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EXPÉDITION

Lapérouse revisité

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 10 min

Ancien responsable de laboratoire dans un centre de recherche du ministère de la Défense devenu président d’office du tourisme, Bernard Jimenez a accompli avec son épouse un tour du globe étonnant. Un périple terrestre dans le sillage du glorieux marin et explorateur albigeois Lapérouse, réalisé d’escale en escale, en sept ans, et par intermittence. Il en revient avec un livre captivant édité chez Glénat, dans lequel la rigueur scientifique laisse généreusement passer le rêve entre les mailles étroites de son filet.

Ce fut LA grande aventure scientifique du siècle des Lumières. Une expédition équivalente en ambition et en coût à ce que fut le premier pas de l’Homme sur la lune au XXe siècle. Un voyage amorcé à Brest sous les vivats, et conclu par un terrible naufrage dans les eaux bleues de Vanikoro. À la barre, l’Albigeois Jean-François de Lapérouse, né dans une famille de propriétaires terriens au château d’Hugo, grand manoir lové dans une boucle du Tarn. Parti à 15 ans à l’École de la marine à Brest, commander des bateaux et faire la guerre aux Anglais, c’est pour ses actes de bravoures et son humanisme qu’il est chargé par Louis XVI de naviguer sur les dernières parties inexplorées du globe, avec un leitmotiv très « Siècle des Lumières », comme en attestent les termes de l’ordre de mission du roi : « Nous, Louis XVI, en cette année 1785, donnons ordre et instruction à Monsieur La Pérouse de mener à bien une expédition autour du monde à des fins géographiques, scientifiques, politiques et commerciales. (…) Il devra se concilier l’amitié des principaux chefs et n’usera de la force qu’avec la plus grande modération ».

Avant de périr dans le naufrage, la petite centaine de militaires, savants et artistes embarqués sur les deux navires de l’expédition, La Boussole et L’Astrolabe, expédièrent trois années durant leurs croquis, mesures, prélèvements et observations au roi. Le reste devait arriver à bon port à la fin de l’expédition, au mois de juin 1789. Las, à la date prévue, point de navire. Et quand on tranchera le cou du roi en janvier 1793, toujours pas de Lapérouse à l’horizon. Il faudra attendre 1827 pour qu’un navire de recherche mette la main sur les premières traces du naufrage à Vanikoro.

Vue de l’intérieur du port des Français. La Boussole et L’Astrolabe au second plan. © Service historique de la défense, CHA Vincennes, SH352, pl.8

Bernard Jimenez connaît par cœur cette histoire tragique. Natif de Carmaux, à 15 kilomètres d’Albi, il a grandi dans le culte de Lapérouse, et garde un souvenir précis de sa première rencontre avec le personnage : « J’étais enfant. Avec mon père, on est passés au pied de l’imposante statue de Lapérouse à Albi. J’ai été saisi par la carte et la longue vue. Pour moi ça évoquait L’île au trésor, les pirates. C’est resté gravé en moi comme une invitation au voyage ». À cet âge-là, il vit ses premiers périples touristiques. Comme ses revenus de sont modestes, la famille voyage à mobylette depuis le Tarn vers le Massif Central ou les Pyrénées. Ces aventures pétaradantes à vitesse réduite et à hauteur d’homme le conditionnent à une certaine conception du voyage : « Toute ma vie j’ai voyagé avec ma femme en totale autonomie, y compris dans les zones reculées comme le Kurdistan ou chez les Indiens Navajos ».

Il y a une petite dizaine d’années, il met à profit cette expérience pour assouvir sa passion pour Lapérouse. L’idée : visiter les escales de l’expédition, de la plus accessible à la plus reculée, histoire de s’imprégner des paysages et de comparer les récits des années 1780 aux réalités du xxie siècle. Les sept années de voyages intermittents qui suivent le mènent sur des terrains scientifiques et historiques bien plus riches que prévu… 


Aujourd’hui que votre voyage est fini, de quelle escale gardez-vous le plus grand souvenir ?

La plus extraordinaire, c’est le cap Crillon sur l’île de Sakhaline, en Russie. Un endroit où aucun français, je pense, n’avait mis les pieds depuis Lapérouse. Le cap Crillon c’est le Sud, le bout du bout de la Russie. Une zone militaire face au Japon. Sur place, on trouve des soldats, deux gardes-frontière, et trois météorologues.

