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ENQUÊTE

Mobilités : l’impossible entente ?

PAR Sébastien VAISSIERE, Valentin SCHOLZ et Alicia GACH | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 10 min

Jadis, se déplacer était un luxe, hier un droit. Désormais, c’est une nécessité. Ce nouvel impératif social né sur fond d’urgence climatique et emboucané par l’automobile, pourrit la vie des Toulousains, des ruraux, des banlieusards, et occupe une place prépondérante dans le débat public. Sur la chaussée, au centre-ville, la chose se traduit par une tension croissante entre des véhicules de plus en plus variés, de plus en plus rapides, et de plus en plus nombreux, menés par des utilisateurs persuadés de leur bon droit.

Zigzaguant entre pistes cyclables, trottoirs bondés et voies de bus, Boudu a pris le pouls des pros, des associatifs et des anonymes, en regardant bien à droite et à gauche avant de traverser.

Sur la papier, tout le monde est d’accord. Chacun aspire à des déplacements rapides, agréables, propres, simples et sûrs. En pratique, chacun prêche pour sa paroisse. Autos, motos, vélos, trottinettes, gyropodes, hoverboards, piétons, skateboards, inconditionnels des transports collectifs, … Tous revendiquent leurs droits, en omettant souvent d’en évaluer l’impact sur l’intérêt général. À Toulouse, où le schéma urbain antique et les prises de conscience tardives ne facilitent pas les choses, l’historique ménage à trois des années bagnole (chauffard dominateur – piéton soumis – cycliste minoritaire) a vécu. L’heure est désormais à l’empoignade multimodale et à la constitution de tribus aux discours comparables mais aux intérêts contradictoires.


Les témoins privilégiés de cette pagaille sont les chauffeurs de bus des lignes Tisséo. Dominant la chaussée depuis leur cabine, ils assistent, impuissants, au spectacle effarant de la mobilité contemporaine. « On ne peut que partager ce constat d’anarchie, s’afflige Stéphane Chapuis, chauffeur et secrétaire général CGT Tisséo. Le problème, c’est que les voies de bus ne sont plus réservées qu’aux bus mais ouvertes aux vélos. En clair, on mélange les plus gros véhicules avec les plus petits. C’est dangereux. Et puis il faut ajouter les taxis, les véhicules d’urgence, le stationnement anarchique…  En clair, on a beau augmenter la fréquence des bus, on se retrouve cul-à-cul, pris dans le trafic. » Et le syndicaliste de révéler que les automobilistes constituent la plaie principale : estimant avoir tous les droits, s’octroyant toutes les priorités et forçant systématiquement le passage. Des comportements qui mènent fatalement à des échanges, au mieux d’insultes, au pire de gnons : « Les violences, heureusement, sont à la marge. Mais nous nous faisons insulter tous les jours et cela crée un ras-le-bol chez les chauffeurs toulousains ».

Si Stéphane Chapuis souligne le caractère anarchique des rues toulousaines, son collègue Jérôme Bonato, chauffeur sur la ligne L9 et président de l’ASPTUIT (Association pour la sauvegarde du patrimoine des transports urbains et inter-urbains toulousains) va plus loin encore : « Au centre-ville, entre les vélos, les taxis, les motos, ceux qui roulent à contresens, c’est la guerre. Je le constate à longueur de journée. Les gens ne respectent ni les règles, ni les autres. Je n’ai rien contre les vélos, mais quand on voit une piste cyclable de trois kilomètres de long et de quatre mètres de large qui leur est réservée, c’est incompréhensible de les retrouver sur  la route ! ». Ce fondu d’autobus ne comprend pas que les Toulousains continuent de prendre leur voiture alors que les transports en commun sont désormais souples et pratiques. « C’est pourtant simple. Il suffit de regarder sur son application. On se dit : “ Tiens ! Le prochain bus est à 18. J’y vais à 14, je m’assois, je regarde le paysage. Et puis le bus arrive ” . Résultat, on a économisé de l’essence, ses pneumatiques, ses suspensions et son énervement ! » Les derniers chiffres publiés par la Métropole sont pourtant sans appel : les Toulousains étaient, en 2018, 19,2 % à utiliser les transports en commun, et 64,1 % la voiture.

