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INTERVIEW

Emannuelle Auriol : Mieux vaut (pé)tard que jamais

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 5 min

La légalisation du cannabis en France n’est plus une affaire de principes, mais une question de temps. Médecins, politiques et chercheurs sont désormais nombreux à la réclamer, à commencer par ceux du Conseil d’analyse économique. Parmi les membres de cet organisme qui conseille le Premier ministre, on trouve deux Toulousains de TSE : le prix Nobel Jean Tirole, et l’économiste Emmanuelle Auriol. Pour cette spécialiste des mafias, la légalisation est le seul moyen efficace de couper l’herbe sous le pied du crime organisé.

Pourquoi la légalisation est-elle la solution ?

Si l’objectif de la société est de lutter contre les mafias, faire en sorte que les gens se droguent moins et les empêcher de devenir toxicomanes, le meilleur moyen d’y parvenir est la légalisation. Les politiques prohibitionnistes ont toutes échoué.

Pourquoi la prohibition ne fonctionne-t-telle pas ?

La prohibition est une fausse bonne idée. Sur le papier, elle parait logique : puisque la drogue est dangereuse pour la santé, on l’interdit, on supprime l’offre légale, et on croise les doigts pour que l’absence d’offre supprime le marché. Mais quand la demande est très forte, (c’est le cas pour le cannabis), elle ne disparaît pas, et les criminels se font un plaisir d’y répondre. La prohibition favorise donc le crime organisé. Si bien que les premiers opposants à la légalisation sont les mafieux eux-mêmes !

Quelles conséquences ?

Elles sont terribles. Il faut blanchir l’argent, corrompre la finance mondiale, créer des paradis fiscaux où des politiques et des fonctionnaires corrompus peuvent placer l’argent sale. Cela engendre une violence phénoménale. Rien qu’au Mexique, les guerres liées à la drogue font 100 000 morts chaque année. Pourtant, une politique de légalisation bien menée pourrait parfaitement enrayer le phénomène.

Qu’entendez-vous par « bien menée » ?

J’entends par là une légalisation qui se fasse avec une production suffisante. Au Canada, l’offre de l’État n’est pas suffisante pour satisfaire la demande, ce qui entraîne une permanence du marché noir. Une légalisation bien menée implique également de mettre la main sur la demande en rendant la consommation coûteuse, en contrôlant la publicité, en interdisant la consommation aux mineurs, et en informant les adultes sur les risques pour la santé. Le tout dans des officines dédiées, comme au Canada, et avec des produits de qualité qui se vapotent, pour ne pas cumuler les effets néfastes du cannabis et du tabac. Rien de nouveau là-dedans : c’est exactement ce qu’on a fait pour l’alcool : on a réduit de moitié, en France, la consommation d’alcool pur par habitant en moins de 40 ans. Sans interdire, mais en éduquant. La prohibition est un outil frustre, qui empêche de faire de l’éducation.

Alcool et cannabis, même combat ?

Les gens ne sont pas idiots. Ils voient bien que le cannabis est aussi dangereux que l’alcool mais pas davantage. D’ailleurs, ils le consomment en masse. En France, on estime à 3,9 millions le nombre de consommateurs de cannabis, contre 300 000, par exemple, pour la cocaïne. Il faut donc confisquer ce marché du deal aux mafias.

Jusqu’où aller ? Faut-il légaliser les drogues dures ?

Je serais pour tout légaliser, en adaptant les politiques à la dangerosité du produit. Pour l’héroïne, je suis favorable au modèle suisse, qui a légalisé sur prescription médicale.

Pour quels résultats ?

Une baisse de la criminalité. Comme la drogue coute cher, elle oblige ses victimes à se prostituer, à cambrioler pour payer une dose et, in fine, à dealer à leur tour, c’est-à-dire à contaminer les plus jeunes et les plus faibles. Et non seulement la légalisation diminue la violence, mais elle permet de plus à la police de se concentrer sur d’autres crimes. Il faut savoir qu’en France, la lutte contre le trafic de cannabis représente des centaines de milliers d’arrestations.

Certains opposants à la légalisation avancent le risque de soulèvement des quartiers où les dealers font la loi, et la disparition de revenus de survie pour certaines familles. Votre avis ?

C’est une idée reçue. Les études sociologiques montrent qu’il y a très peu d’argent qui reste dans ces quartiers. Une nourrice, c’est-à-dire quelqu’un qui stocke du cannabis dans son appartement et risque de longues années de prison, gagne un peu plus de 1000 euros. Les guetteurs eux, sont payés 10 euros de l’heure. Ces quartiers ne sont pas arrosés par l’argent, mais par les emmerdes. Les dealers vident les services publics pour dealer tranquillement. Ils caillassent les flics, balancent des plaques d’égout sur les pompiers. Les habitants souffrent beaucoup. Quant à l’argent, il ne va pas aux petits trafiquants du quartier mais aux têtes de réseaux qui sont au Maroc ou ailleurs. Donc cette histoire d’économie du deal n’est pas un argument.

Plusieurs pays du monde et quelques états des États-Unis ont franchi le pas ces dernières années, en légalisant le cannabis. Quel bilan peut-on tirer de ces expériences ?

Il y a quelques ratés, mais vous ne trouverez pas un seul état qui regrette son choix. Avec le recul, des partisans de la prohibition reconnaissent même le bien-fondé de la légalisation. C’est le cas dans le Colorado, où la légalisation s’est faite contre la volonté du gouverneur, via un référendum d’initiative populaire. Ce même gouverneur a reconnu que les résultats étaient excellents et qu’il avait eu tort.

Le crime organisé étant mondialisé, les initiatives de légalisation d’états isolés et minoritaires ont-elles un impact réel sur les mafias ? 

J’ai bon espoir que les législations évoluent vers la légalisation un peu partout dans le monde. Cela supprimera peu à peu l’essentiel des centres de consommation pour les organisations criminelles. Sans ces marchés, elles s’effondreront, car c’est avec la drogue que toutes les mafias du monde font leur beurre. 

Pour aller plus loin
Pour en finir avec les mafias, d’Emmanuelle Auriol, éditions Armand Colin (2016)

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.