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PORTRAIT

Ginette Mone : Merki la vie

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 7 min

Ginette Mone est une figure de la nuit parisienne des années 1980. Dame pipi de l’Élysée-Matignon et des Bains-Douches, elle a vu défiler le tout-Paris devant sa coupelle à monnaie. Aujourd’hui nonagénaire, elle vit à Miélan, dans le Gers, où elle s’est attelée à l’écriture de Solitude, je t’aime… mais tu m’emmerdes, un livre de souvenirs étrange, tragique et drôle, qui nous a donné envie de lui rendre une petite visite.

Pour un peu, le foyer Lagrange aurait des airs d’hôtel de plage avec ses coursives, ses courettes, ses portiques percés de formes géométriques bizarres et ses paliers extérieurs bordés de portes à numéro. Mais ses balcons donnent sur Miélan, pas sur la mer, et ses pensionnaires sont des seniors, pas des baigneurs.

Ginette Mone vit ici, au 22, derrière des volets qu’elle tient clos à cause du soleil. Au foyer, il y en a qui l’appellent « la Parisienne » parce qu’elle a passé les 80 premières années de sa vie entre Drancy et les Halles. Une fois, au village, un type lui a dit : « Ici, on aime pas les Parisiens ». Elle a répondu qu’elle n’aimait pas les cons, ce qui a suffi à lui forger une réputation.

À Miélan, ça jase pas mal depuis qu’elle a fait paraître un livre de souvenirs à compte d’auteur. On dit qu’elle a été chanteuse, qu’elle a enregistré un disque et partagé la scène avec Christophe, le chanteur à moustache. Celui d’Aline et des Mots Bleus. Qu’elle a fréquenté des vedettes, tenu des restaurants où elle assurait à la fois la cuisine et le service. Qu’elle a eu deux maris et un enfant qu’elle aimait plus que tout et qui est mort en chutant de l’étage de son duplex sur le meuble de la télévision. On dit enfin qu’elle a été la dame pipi du show-biz et des nuits parisiennes dans les années 80/90, aux Bains-Douches et à l’Élysée-Matignon.

« Tout ça,  c’est vrai. Je le raconte dans le livre. Je ne dis pas tout dedans, mais il n’y a pas de mensonge » lâche-t-elle avec un accent parisien de cinéma. Elle est assise à sa table, le dos droit, les pieds dans des pantoufles à lacets siglées « aérobic ». Elle a posé devant elle un tas de feuilles manuscrites. C’est son dernier livre. Une histoire d’amour : « Il a 30 ans, elle 24. Elle, elle a peur des hommes. Lui, il sent bien qu’elle est faite pour lui, alors il l’emmène danser et il l’embrasse. C’est comme ça que ça commence ». Ginette écrit tous les jours. Des pattes de mouche, à cause de sa vue qui baisse et de ses doigts qui se déforment. Elle dit que c’est écrit tellement mal, tellement petit qu’elle ne peut pas se relire, et que c’est sans doute mieux comme ça.

Petite fille, elle écrivait déjà. Elle est la dernière d’une fratrie de 14 enfants. La seule encore en vie. Une enfance heureuse à Aubervilliers, Drancy, Sevran. Sa mère n’aimait pas la banlieue, mais son père estimait que la campagne, c’était mieux pour les enfants. « Je n’ai manqué ni de tendresse ni de rien. Mon père travaillait beaucoup. Il est mort à 47 ans, usé comme un homme de 75. Il s’est crevé au boulot pour qu’on manque de rien.» À la maison, ses frères lui en font voir de toutes les couleurs : « Comme ils m’en faisaient baver, j’ai appris à me battre pour me défendre. Je me suis toujours battue dans la vie. Je crois que j’aime ça. C’est dans mon caractère ».

Mieux valait avoir le goût du combat pour traverser une vie comme la sienne. D’abord la guerre. Les maisons incendiées, les masques à gaz sur le chemin de l’école, les hivers glacés, la faim, et les bonbons tendus par les soldats Allemands, refusés par fierté alors qu’elle meurt d’envie de mordre dedans. Puis un premier mariage à 16 ans avec André, un grand brun aux yeux verts de 24 ans : « Il était très gentil au début. Mais sitôt marié, paf ! Tout a changé. Quelques jours après le mariage, je lui ai fait une petite bise sur l’épaule. Normal : c’était le mois août, il faisait chaud et il portait un petit maillot de corps. Mais il s’est dégagé et m’a dit : “Eh ho ! dis-donc. On est mariés maintenant ! C’est terminé les fricassées de museau.” Quel imbécile. Alors  j’ai eu mon fils Gérard, et j’ai foutu le camp quand il avait 5 ans ».