Comment avez-vous obtenu l’autorisation de vous y rendre ?

Grâce à l’une des météorologues, justement. Olga. Elle vivait là toute l’année dans des conditions terribles. Comme ses collègues, elle travaillait deux ans sur place et rentrait 4 mois chez elle. Et à notre arrivée, par chance, elle retournait au Cap Crillon après ses 4 mois de vacances. Elle avait un transport fourni par le gouvernement, un gros 4×4. Elle a demandé au chauffeur si on pouvait monter à bord. Il a accepté, à condition qu’il n’y ait aucun échange d’argent.

Comment s’est passé le trajet ?

Épique. Pas de route, pas de piste. Rien. Pour se rendre au Cap Crillon, le seul moyen consiste à passer sur le bord de mer à marée basse. C’est extrêmement boueux. Et en cas d’enlisement, le 4×4 est perdu. On est finalement arrivés à une barrière. Le militaire qui la gardait ne s’est pas montré regardant. Plutôt que de nous demander nos papiers, il nous a tendu un mug, et nous a laissés passer.

Quel genre d’atmosphère règne dans ce bout-du-monde russe ?

C’est difficile à décrire parce que ça ne ressemble à rien de connu. L’endroit est tellement étrange que les quelques personnes qui l’habitent ont visiblement du mal à vivre ailleurs. C’est le cas des deux autres météorologues, par exemple. Un couple. Ils étaient officiellement retraités. Mais à leur retour à la vie normale, ils se sont aperçus qu’ils étaient inadaptés au monde, et sont revenus à la station météo.

Qu’avez-vous vu sur place ?

D’anciens forts japonais et russes abandonnés, puisque l’endroit a été occupé par les deux pays. Et puis des crabes ! Quand la nuit est tombée, la météorologue nous a emmenés ramasser d’énormes crabes du Kamchatka au clair de lune, sous le regard impassible du gardien de phare. Armés de fourches, on en a pris des dizaines qu’on a fait griller ensuite. Enfin, le cap Crillon lui-même tel que l’ont sans doute vu Lapérouse et les autres membres de l’expédition. C’est l’une des rares escales qui n’a pas, en 250 ans, subi de transformation notable du fait de l’activité humaine.

Le nom de Lapérouse est-il connu des rares résidents du cap ?

Olga, la météorologue, s’intéressait beaucoup à Lapérouse. En arrivant au Cap, elle avait fait des recherches sur l’origine de son nom « Crillon ». Et découvert qu’il s’agissait d’un ministre de la marine, de la même famille que les Crillon du célèbre hôtel de la place de la Concorde à Paris. Elle avait ainsi lu l’histoire de Lapérouse. Pour elle, rencontrer des français comme mon épouse et moi, qui s’intéressaient à cette histoire, c’était le Graal !

Ce périple au cap Crillon comportait une grande part de risque. Le jeu en valait-il la chandelle ?

Avec mon épouse on a toujours voyagé ensemble. à 23 ans on a fait notre
première ascension du Kilimandjaro. Et depuis on n’a jamais arrêté de voyager. Qu’on ait construit une maison, eu des enfants, on n’a jamais arrêté. On a donc l’habitude de gérer ce genre de situations. Et puis, avant de partir sur une escale j’étudiais très précisément ce qui existait dans les archives et les publications. On a voyagé comme une équipe de télé, en essayant d’avoir un contact sur place, via une association, une société d’Histoire ou autre. On ne part jamais sans s’assurer une possibilité de rapatriement.

Qu’attendiez-vous de la visite de ces escales ?

L’idée de départ était de comparer l’état des escales à l’époque et leur état aujourd’hui. Finalement, j’ai été beaucoup plus loin dans l’aspect historique et scientifique. J’ai passé beaucoup de temps aux archives. La nouveauté du livre c’est que j’ai été chercher dans les archives espagnoles. J’ai trouvé notamment les rapports espagnols rédigés lors du passage de l’expédition au Chili.

Le cap Crillon, sur l’île de Sakhaline

De même, avez-vous fait des trouvailles dans les archives françaises ?

