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TRIBUNE LIBRE

France Charruyer : Des gagnants et des perdants

PAR France CHARRUYER
Temps de lecture 5 min

Spécialisée dans le droit des nouvelles technologies et des usages numériques, l’avocate toulousaine France Charruyer, directrice de la société d’avocats ALTIJ, est assez pessimiste sur la dimension vertueuse de la crise sanitaire que nous traversons.

6h, 6/06 : C’est la journée de la marmotte sur mon smartphone tant les nouvelles se ressemblent invariablement. Les indices boursiers, du chômage, de l’inflation s’affolent, les perspectives de redressement s’effondrent à nouveau. L’expert du jour interpelé explique que c’était prévisible bien que personne ne l’ait prévu. Il fut un temps, désormais révolu, où il existait d’autres ministères que celui de la parole, où la Politique consistait à faire et non à commenter.

Je m’évite pour ne pas gâcher mon petit déjeuner, les derniers tweets à la mode de communicants surfant sur la vague du « tremolo business », ou de la fake-news complotiste.

Sortir de chez soi devient une récompense, que l’on paie d’un QR code « laissez passer les biens portants » et d’une batterie toujours chargée. Mon téléphone se met à biper frénétiquement, avec le suivi des potentiels covidés ou de faux positifs à proximité. Le bruit des notifications de la laisse électronique est en passe de devenir le métronome de nos vies et de nos trajets. Toute rencontre se mue en danger potentiel, Huis Clos est désormais dans nos villes : l’enfer c’est les autres… L’indifférence, signe de barbarie insupportable, est cyniquement encouragée sur la période.

J’arrive au cabinet, assez désert : mes premiers clients se connectent. Pour certains, c’est l’histoire d’une vie, d’une dignité qui s’effondre : avec toujours la même litanie, licenciements, fournisseurs impayés, faillite, cessation d’activité. Puis cela se poursuit, violences, divorce, pensions alimentaires impayées, recours collectifs de covidés et d’oubliés. Trouver les mots pansements et les actions qui sauvent… Pour d’autres, le désastre s’est transformé en opportunités, entre rachat d’entreprises, numérisation des services, utilisation massive de données, de santé, de celles des territoires connectés, et de course à l’IA, dernière frontière à conquérir. Affiner le conseil pour rechercher de la valeur et du lien. Ne pas être angélique, ni se résigner au côté sombre des comportements nous dit Roger-Pol Droit, il y aura toujours des gagnants et des perdants, de la solidarité et du combat, de la guerre et de la paix, de l’amitié et de la lutte.

J’entends au loin le ronronnement d’un drone, acheté par la ville pour contrôler les flux et nos températures. Être visible ou être suspect : les mouchards connectés ne laissent rien au hasard. Nos appareils électroniques, détournés de leurs fonctions premières, se dotent désormais de compétences sanitaires. Linky dénonce ses maîtres, en mal de vacances en bord de mer ou de bol d’air frais.

Avec le déconfinement, notre civilisation en panne, le développement de la précarité et d’inégalités ont transformé le feu qui couvait en poudrière et en nouveaux raisins de la colère. Il fallait que tout change pour que rien ne change. Désormais nous savons que la continuité est une illusion, notre croyance dans le progrès fragile. Notre monde est mort, le nouveau tarde à apparaître, ce qui passait pour délirant la veille devient la norme du lendemain. Nous vivons une époque tyrannique, puisque le propre de cette dernière est d’être imprévisible. Là où le droit permettait de prévoir, la crise dissout cette possibilité dans l’action de l’instant.

20h, je m’autorise à rentrer à pied pour « voir du monde ».  Quelle magnifique expression quand on s’y arrête « voir du monde ». Emmanuel Levinas avait donc raison, voir autrui est une fenêtre sur le monde, quand lui parler en face à face est déjà un privilège. Parée d’un masque, dernière promesse d’anonymat ou d’ombre, dans cette cité transparente, se perdre ou se retrouver est une possibilité…  Fallait-il vraiment avoir « le goût de la mort en bouche » pour apprécier le goût des choses ?

PS : Un an plus tard, on criait sur tous les toits : Vaccin ! Vaccin ! Vaccin ! Nos écrans relayaient l’annonce des laboratoires et le discours des technocrates en place : grâce à « l’excellence » de nos institutions, le covid ne serait plus qu’un souvenir, et tous allaient pouvoir se livrer aux joies de la vaccination. Le vaccin se révéla d’une prodigieuse efficacité. En quelques jours l’humanité recouvra la santé et les accessoires de la santé : la violence, les vices, et la bêtise.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.