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REPORTAGE

Apéros indépendants : Trinquer pour mieux bosser

PAR Claire VILLARD
Temps de lecture 6 min

Petits déjeuners, afterworks, apéros… Aujourd’hui, on réseaute in vivo, verre aux lèvres et verrine à la main. Rencontre avec ces travailleurs indépendants pros du réseautage, qui croient au pouvoir des patatas sur la qualité des conversations, et aux vertus professionnelles de la rencontre physique.

« C’est ta première fois ? » Tout sourire, à l’entrée du bar dont une partie a été privatisée pour l’occasion, Clarisse assure l’accueil et présente aux novices le principe de la soirée. Tout professionnel indépendant désireux de faire connaissance avec ses pairs autour d’un verre est convié. L’événement, mensuel, est annoncé sur Facebook et Meetup, via le groupe et la page « Les Indépendants Toulouse ». Des experts du réseautage, qui croient à la plus-value de la rencontre physique. Ce soir de fin d’été, ça se passe à La Centrale, sur l’île du Ramier. La participation est gratuite et chacun paie ce qu’il consomme. « Je te laisse prendre une étiquette sur la table au fond, noter ton nom et ce que tu fais dans la vie. Ensuite tu peux discuter avec qui tu veux, faut pas être timide ! »

« Kevin – Graphiste », « Valentin – Ingénieur », « Pascale – Sophrologue », l’étiquette autocollante est appliquée comme il faut sur la chemise, et son propriétaire, ainsi équipé, s’en va rejoindre ses nouveaux camarades. Sur la gauche, le comptoir réservé aux participants est encore peu animé. Une serveuse termine l’approvisionnement du frigo en bouteilles de rosé. Les fauteuils disposés dans un angle de la terrasse, autour de deux tables basses, sont laissés vides pour l’instant. Toute l’activité se concentre au centre de l’espace, où, alors qu’il est à peine 19h30, une quarantaine de personnes conversent déjà avec passion, debout, par petits groupes, rassemblés autour de mange-debout. Pas de secret, à moins de repérer des visages connus, pour débuter la discussion, il faut « s’incruster », dixit Bruno, 45 ans, graphiste 3D, qui participe là à son troisième apéro du genre. Il se dit lui-même « hyper timide » mais a vite 

compris que la petite étiquette arborée par chacun constituait la clef pour briser la glace.
« Comme liant, c’est très simple et très efficace », analyse-t-il. De fait, près du bar, un groupe ne cesse de s’agrandir, chacun lorgnant sur la poitrine du « nouveau » pour déchiffrer son identité. Et enchaînant avec les questions attendues. « Mi-lé-na… Cosmétiques naturels… C’est joli comme prénom ! Et donc tu fabriques tes propres cosmétiques ? »

En quelques minutes, le développeur trinque avec le courtier, puis avec la rédactrice web, le coach en anglais les rejoint, l’avocate prend congés pour rejoindre la photographe. La chorégraphie, entrecoupée de quelques passages au bar, se poursuivra durant de longues heures. Et si le courant passe, on partagera peut-être une portion
de patatas bravas. Au contraire des job-
dating, personne n’est contraint de compiler les têtes à têtes, et si deux personnes choisissent de passer la soirée exclusivement ensemble, après tout, pourquoi pas. Personne ne fait les comptes. C’est cette sensation de liberté qui semble séduire les participants, couplée à une sorte de code de bonne conduite qui garantit la réussite de l’apéro, et auquel ils sont censés souscrire en cliquant sur le bouton « Participe » de l’événement Facebook. Il se résume à deux règles, ainsi formulées sur le réseau social : « Le tutoiement est de rigueur » et « Venez comme vous êtes, nous on est à la cool ».

 

Pass et Poppins

Tout l’exercice consistant à trouver le « juste cool ». Jarvik coorganise ces événements avec Clarisse : « Certaines personnes sont très détendues et vont délirer, d’autres sont en représentation. Chacun met le curseur où il veut ». Les costards-cravate sont rares, mais les chaussures bien cirées et les retouches maquillage aux toilettes fréquentes. Décolleté maîtrisé, baskets colorées, gel coiffant en quantité raisonnable, le dresscode est propre et décontracté. Numéro d’équilibriste, attention au troisième verre… Mais sur les tables, les demis sont plus fréquents que les pintes. Un ou deux ballons de blanc ou de rosé, pas de bouteilles. « Il n’y a jamais eu de débordement, tout le monde est intelligent », rassure Jarvik. Comprendre : danser sur les tables, pas ce soir. En revanche, les conversations peuvent rapidement, selon les affinités, dépasser les considérations professionnelles. Si l’étiquette mentionnant l’activité permet d’initier les échanges, la technique pour tirer parti de ces apéro semi-pro consisterait bien plutôt à exposer ses qualités humaines et ses centres d’intérêt. La personnalité plus que le CV, en somme. Questionner l’autre, s’intéresser sans se montrer intrusif, et parler de soi de manière tout aussi mesurée : un expert en site de rencontre ne donnerait pas meilleur conseil.