J’ai retrouvé, dans l’herbier du muséum, une plante dont les graines ont été envoyées de Californie par le jardinier voyageur, et qui ont germé dans le jardin du roi à Versailles. Elle était perdue parmi 15 000 autres plantes. Quelle émotion !

Vous semblez fasciné par Lapérouse et cette expédition. Vos attaches albigeoises suffisent-elles à expliquer cette passion ? 

J’aime Lapérouse parce qu’il était un grand marin, un meneur d’hommes, et qu’il était juste et humain. Juste avec son équipage, et humain avec les autres. Cette humanité est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Lapérouse a été choisi par Louis XVI pour mener cette expédition. Le roi souhaitait une expédition scientifique et humaniste. Il ne voulait pas que ça coûte la moindre vie. Il ne voulait pas qu’on tue des indiens pour s’approprier des terres.

Et Lapérouse a tenu parole ?

Bien sûr. Ses hommes ont été attaqués plusieurs fois sans raison. En Alaska et aux Samoa, il y a même eu des morts. Mais Lapérouse a toujours refusé de tirer sur les indigènes, alors que les soldats, eux, voulaient se venger. Je suis admiratif de Lapérouse qui a su tenir tête à ses soldats. Et surtout d’avoir posé ce regard humaniste sur ceux qu’on appelait alors les Naturels,  sans pour autant faire preuve d’angélisme. Il se méfiait des « philosophes de salon » des Lumières, et de leur vision simpliste du monde.

Un roi humaniste et passionné de sciences. Voilà qui ne colle pas au portrait qu’on fait généralement de Louis XVI

On le considère comme un benêt qui passait son temps à ses travaux d’horlogerie, alors qu’il s’intéressait aux sciences et avait été initié à la cartographie par les plus grands. Cette expédition c’est un peu la sienne. Il l’a voulue, pensée, et a contribué à dessiner l’itinéraire. C’était le grand projet de son règne. Que la France fasse aussi bien que les Anglais, et complète les découvertes de Cook. Le but c’était de rivaliser avec les Anglais sur toutes les mers du globe. Quatre ans de voyage, 200 personnes, moyenne d’âge 25 ans. Les meilleurs instruments et l’élite scientifique de l’époque dans une même expédition… Il fallait toute la volonté du roi pour rendre cela possible.

On dit d’ailleurs que sa dernière phrase avant de monter sur l’échafaud fut « A-t-on des nouvelles de Lapérouse ? ». Est-ce avéré ?

Ce qu’on sait c’est que son confesseur ne l’a pas écrit. Et pour un historien, ce qui n’est pas écrit… Disons que ça participe à la légende. C’est de la tradition orale, rien de plus.

Qu’avez-vous vu ou éprouvé sur les lieux des escales, que vous n’auriez pu découvrir dans les archives ou le journal de bord ?

On partage les émotions liées à chaque lieu. Je pense par exemple à Lituya Bay en Alaska, dite “ Le port des Français”. On y est arrivés en hydravion. Une fois sur place, on est seuls avec les ours ! Quand on voit cette baie par calme plat, avec ses pics de 5 000 m d’altitude derrière, on éprouve cette force tellurique, cette puissance ! On se sent minuscule ! Et on comprend pourquoi Lapérouse ne voulait pas s’y engager. C’est Delangle, capitaine de l’autre navire, plus aventureux, qui insiste. Les deux bateaux ont d’ailleurs été entrainés par le courant et auraient pu faire naufrage.

Qu’avez-vous appris sur place sur les contemporains de Lapérouse ?

Qu’ils étaient courageux et en excellente condition physique. Surtout les savants. Pour l’ascension du volcan Avantchinski, dans le Kamtchatka, ma femme et moi nous sommes faits accompagner en 4×4 jusqu’au camp de base. Les scientifiques de Lapérouse, eux, sont partis à pied depuis Petropavlovsk, 30 km plus bas, avec des mules et les instruments scientifiques sur le dos, avant de faire l’ascension du volcan. Il fallait être jeune, passionné et volontaire pour y parvenir ! Et ça, on a beau l’avoir lu, on ne le comprend vraiment que si on l’a vécu 

L’expédition Lapérouse, une aventure humaine et scientifique autour du monde de Bernard Jimenez, paru aux éditions Glénat

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.