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PORTRINTERVIEW

Duo des non. Le rural moins les murs

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 6 min

Après trois décennies de scène et de radio, le Duo des Non donnera, pour les fêtes, une série de dîners-spectacles dans le jardin (au sens propre) de son créateur Jean-Jacques Cripia. Avec Delphine Delacambra, ils assureront tout eux-mêmes pour une petite centaine de convives, depuis les amuse-gueules jusqu’au salut final. Une prouesse qui méritait bien de passer à la question ce duo qui occupe une niche peu commune dans l’offre saturée de l’humour contemporain : celle du comique rural… à vocation universelle.

Avant de faire l’intéressant pour faire rire les gens, Jean-Jacques Cripia a fait l’instituteur pour faire plaisir à sa mère. 

Ce n’est qu’en 1993, à 33 ans, qu’il a tout plaqué pour créer le Duo des Non, paire comique champêtre tirée de l’anonymat par Patrick Sébastien et un sketch, devenu culte, sur le rugby des champs. De ce succès populaire naîtront un village gersois imaginaire (Bourcagneux) et des dizaines de personnages (coiffeuses, élus, paysans, rugbymen, journalistes, gendarmes, curés ou cantonniers) que quiconque a vécu dans le Sud-Ouest jurerait avoir connus pour de vrai.

Dès 1998, cette petite Gascogne pagnolesque prend vie quotidiennement sur Radio France Landes, avant d’occuper les ondes de Sud Radio pendant 17 ans. Pour donner vie à ce théâtre radiophonique, Jean-Jacques Cripia passe ses nuits à écrire, et n’entend partager ce rôle d’auteur avec personne : Cripia règne sans partage sur Bourcagneux comme Proust sur Balbec, et les partenaires de l’auteur vont jeter l’éponge les uns après les autres.

Après 17 ans sur Sud Radio, le duo renouvelé (qu’il forme désormais avec Delphine Delacambra) officie sur
Radio100%, et se plaît à jouer dans les salles des fêtes et les gymnases mal chauffés, au contact de ces ruraux qu’il moque, rudoie et révère à la fois. Fin décembre, il recevra son public chaque soir sous un chapiteau dressé dans le jardin familial des Cripia, à Grenade. Le maître de maison y cuisinera en personne avant de monter sur scène avec son alter ego chargée de lui donner la réplique et de préparer le dessert. Ils y joueront sans doute la même partition que lors de notre interview : lui disert et caustique, elle laconique et piquante, mais toujours ensemble, et au diapason.

Le Duo des Non a 30 ans cette année. En trois décennies, vous avez changé plusieurs fois de partenaire. Une façon de rester jeune ?

J-J.C. : J’ai créé le Duo des Non en 1989 avec un mec qui avait mon âge. Si on jouait encore ensemble aujourd’hui, on serait un duo de vieux cons. Et un duo de vieux cons, à Toulouse, il y en a déjà un.

Les gens de votre âge sont-ils à ce point détestables ?

Les gens de mon âge, j’en ai fait le tour. Leur présence me renvoie à mes propres carences, à mon avitaminose, à mes insomnies et à mes soucis de prostate. Des problèmes de vieux, j’en ai suffisamment pour ne pas me forcer à subir ceux des autres.

Non seulement le Duo des Non est rajeuni, mais en plus, il est mixte…

La parité est partout dans la société, et c’est une bonne chose. Et puis on se régale, sur scène, avec Delphine.

D.D. : J’ai toujours adoré le Duo des Non. Je l’écoutais dans le bus en rentrant du lycée. Il fait partie de ma culture, de mon univers.

Vous imaginiez pour autant en faire partie un jour ?

D.D. : Jamais de la vie. Mon truc, c’est plutôt la danse.

J-J.C. : Delphine travaillait dans la production du Duo depuis 2009. Quand je me suis retrouvé sans partenaire, on a fait quelques essais, comme ça, pour voir. Et d’emblée, ça m’a plu ! Le fait de composer un duo avec une femme d’une génération de moins que moi m’a poussé à écrire différemment, et à rajeunir Bourcagneux. On a fait les dernières émissions sur Sud Radio ensemble. Et ça a collé.

D.D. : Par petites touches, j’ai essayé de faire en sorte que ce Duo des Non, qui relevait du monologue, repose sur un dialogue véritable. Il faut y aller doucement parce que tous les personnages ont quelque chose de Jean-Jacques. Intervenir sur l’un d’entre eux, c’est toucher une part de lui-même.