Merry, la trentaine, se présente comme la « Mary Poppins du consulting ». Elle prévient : « C’est la personne en tant que telle qui m’intéresse ». Elle a rejoint le groupe – virtuellement puis physiquement – il y a peu et y évolue tout à son aise. « Je ressens beaucoup de bienveillance. J’ai récemment participé à un apéro du même type organisé par d’autres freelances, à la fin duquel certains se réjouissaient du nombre de rendez-vous qu’ils avaient décroché… Ça faisait vraiment « requins ». Quand ils me parlaient je voyais bien qu’ils ne pensaient que business. » Merry, elle, pense « visibilité ». « Je ne viens pas chercher de nouveaux clients, car je démarche uniquement des institutions. Je viens prendre des cartes de visite, pour les ajouter sur Facebook et LinkedIn : ça m’apporte de la visibilité. Ici, tu peux te faire des copains, et les copains, ils likent tes publications. » Merry ne s’attarde pas, s’échappe « vers 22 heures en général ». Et dans la foulée, envoie ses invitations sur les réseaux.

 

Sympathie et paperasse

Les cartes de visite circulent. Les hommes les extraient de l’étui noir de leur smartphone, et les femmes, bien souvent, d’une jolie boîte qu’elles conservent dans leur sac à main. Et le petit rectangle cartonné a encore de l’avenir, dans cette famille pourtant très 2.0 : il est le pass pour être transformé en contact. Objectif avoué de ces échanges décomplexés : la recommandation. La logique est la suivante : faire connaissance avec une personne dans un cadre où tout est propice à la bonne ambiance, l’ajouter en contact sur Internet, et se faire recommander par elle lorsque l’un de ses contacts, à elle, cherche un professionnel dans le domaine qui me concerne. Clarisse l’avoue franchement : « On m’a recommandé juste parce que je suis sympa ». Or comment ne pas être sympa dans une soirée où le critère pour y participer est précisément… d’être sympa ?

D’un enthousiaste « Bonjour ! », un jeune homme blond au visage adolescent interrompt deux référenceurs web parlant en acronymes, demi de blonde à la main. Il est en train de monter sa ligne de vêtements de sport. Citant les différents modèles, « pour homme et pour femme », il décrit avec moult détails la particularité de sa gamme, sur le point de passer en production. Il lui manque encore quelques financements, mais il devrait les trouver dans les mois à venir. Et puis ses parents l’ont bien aidé. « Ici, les gens viennent pour être dérangés, décrypte Bruno. Ou plutôt : tu sais que tu ne vas pas importuner. » Lui ne cherche pas nécessairement à élargir son réseau professionnel mais a juste envie de « voir de nouvelles têtes » et de couper avec son travail de bureau et « les journées passées au téléphone ou derrière l’écran ». Sortir dans un bar lambda ? « Il faut avoir « la branche » dans un bar normal, je me vois pas aborder les gens comme ça ! »

Dans le cercle rassurant des « apéro indés », on a toujours quelque chose à se raconter. Malgré l’hétérogénéité des métiers, l’approche est la même. Et les déboires des uns et des autres se rejoignent. Benjamin reconnaît qu’ils ont « tous les mêmes problèmes de paperasse ». Les nouveaux freelances viennent ainsi chercher des conseils pratiques pour se lancer, des réponses à des interrogations juridiques, des méthodes de travail, des bons plan coworking.

Dans ce bouillonnement de projets, d’initiatives, d’hommes et de femmes de tous âges aux parcours différents, où l’on compare sa consommation de café quotidienne en riant, chacun vient piocher ce qui l’intéresse. Et peut-être qu’un jour le comptable viendra frapper à la porte de la prof de yoga. Clarisse, graphiste, est bien obligée d’admettre : « Franchement, si on m’avait dit qu’un jour
je serai copine avec une assureuse,
je ne l’aurais pas cru ! »

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.