Enquête

Isabelle Serça : Il nous manque les corps

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le 14 mai 2020 Temps de lecture : 4 min.
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Professeure de littérature et de stylistique à l’université Jean-Jaurès. Elle est animatrice et coordinatrice de ProusTime, programme de recherche interdisciplinaire sur le temps. De son expérience d’enseignante dispensant désormais son savoir par écran interposé, elle tire quelques observations sur l’espace, le temps, la transmission et la présence de l’autre.

J’ai la chance de pouvoir, en cette période étrange et terrible, exercer mon métier à distance puisque je suis enseignante (à l’université). On peut tout à fait faire cours, écouter, discuter, partager, bref échanger à distance avec un groupe grâce aux moyens de communication dont nous disposons de nos jours et c'est très bien. Mais ce dont nous prenons tous conscience, c'est de ce qui nous manque et qui rend ces séances à distance si harassantes.

Il nous manque les corps.

Il nous manque cette atmosphère dans laquelle on pénètre quand on entre dans une salle de cours, il nous manque les yeux, les postures, ce que crée une assemblée, ce qu'il émane d'elle : une chaleur, une odeur, un fluide, un silence ou un brouhaha diffus… Il nous manque, quand on parle, ces visages levés vers nous. Il nous manque, et tout particulièrement quand on part dans une démonstration un peu compliquée, de pouvoir nous accrocher à tel regard et voir si ça passe ou s'il faut recommencer. Il nous manque, et tout particulièrement quand on plaisante et quand on cherche à détendre l'atmosphère, les sourires et les grognements d’aise. Il nous manque, quand on s'aventure à dire l'indicible, cette qualité particulière de silence attentif - une écoute que l'on touche du doigt, un silence qui devient tangible et sur lequel on s'appuie pour continuer. Il nous manque tous ces corps qui nous renvoient leurs impressions — et l'on sait parfaitement, même dans un amphithéâtre plongé dans la pénombre, si tout le monde est là, autour des mots, autour du discours qui s'échafaude en direct ou autour de la lecture à voix haute d'un passage que l'on aime à proférer : alors le texte découpe un espace dans lequel nous sommes tous rassemblés, dans lequel nous sommes tous embarqués.

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