Second mariage. Plus heureux. Du moins au début. Ginette Mone travaille chez Kodak de 6 heures du matin à 14 heures, et quand elle rentre à la maison, c’est pour aider son mari Roger qui tient un magasin de photo. Elle travaille dur mais se réserve du temps pour chanter. Elle aime ça, et depuis toujours. Et puis elle est douée. Sa voix est pure, enjouée, caressante. Un jour, la pianiste Marcelle Valois l’encourage à tenter sa chance à Paris. « J’écrivais mes textes et je créais les mélodies. Je ne sais pas la musique, mais les mélodies, ça me vient tout seul. » Elle se produit dans les guinguettes, les bals, notamment au Balajan, à Montfermeil. « C’était très chouette le Balajan. On dansait bien là-bas. Y’avait une ambiance ! Maintenant, je crois qu’ils ont mis un supermarché à la place. » Elle partage parfois la scène avec Christophe ou Dario Moreno. On dirait bien que ça prend. On presse un 45 tours avec ses chansons. Ça aurait pu sourire. À condition de se laisser faire : « Ça marchait bien avec le public. À l’époque j’étais plutôt bien faite, et j’avais une poitrine superbe. Y’en avait beaucoup qui voulaient me signer un contrat mais… fallait passer dans le bureau avant, si vous voyez ce que je veux dire. Et ça, jamais ! Moi on ne me force pas à faire ce dont j’ai pas envie ».

De toutes façons, la situation familiale lui impose de mettre les bouchées doubles. Son mari s’endette pour acheter un restaurant. Elle y travaille en cuisine avec son fils Gérard, comme au service. L’endroit est chaleureux. On y vient autant pour le plat du jour que pour la patronne. D’autant que les bons jours, elle chante pour les clients. Mais très vite les dettes de son mari la rattrapent. Le restaurant coule et son couple avec.

Nouvelle séparation, nouveau départ. Plus tard, elle tient un resto aux Halles au nom prédestiné : l’Embuscade, qu’elle reprend à un ami de son fils : « J’ai tout nettoyé et j’ai rendu ça coquet. À côté, y’avait un bar à voyous. Ils m’aimaient bien, les voyous. Ils payaient le champagne et me faisaient chanter, parfois jusqu’à trois heures du matin ». Un soir, un homme entre, qui lui fait un effet terrible. « Une belle bête », comme elle dit. Il ne se passera rien entre eux mais elle est amoureuse. C’est un mac, un voyou. Il ne quittera pas ses affaires pour elle. Pourtant, elle ira jusqu’à témoigner en sa faveur pour le faire sortir de prison.

Elle atterrit à l’Élysée-Matignon dans la foulée, grâce à son fils. À l’époque, c’est la boîte où tout le monde se presse. On y dîne avec une vue imprenable sur les Champs-
Élysées, et on y danse sur une toute petite piste qui offre la plus forte concentration de stars de la Capitale. Ginette Mone y est dame pipi. Elle arrive à 20 heures, brique l’endroit du sol au plafond et installe sa petite table. Elle n’est pas déclarée et ne touche que les pourboires. Certains soirs, elle se fait jusqu’à 900 francs.

Pendant son service, pour tuer le temps, elle écrit des poèmes, des histoires, des chansons. C’est comme ça que les garçons commencent à faire attention à elle. Ils viennent lui piquer des idées,  des formules, pour séduire les filles. Le patron lui-même se met à la lire, et l’encourage à publier ses textes, ce qu’elle fait. Son recueil, Poèmes au féminin, est vendu au comptoir. Tout le monde le voit, tout le monde le lit. À commencer par les stars du show-biz qui descendent la féliciter. Tout le monde y passe : « J’en ai vu des vedettes ! Johnny, plein de fois, mais seulement deux fois à jeun. Bécaud, Sardou (très gentil, mais très discret, Sardou). Jacqueline Maillan, (tellement drôle, tellement sympathique même si elle n’avait jamais un centime sur elle) et Catherine Deneuve… Elle, je l’ai vue une dizaine de fois. Pas un regard, pas un sourire, pas un pourboire. Rien. Une vraie conasse. Pourtant, j’étais gentille, disponible, respectable. J’avais presque 50 ans déjà, à l’époque. Je soignais les bobos, les peines. Je donnais un peu d’eau de Cologne à ceux qui avait eu un peu chaud… ». Un temps, Ginette Mone fait des allers-
retours entre l’Élysée-Matignon
et les Bains-Douche, l’autre discothèque parisienne mythique de ces années-là. Une dizaine d’années en tout. Une période bénie bientôt obscurcie par la mort de son fils Gérard, qui travaillait toujours dans le milieu de la nuit, dans des circonstances floues : « Il vivait dans un joli duplex. Il est tombé de l’étage et s’est brisé les cervicales sur le meuble de la télé. Je n’ai jamais cherché à connaître les circonstances. Cela me fait trop souffrir ».

Dans le petit studio de la résidence Lagrange, il ne reste plus grand chose de cette époque. Un exemplaire du disque enregistré avec l’orchestre du Balajan, des photos de Gérard qui sourit, punaisées au mur, une peinture qui la représente en train de chanter, deux ou trois planches contact en noir et blanc, et quelques exemplaires de son recueil de poèmes. « Même Chirac l’a lu, celui-là, rit-elle. Ça lui a plu, à l’époque. Il m’avait envoyé une lettre gentille comme tout pour me dire de lui faire signe si j’avais besoin de quoi que soit. Mais j’m’en fous. J’écris pas pour les autres. Je fais comme m’a dit Polanski, un soir, aux Bains : “Ginette, ne faites pas attention aux autres. Moquez-vous de ce qu’il vous disent, et écrivez”. » 

Solitude, je t’aime… mais tu m’emmerdes

Par Ginette Mone
Les Éditions Sydney Laurent

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.