’étais ! ».

Il faut dire qu’en 40 ans, sans jamais chercher à mettre sa personne sur le devant de la scène, le musicien toulousain a capitalisé une sympathie et une réputation hors-normes. Autodidacte, il a côtoyé sur scène et dans les studios, en vrac, Francis Cabrel, les frères Amokrane, Bernardo Sandoval, Nilda Fernández, Souad Massi ou encore Idir. Pourtant, son nom n’est presque jamais cité par le grand public malgré une discographie de sept albums en nom propre et une liste de collaborations avec des artistes de niveau international : « Ce n’est pas un carriériste. Le fait qu’il ne soit pas connu à la hauteur de son talent n’est pas étonnant. Serge est d’abord un humain de très grande qualité. Il ne joue pas avec son ego mais avec son âme », dit simplement de lui Bernardo Sandoval qui le considère « comme un frère ». Pour le chanteur et guitariste argentin Fabian Ordoñez, qui est par ailleurs le père de Bigflo et Oli, « Serge souffre d’un mal courant en France pour les musiciens qui ne sont pas à Paris. Pour être reconnu, même localement, il faut être passé par Paris. Je le vois très bien avec mes fils. Ils n’auraient jamais atteint cette notoriété s’ils n’étaient pas montés là-haut », estime-t-il. Peut-être aussi, que pris dans sa passion viscérale de son métier, il n’a même jamais pensé à faire parler de lui.

À l’aube de ses vingt ans, il souscrit à la demande d’un milieu familial ouvrier, très éloigné du monde de la musique, de passer son bac A au Lycée Raymond Naves. Mais fait le minimum syndical tout en se concentrant sur la musique. « Au collège il avait commencé la guitare et accroché de suite », sourit son ami d’enfance le comédien Jean-Paul Plot.

Les deux gamins de la cité Aurély, à Montastruc-la-Conseillère, font ensuite la connaissance, pendant les années lycée, d’une bande composée, entre autres, de Pepito Montealegre, Salvador Paterna ou Jacso. « Les récréations étaient l’occasion de tester dans les chiottes ou au Méribel, le PMU d’en face, de nouvelles chansons ou des sketchs que nous inventions. Serge aurait pu être un excellent comédien », affirme cet ami de cinquante ans. 

Pour faire le trajet pour rentrer du lycée, le jeune Serge fait du stop le long de la route d’Albi. Un jour,
Julio Conejo et sa compagne Mireille s’arrêtent pour le prendre. Sans qu’il le sache encore, Serge a déjà un pied en Andalousie. Le couple franco-espagnol se lie d’amitié avec le lycéen. À cette époque, le jeune homme joue sur sa guitare le folk de Crosby, Stills, Nash and Young, fait du rock tous les week-ends dans des bals, passe son temps libre à apprendre la technique de picking de la guitare à la Marcel Dadi, et commence à jeter un œil du côté du flamenco en écoutant Paco de Lucia.

Né à Casablanca en 1958 dans une famille de Pieds-noirs espagnols, mais parti du Maroc enfant, il s’interroge sur ses racines. Ce qui le conduit, son bac en poche, à rejoindre Julio et Mireille à Mijas (province de
Málaga). « Il voulait en savoir plus sur cette histoire familiale. En cherchant, nous avons trouvé que les grands-parents de Serge étaient originaire de Nijar, à côté d’Almería », se souvient l’Andalou. Accompagné de Luce, sa petite amie du lycée qui deviendra son épouse, Serge reste près de deux ans dans le village. Les deux jeunes gens s’intègrent rapidement, participent aux activités culturelles du coin. Pendant que Luce donne des cours de soutien scolaire, Serge s’enferme huit heures par jour pour travailler les techniques de guitare qu’il glane çà et là. Il devient définitivement accro au flamenco et perfectionne son espagnol. La maîtrise de la langue, que son ami Julio qualifie à son sujet de « parfaite », est pour lui indissociable de son style de musique favori. « Le flamenco est une musique vivante et populaire qui calque beaucoup de ses automatismes sur le langage. Les mouvements de la langue, les  » R  » roulés notamment se retrouvent dans la technique de guitare flamenca », décrit-il.