Les gens ne respectent ni les règles, ni les autres.

Parmi ces derniers, Antoine Roigt, du Collectif Toulouse métro-politaine, une association qui milite en faveur d’un tracé de la troisième ligne de métro annoncé plus court, plus central et moins cher que celui de Tisséo. Pourtant fervent défenseur des transports collectifs, ses convictions se heurtent au principe de réalité : « Même si je n’en suis pas fier, je prends la voiture pour aller au travail. Malgré les bouchons, je vais deux fois plus vite. Pour rejoindre Blagnac depuis le centre-ville, je mets 20 à 25 minutes en voiture, contre 50 minutes en transports en commun ».

Voilà qui contrarie quelque peu le portrait, qu’on aime à brosser par commodité, de l’automobiliste borné et irrationnel. À y regarder de plus près, une grande partie de ceux qui fulminent dans les bouchons le font à leur corps défendant. État de fait confirmé par Marie-Pierre Bès, présidente de l’Autate (Association des usagers des transports en commun de l’agglomération toulousaine et de ses environs) :  « Ce qui conditionne le choix d’un mode de transport, ce n’est hélas pas la pollution, le coût ou le risque, mais le temps ! Et souvent, si les automobilistes n’abandonnent pas leur voiture, c’est parce qu’ils trouvent le temps long. Passé le périphérique, par exemple, les temps de transport deviennent trop importants et les réseaux ne sont pas suffisants. Pour aller de Blagnac à Balma, vous mettez 1h15. C’est trop ! ». À cela s’ajoute toute une liste de désagréments que nous égrène Marie-Pierre Bès : « l’anarchie au centre-ville », qu’elle dit constater à Esquirol et aux abords du Pont-Neuf, les conflits d’usage entre piétons, bus, vélos, voitures du fait du trop grand nombre d’usagers, notamment aux Arènes, etc.

Avec des automobilistes contraints et des usagers des transports collectifs frustrés, on comprend mieux le développement exponentiel des véhicules individuels pratiques et rapides comme le vélo, la trottinette ou la marche à pied. Même si, pour eux non plus, le tableau n’est pas idyllique. À en croire Guillaume Crouau, président de l’association indépendante toulousaine 2 pieds 2 roues, il reste beaucoup à faire. L’asso, qui œuvre depuis 1981 au développement du vélo et depuis 2013 à celui de la marche à pied en ville, mentionne principalement le manque cruel de places de stationnement pour les vélos, la qualité insuffisante des aménagements cyclables. Et milite ainsi pour la délimitation plus tranchée des voies réservées, le passage des rues les moins larges à sens unique, la diminution du trafic de transit et la généralisation du 30 km/h en ville. Mais chez 2P2R, on est conscients que les tensions entre usagers de la voie publique ne naissent pas uniquement de la nature des aménagements, mais surtout de la nature humaine. « Il y a clairement des conflits d’usages. La tension la plus forte est certainement entre les cyclistes et les piétons. Ces derniers sont souvent également des automobilistes, et considèrent les vélos avec leurs yeux d’automobilistes. Cela n’enlève rien au manque de respect dont font preuve les cyclistes, notamment rue d’Alsace-Lorraine. Ils considèrent qu’ils ont toujours la priorité, ce qui n’est pas le cas. Les cyclistes devraient modérer leur vitesse et être capable d’anticiper. Ils devraient apprendre à respecter le statut de piéton. Mais c’est rarement le cas. Résultat, dans cette rue comme ailleurs, on a d’énormes problèmes de cohabitation. »

 Un chauffard dort en chacun de nous. 

Même chose à l’écart des rues et des routes, sur les berges du canal du Midi : « Dans les zones aménagées en voie verte et entretenues par les agents des Voies navigables de France (VNF) et du département, certains usagers semblent considérer ces voies comme des autoroutes à vélo. Nos agents, même si nos voitures sont identifiées avec gyrophare et panneaux, subissent des agressions verbales voire physique du genre : «  Qu’est-ce que tu fous là ? Tu as ruiné mon chrono !  » Désormais, on porte plainte en cas d’agression physique et même verbale. Et nos agents apprennent de leur côté à réagir, à ne pas se laisser faire, à ne pas provoquer non plus », détaille Jacques Noisette, responsable de la communication des VNF Sud-Ouest.