C’est vrai ? Bourcagneux, c’est vous ?

J-J.C. : Bien sûr. Si c’était le contraire, ce serait de la triche. On n’est pas le fruit du hasard. On est du pays des gens qui vous ont aimé. Et pour moi, ce pays, c’est le Sud-Ouest. J’avais 13 ans quand j’ai inventé Bourcagneux. Dedans j’y ai mis tout ce que j’aimais et tous ceux que j’aimais. C’est perso. Ça transpire. Les gens d’ici, je les aime. Même les pires. Bien sûr, mon rugbyman est ridicule, par exemple, mais en vrai, les rugbymen, je les bade.

Faut-il être d’ici pour savoir se moquer des gens d’ici ?

Ce que je sais, c’est que les Parisiens ne savent pas nous contrefaire. C’est très vite perfide, hautain. C’est le jacobinisme qui se fout des campagnes. Moi, mon curé est sympathique. Même l’adjoint de l’opposition l’est ! C’est dire !

Finalement, vous faites un peu comme les jeunes standuppers d’aujourd’hui : de l’humour communautaire !

On fait dans le comique régional, nous, pas dans le communautaire. C’est une différence notable. Toutes proportions gardées, on ne peut pas dire de Pagnol que c’est de l’humour communautaire. Non, Pagnol, c’est de l’humour régional.

« Si je jouais encore avec le mec avec qui j’ai débuté, on serait un duo de vieux cons. Et un duo de vieux cons, à Toulouse, il y en a déjà un. »

Quelle est la différence ?

Le communautaire ne fait rire que soi. Le régional est universel.

Les humoristes du moment vous font rire, tout de même ?

Les humoristes, très peu. Et d’ailleurs, je ne prétends pas tous les connaître. C’est impossible : ils sont trop nombreux et ils passent trop vite. Il faudrait contrôler tout ça. Je suis pour un numerus clausus des comiques.

Si les humoristes ne vous font pas rire, qui vous amuse, alors ?

Les comédiens. Luchini est à crever de rire. Et Philippe Caubère…  ça c’est drôle !

Vous ne dites pas cela pour minimiser le talent de vos pairs ?

Franchement, je n’ai pas l’esprit de concurrence. Je ne sais pas faire. Je n’ai aucun sens de la compétition. D’ailleurs, je ne suis pas sportif du tout.

D.D. : Ça se voit, d’ailleurs, qu’il n’est pas sportif du tout.

J-J.C. : Merci. Vous voyez ? Même elle, elle le dit.

D.D. : Personne n’est tenu de rire aux conneries des autres. Il faut simplement respecter le travail de chacun. C’est tout ce qui compte. Nous, on est fiers d’être des artisans, de tout faire nous-mêmes, y compris de monter les lumières.

Depuis 30 ans vous jouez dans les villages, les petites villes, dans ce qu’on appelle prosaïquement les zones rurales. C’est même devenu votre marque de fabrique. Qu’avez-vous appris au contact de ce public souvent oublié ?

J-J.C. : Qu’on les oublie, ces gens, justement. Qu’on les a abandonnés. Pourtant, ils ont une sacrée force en eux. Il en faut, du cran, aujourd’hui, pour être paysan. Pour produire du lait. Pour élever des bêtes.

D.D. : On est impressionnés par ça, et on est fiers de jouer pour eux. Les salles sont petites, on arrive le dimanche comme à la maison. Moi je débarque en jogging avec mon chien, et hop, je monte quelques minutes plus tard sur scène.   C’est direct, ça ne triche pas, et ça rend tout le monde heureux.

J-J.C. : Quand on était sur Sud Radio, le prix de notre spectacle nous interdisait des salles de moins de 400 places. Depuis qu’on a remis la main dessus, on peut enfin faire moins. Jouer devant 150 personnes à Seix ou à Avignonet-Lauragais, c’est ça que j’aime. Ça c’est du boulot. Là, on ne trompe personne. C’est raconter Bourcagneux… à Bourcagneux. Et rire avec les gens, pas à leurs dépens.

Le Bourcagneux de vos 13 ans était-il déjà destiné à la scène ?

