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ANNIVERSAIRE

Victor Hugo, Toulouse à la fleur de l’âge

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 6 min

Nous fêtons ce mois-ci le bicentenaire de l’attribution du Lys d’or à Victor Hugo par l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse. En 1819, le Lys était l’équivalent du Goncourt, Hugo un ado inconnu, et l’Académie toulousaine une sérieuse rivale de l’Académie française. C’est dire l’importance de la chose. Pourtant, en écrivant « nous fêtons » nous frôlons l’abus de langage, car ni la Ville ni l’Académie n’ont prévu de déboucher le mousseux pour célébrer l’événement. Qu’à cela ne tienne : Boudu et ses lecteurs soufflent à leur place les 200 bougies sous la couverture de ce numéro de mai, fiers que les Toulousains aient été les premiers à couronner le talent d’un grand génie universel du XIXe siècle.

Comme le noyau au cœur de l’atome et le nez au milieu de la figure, l’Académie des Jeux Floraux siège au centre de Toulouse, au premier étage de l’hôtel d’Assézat. Philippe Dazet-Brun, son secrétaire perpétuel, nous y apparaît dans l’embrasure d’une porte, en blazer marine à boutons dorés. Ce professeur d’histoire contemporaine, qui préside depuis 2009 à la destinée de la plus ancienne société savante d’Europe, plaide l’accoutumance à l’inouï pour justifier l’absence de festivités commémorant les 200 ans du Lys d’or d’Hugo : « Cet épisode est tellement intégré à notre mémoire collective, tellement important dans l’histoire de notre académie, tellement récurrent dans nos conversations, qu’on ne se rend même plus compte de l’inouï de la chose ». Et étalant devant lui les originaux de la correspondance entretenue par Hugo et l’Académie dans les années 1820,  Philippe Dazet-Brun de résumer, sourire en coin : « L’habitude tue l’exceptionnel ! ».

Le recueil original des lauréats des Jeux Floraux 1819.

Car le caractère exceptionnel de la chose n’est effectivement plus à prouver. Jean-Marc Hovasse, chercheur au CNRS et auteur chez Fayard d’une biographie d’Hugo en deux tomes qui fait autorité, le confirme sans ciller : « Au temps d’Hugo, l’Académie des Jeux Floraux avait une influence considérable. Les prix qu’elle remettait étaient aussi importants que le Goncourt aujourd’hui. Ils récompensaient la poésie dans la plus pure tradition française, qui était alors un genre littéraire plus prestigieux que le roman ou le théâtre ».

L’idylle d’Hugo avec l’académie toulousaine commence en avril 1819. Il a alors 17 ans. Comme nombre de jeunes gens de sa génération, il est grisé par la Restauration (Louis xviii règne depuis quatre ans), et le retour des valeurs de l’Ancien Régime. L’Académie des Jeux Floraux, née des fameux Jeux Floraux institués par sept troubadours au Moyen Âge pour perpétuer le lyrisme courtois, a donc tout pour lui plaire. Tous les ans depuis 1323, l’organisation décerne des fleurs en métal précieux aux meilleures œuvres en vers qui lui parviennent. Précisons, à toutes fins utiles, que les poèmes sont présentés au jury sans le nom de leur auteur.

L’influence des Jeux Floraux était considérable. Leurs prix étaient aussi importants que le Goncourt aujourd’hui.

Au printemps 1819, Victor Hugo figure, avec son frère Eugène et Alphonse de Lamartine, sur la liste des candidats. Parmi les textes qu’il joint à son pli, une ode sur le rétablissement de la statue de Henri IV. « Dans “Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie”, son épouse Adèle raconte qu’il aurait, malgré une fluxion de poitrine de sa mère, écrit cette ode en une nuit seulement, sur les instances pressantes de la malade », relate Danièle Gasigila-Laster, écrivain, critique littéraire et secrétaire générale de la Société des amis de Victor Hugo. Et c’est précisément avec cette célébration de l’Ancien Régime composée à la hâte et dans les règles de l’art, que Victor Hugo, futur chantre de l’Empire, remporte le Lys d’or au mois de mai 1819, au nez et à la barbe de son propre frère et du grand Lamartine. De quoi flatter l’ego déjà démesuré de celui qui voulait être Chateaubriand ou rien.