Au bas de la chaîne alimentaire de la jungle des mobilités (une dizaine de morts par an à Toulouse), les piétons ont bien du mal à se faire respecter. Menacés par l’automobile et escanés par le dioxyde de carbone,  ils sont depuis peu la proie des vélos et des nouveaux véhicules roulants. « Le concept de chauffard a été inventé pour désigner des automobilistes. Désormais, on peut l’étendre aux cyclistes, aux trottinettes et autres. Un chauffard dort donc en chacun de nous. La machine, quelle qu’elle soit, donne toujours un sentiment de puissance ou d’invulnérabilité », philosophe Richard Mébaoudj, président de l’association 60 millions de piétons 31. D’après lui, la situation du piéton toulousain, aussi délicate soit-elle, n’atteint pas celle du piéton parisien outragé, brisé, martyrisé, et même « au bord de l’insurrection ». Le marcheur de la cité gasconne n’en reste pas moins soumis à de nombreux dangers, au premier rang desquels les livreurs à vélo : « Un problème de société qui pousse des coursiers exploités à mettre leur intégrité physique en danger tout en menaçant celle des piétons qu’ils dépassent à toute allure ». Et qu’ils n’imaginent pas se réfugier sur une zone qui leur soit réservée : elles sont envahies par tout un tas d’objets roulants à peine identifiés. Les vertus de la marche sont pourtant nombreuses : gratuite, à la portée de tous, égalitaire, bonne pour la santé,  elle pourrait être LE mode de transport urbain de demain. Richard Mébaoudj constate d’ailleurs un début de prise de conscience sur la marche, et dit avoir bon espoir de voir apparaître, à terme, des infrastructures plus adaptées, comme des trottoirs sanctuarisés pour les piétons. Le succès des récents aménagements du quai Saint-Pierre, où l’espace grignoté sur la voiture a dégagé deux voies sanctuarisées pour les vélos d’un côté et les piétons de l’autre, semble lui donner raison. Un processus qu’il estime devoir prendre entre 10 et 20 ans, même si selon lui, le meilleur moyen pour se déplacer aujourd’hui est déjà la marche, couplée aux transports en communs.

Les piétons sont-ils pour autant plus zen que les autres ? Moue dubitative de Richard Mébaoudj : « Il y a beaucoup de tensions. Elles sont dues au fait qu’il y a de plus en plus de monde sur un espace restreint. Donc augmentation du stress et de l’agressivité. Mais on se soigne ! On collabore par exemple avec l’association 2 pieds 2 roues ».

Voilà qui en dit long sur le chemin qu’il reste à parcourir. D’autant qu’il suffit de descendre dans le métro comme Énée descend aux enfers, pour y perdre ses dernières illusions avec Lionel Kizilcelik, agent de sécurité employé par Goron Sécurité pour le compte de Tisséo : « J’ai grandi à La Reynerie, j’ai quitté Toulouse en 2009, et je suis revenu en juin 2018. Entre-temps, la situation est devenue catastrophique. Non seulement les gens ne se respectent plus les uns les autres, mais en plus ils n’ont plus cette peur de l’uniforme qui existait encore il y a peu. À Saint-Cyprien par exemple, récemment, un passager a agressé l’un de nos agents qui lui demandait de laisser sa place aux usagers prioritaires ! Sur les quais, les laps de temps se sont réduits pour entrer dans le métro. Les gens se jettent littéralement sur les portes avant qu’elles ne se referment. Il n’y a plus aucun respect ».

Ainsi enfilés comme des perles, ces témoignages ont certainement l’effet d’un miroir déformant. Ils n’en traduisent pas moins une réalité qui dépasse les frontières de la ville et touche d’autres domaines que la mobilité. Pour améliorer la situation, il convient de réapprendre l’empathie et le sens du partage, comme le suggère Michel Ribet,  président de l’Automobile Club du Midi : « Nous, à l’Automobile Club, nous considérons que la rue se partage. Le cycliste du lundi sera peut-être un automobiliste le mardi et un piéton le mercredi. Aussi, puisque nous sommes libres de circuler, il faut aussi que nous partagions l’espace ». Ainsi soit-il.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.