Bien sûr ! J’ai toujours voulu être comédien. À six ans, je montais sur la table de la cuisine pour raconter des histoires. Je ne sais pas d’où ça vient. Peut-être de mon père qui me lisait Cyrano le soir. Peut-être d’une répétition des Oiseaux d’Aristophane vue enfant sur le parvis de la Cathédrale d’Auch. Où d’Annie Girardot, extraordinaire dans Madame Marguerite. Ou encore de Jacques
Charon que j’ai vu à 14 ans dans Le Bourgeois Gentilhomme. Mon rêve, c’était de faire comme eux. Plus tard, j’ai joué Ionesco, Molière, c’était mon truc.

Alors pourquoi avoir choisi l’humour ?

Je crois que j’ai basculé dans l’humour par pudeur, pour ne pas emmerder le monde. C’est que je peux être le mec le plus sinistre du monde, si je me laisse aller.

Pourquoi avoir attendu la trentaine pour embrasser une carrière de comédien ?

Parce que je suis devenu instit, par accident. J’ai passé le concours pour faire plaisir à ma mère, et je l’ai eu.

« Bourcagneux, c’est partout, pourvu que ce soit pauvre… et glorieux. »

Vous n’aimiez pas enseigner ?

Non. Je n’ai jamais aimé que deux choses dans la vie : la comédie et la cuisine. Mais vous savez comment c’est. Quand vous êtes enfant on vous demande : “Et qu’est-ce qu’il veut faire plus tard, le petit Jean-Jacques ?”. La spécialiste de ces questions à la con, c’était ma tante. Je lui répondais : “Comédien”. Elle me disait : “D’accord, mais comme vrai métier ?” Alors un jour, pour avoir la paix, j’ai répondu que je voulais être vétérinaire. Elle m’a dit “Ah ? Tu aimes les animaux ? ”. J’ai dit : “Non, mais c’est pas grave. Toi t’aimes pas les enfants et tu es bien institutrice, non ? ”. Alors voilà, je suis devenu instituteur. Ça a duré quinze ans.

Jusqu’au jour où ?…

Où j’ai tout quitté. Femme, enfants et Éducation nationale, pour devenir comédien et créer le Duo des Non.

D’où vous est venu ce nom bizarre ?

J’avais envie de jouer sur cette euphonie. Duo des Non – duodénum. C’est pas n’importe quel organe, le duodénum. Chez les Chinois, c’est le centre de l’équilibre, et dans le corps c’est celui qui fout la merde. Ça me résume bien. Quant au mot « Non », c’est celui que j’ai le plus pensé dans ma vie. J’aime bien ramener ma gueule et ne pas suivre le troupeau. En prenant garde tout de même à ne pas devenir un de ceux que Philippe Muray appelait les mutins de Panurge.

Fin décembre, pour la 4e année consécutive, vous recevrez le public chez vous, sous un chapiteau monté dans votre jardin… 

C’est pas mon idée du tout. Il y a quatre ans, j’étais dans mon jardin, avec Delphine et son mari, et tout d’un coup elle a dit : « Et si on faisait un spectacle dans le jardin ? ». On a pris peur, et puis finalement, on s’est lancés.

D.D. : On fait tout de A à Z. Repas, lumières, costumes. On se lève aux aurores, on cuisine (lui le chaud, moi la pâtisserie), à 19h30 on sert, et à 21h, sur scène ! 

J-J.C. : On fait ça l’été, aussi. Et pourtant, l’été, je suis comme tout le monde, j’aime bien ne rien faire. Mais c’est un tel plaisir. Ça me manquait tellement, ce côté café-théâtre. Et c’est tellement rare de pouvoir le faire. Vous croyez qu’il peut se le permettre Elton John, par exemple ? Non, il peut pas faire à la fois concert et baraque à frites, chez lui. C’est bien la preuve que c’est un privilège d’organiser ça chez soi, à Grenade.

Bourcagneux, en vrai, c’est donc à Grenade, en Haute-Garonne ?

Bourcagneux, au début je l’ai placé dans le Gers, parce que je suis Gersois. Mais Bourcagneux, c’est partout. Partout où c’est un peu rural, un peu difficile. Partout où on installe une scène toute simple avec des lumières pas trop jolies parce qu’il n’y a rien de pire que le clinquant et les éclairages. Il faut que ce soit démerde, tripote et mascagne. Simple, comme dans le poème d’Apollinaire avec le paysan cagneux et son bœuf dans le brouillard d’automne. C’est ça. Bourcagneux, c’est partout. Partout, pourvu que ce soit pauvre… et glorieux 

Le Duo des Non crèche à Bourcagneux. Du 20 au 31 décembre à 19h. Relâche les 25 et 30 décembre. Sur Radio100% tous les jours à 8h50.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.