Serge aurait pu être un excellent comédien. 

Dans la petite ville andalouse, le passage des Toulousains a beaucoup marqué. « Non seulement ils étaient très impliqués dans la vie sociale du village, mais Serge donnait des cours de guitare. Au fin fond de l’Andalousie du début des années 80, c’est un Toulousain de 20 ans qui enseignait la guitare flamenca ! »

De retour à Toulouse, Serge Lopez commence sa carrière en faisant la manche dans la rue. Il écume les terrasses du Capitole et du square Wilson avec une bande de copains, jusqu’à ce que sa route croise celle de Bernardo Sandoval. Les deux garçons ont beau avoir le même âge, Bernardo est déjà couronné du premier prix de guitare au concours du festival del Cante de Las Minas de La Unión 1979. La ville rose fourmille à l’époque de talents musicaux de divers horizons : des Hispanos-Américains, des Maghrébins, des Africains, des Brésiliens… Et les deux guitaristes se font un plaisir de naviguer avec leurs codes flamencos dans cet univers multicolore. « Tout comme Bernardo, Serge a une approche universelle du flamenco. Il ne s’est pas enfermé dedans. C’est d’ailleurs grâce à des gens comme Serge que le flamenco reste vivant », analyse Gabriel Sandoval, ami de Serge, frère de Bernardo, et auteur de livres références sur le flamenco. « Au-delà de sa culture flamenca, il a une culture des musiques latines très avancée, mais surtout, il adapte le flamenco sur des choses qui ne le sont pas nécessairement et ça passe toujours », pointe Nilda Fernández qui a fait appel au Toulousain sur quatre chansons de son album  » Ti amo  » en 2010.

La collaboration avec Bernardo durera quinze ans. De la route, des centaines de concerts et beaucoup de complicité. « Dans le bus, dans les hôtels, n’importe où dans les tournées, j’entendais Serge jouer. Il jouait seul des super compositions, raconte Bernardo Sandoval. Alors un jour je lui ai dit que ce n’était plus possible qu’il continue de jouer avec moi et je l’ai poussé à faire une carrière seul. »

Une  » liberté  » qui l’amène à jouer avec des groupes populaires comme Zebda ou à participer à l’aventure des 100 % collègues tout en menant ses projets, dans un univers qui lui est propre. Au point de devenir lui-même une référence incontournable pour des musiciens plus jeunes. « Ses albums en trio avec Pascal Rollando et Jacky Grandjean sont une leçon pour moi », dit Pascal Thibault, guitariste du groupe de flamenco auscitain Azulenca, qui a suivi un stage avec Lopez et a partagé la scène avec lui. Au-delà de ses qualités instrumentales, c’est un engagement dans ses collaborations qui assoit la réputation de ce bosseur. Car « ce qu’il fait, il le fait à fond », assure Luce, qui illustre son propos avec une récente anecdote. « Quand Oli l’a appelé pour participer au nouvel album du duo,  » La vraie vie « , il a travaillé toute la nuit pour rendre quelque chose de propre qu’il a enregistré dans la foulée. »

Serge ne joue pas avec son ego mais avec son âme.

Fidèle en amitié, il a récemment retrouvé, après presque 20 ans de séparation musicale, son camarade de jeunesse Bernardo Sandoval. En trio avec Kiko Ruiz ou en duo, les deux sexagénaires ont repris goût à la route et à la scène ensemble. Un retour à ses premières amours qui est loin de sonner le glas de ses explorations musicales. À la liste de ses engagements actuels, on dénombre aussi un travail en solo, ou encore un duo avec la chanteuse d’opéra Rachel Esmouris. « Il est et restera entier. Avec lui, même après des mois ou des années, on a l’impression de s’être quittés hier. Avant de monter sur scène lors d’un concert en mars avec Bernardo, en me voyant, juste avant de rentrer sur scène il est venu me faire la bise, rapporte Gabriel Sandoval :  » – Qué tal la familia ? – Dieu le veut ainsi  » m’a-t-il lancé. L’instant d’après, il nous transportait déjà dans son monde. Il est comme ça. Flamenco ! ». 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.