On peut donc dire sans trop se mouiller, que les Toulousains furent les premiers à honorer (à détecter, oserait-on écrire) le talent de Victor Hugo. Danièle Dasiglia-Laster tempère toutefois nos ardeurs : « Hugo avait tout de même reçu en 1817 une mention d’encouragement au concours de l’Académie française. Son secrétaire perpétuel avait d’ailleurs émis des doutes sur l’âge du candidat. Le jeune garçon reçoit en même temps des félicitations de l’académicien François de Neufchâteau. Il servira de nègre à ce dernier pour un travail sur le Gil Blas de Lesage. D’une certaine manière, c’était déjà reconnaître son talent ! ».

N’empêche. Des années durant, le lauréat signera ses courriers « Victor Hugo de l’Académie de Toulouse », prétendra être né une deuxième fois à Toulouse, et n’aura de cesse d’écrire sa reconnaissance aux membres de l’Académie, preuve qu’entre Paris et Toulouse, son choix était fait. Jean-Marc Hovasse, confirme : « C’est une chose entendue. Il a écrit à maintes reprises que les Jeux Floraux étaient plus importants à ses yeux que l’Académie française ». Philippe Dazet-Brun, à qui on ne la fait pas, y voit aussi une façon de se placer : « Hugo avait beaucoup d’ambition. Il était fils de général et savait parfaitement quoi faire et que dire et à qui s’adresser pour avancer dans la vie ! ».

L’Académie des troubadours rendra bien au jeune Hugo son empressement à se réclamer d’elle, qui l’honore de plusieurs fleurs l’année suivante, et l’élève au rang de Maître ès Jeux, c’est-à-dire membre à part entière de l’Académie. Autre bonne surprise pour le jeune poète, le Lys d’or toulousain lui permet d’éviter le service militaire, faveur accordée généralement aux récipiendaires des prix de l’Académie française, étendue à l’Académie des Jeux Floraux… dès 1819. De nos jours, pareil piston aurait fait désordre, surtout pour le fils d’un général, mais à l’époque la chose est passée comme une lettre à la poste. Si bien que pas un seul détracteur d’Hugo, ni pendant la bataille d’Hernani, ni du temps de sa carrière politique, ni au cours de son exil, ne pensera à s’en servir contre lui.

Et, cerise sur le gâteau, quand il est question, en 1821, de porter à Chateaubriand, retenu à Paris, la lettre de maîtrise faisant de ce dernier un maître ès Jeux, c’est à Victor Hugo qu’on confie la tâche. On imagine aisément son émotion ! Il reste de cet épisode un émouvant courrier de remerciement adressé à l’Académie par Châteaubriand, consigné dans les archives des Jeux Floraux.

Si l’importance du Lys d’or ne fait donc aucun doute, reste à juger de la qualité de l’œuvre primée. Pour Jean-Marc Hovasse, l’ode pour le rétablissement de la statue de Henri IV répond parfaitement aux canons de l’époque : « On voit dans la correspondance de Victor Hugo avec les mainteneurs de l’Académie que ces derniers sont extrêmement attentifs à la qualité de la métrique. Ils émettent des remarques et font des propositions de correction à l’échelle même du vers. Cela montre à quel point leur jugement était précis, et leurs attentes immenses. Cela peut paraître long et fastidieux pour des lecteurs d’aujourd’hui, mais cette versification très xviiie siècle était encore à la mode dans les années 1820 ». Philippe Dazet-Brun ne trouve, lui non plus, rien à redire dans les vers du lauréat 1819 : « C’est très beau et très académique. On voit déjà le grand talent du poète, et on comprend qu’il n’avait pas besoin de l’Académie des Jeux Floraux pour que son génie éclate au grand jour ! ».

Pour les Toulousains qui souhaiteraient malgré tout lire un poème susceptible de flatter leur ego et satisfaire leurs goût, Jean-Marc Hovasse suggère L’Ode aux Jeux Floraux publiée dans le recueil Odes et Ballades : « C’est une ode magnifique, très flatteuse pour l’Académie, d’ailleurs, qui est plus à mon goût que les poèmes qui ont été primés par les Jeux Floraux ». Hugo y relate notamment  sa candidature et son succès : Salut ! – Enfant, j’ai pour ma mère / Cueilli quelques rameaux dans vos sacrés bosquets / Votre main s’est offerte à ma main téméraire /  Étranger, vous m’avez accueilli comme un frère / Et fait asseoir dans vos banquets.

Composée en 1822, cette ode pourrait, qui sait, faire l’objet d’une célébration dans 3 ans pour son bicentenaire… ? « Nous verrons, répond Philippe Dazet-Brun. Notre horizon, pour l’instant, c’est 2021. Nous souhaitons, avec la mairie faire de Toulouse cette année-là, la Capitale mondiale de la poésie… ! » Le rendez-vous est pris. 

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.