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Le grand défouloir

Petit pétage de câbles entre amies – Karnage club

PAR Claire VILLARD | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 5 min

Karnage Boudu

Tout casser sans retenue. On pourrait croire à un dispositif cathartique prescrit par un thérapeute. Il s’agit pourtant bien de divertissement. Ce loisir d’un genre nouveau venu des États-Unis, s’est installé à Toulouse à l’enseigne du Karnage Club. Une salle de casse dans laquelle Boudu a accompagné quatre copines venues fêter un anniversaire à coups de haches et de battes de baseball.

Ce samedi, Noémie fête ses quarante ans. Ses trois copines, Julie, Stéphanie et Massandjé, lui ont organisé une activité surprise. « L’escape game, on l’avait déjà fait. On voulait quelque chose d’original. » Elles se sont mises d’accord pour une salle de casse, connue outre-Atlantique sous le nom de « rage room ». Le principe est simple : tout casser dans une pièce dédiée. Un seul site à Toulouse propose cette expérience. Il répond au doux nom de Karnage Club.
Cela se passe à Montaudran. À l’entrée, de grands caractères noirs et orange : l’identité visuelle respire la testostérone. En poussant la porte, on s’attend à tomber nez à nez avec des armoires à glace en colère. Face au bar qui fait office d’accueil – où l’on privilégiera une bonne pinte pour se sentir dans le thème -, cinq cibles, destinées au lancer de haches, l’autre offre du Karnage Club. Des bûches au sol, une photo de chef indien imposant, des PC portables à moitié broyés… mais point de rugbymen barbus en action. Au contraire, les quatre amies s’esclaffent en tentant de se familiariser avec les haches. Noémie, son serre-tête rose à paillettes  » Party Time  » bien vissé sur la tête, se concentre sur son objectif, déroule le poignet et lance l’arme. Pas loin. Les filles ont réservé une cible durant une heure, en attendant de passer à la salle de casse. Elles ne sont pas allées jusqu’à vêtir les chemises à carreaux façon bûcheron à disposition des joueurs voulant se la jouer homme des bois, mais tentent sérieusement d’améliorer leur technique. De temps à autre, une lame se plante d’un bruit sec, et elles sautillent de fierté.
Pendant ce temps, Guillaume, le patron, prépare la salle. Il y dispose du matériel informatique, des bouteilles vides, du petit mobilier, un échantillon de ce qu’il récupère chaque jour auprès des déchetteries, et qui finira en miettes dans quelques minutes, après avoir été savamment massacré par les participantes. « Tout ce qui est cassé est confié à notre prestataire qui s’occupe du tri et de la gestion des déchets jusqu’à son recyclage », précise le maître des lieux, au discours sur l’impact environnemental de son activité bien rôdée.

Karnage Boudu

Il garantit que tous les objets destinés aux casseurs sont hors d’usage et prélevés juste avant leur départ pour la déchetterie ou, pour le multimédia, fournis par une société spécialisée.
Le petit groupe est convoqué au vestiaire. Guillaume détaille les consignes de sécurité et présente les équipements obligatoires : une blouse, un casque et un masque, des gants anti-coupures, des sur-chaussures. En option, des coudières et des genouillères pour un total look. « C’est seulement si vous avez envie de ressembler à Robocop ! » « Trop stylé ! », rigole Noémie. Massandjé trépigne : « Je sais que ça va me plaire, mais je ne sais même pas pourquoi ! » Sous les blouses, de simples t-shirts : on les a prévenues, ça va transpirer ! Elles ajustent les protections et sortent enfin, telles des agents de décontamination dans un film de science-fiction, sous le regard amusé des lanceurs de haches.
Guillaume poursuit le protocole : « Maintenant, le choix des armes ! Qui veut une batte de baseball ? Qui préfère un pied de biche ? » Et pour un carnage personnalisé et sur-mesure, elles peuvent aussi passer, sur leur smartphone, la musique de leur choix.
Ce qui inspire grandement Noémie : « Et si on mettait des chants de Noël ? Ça ferait bien Chucky comme ça ! ». Guillaume les fait alors pénétrer dans ce qui sera leur salle de jeu pour une vingtaine de minutes. L’espace est réduit, les murs recouverts de panneaux de bois aggloméré, et sur certains pans, du papier peint imitation brique ou bibliothèque, histoire de se sentir comme dans son salon. La lumière très vive. Au sol, comme sur un stand de fin de brocante, une imprimante, une chaise, un peu de vaisselle, quelques bouteilles et divers objets qui ne seront bientôt plus identifiables. Le patron referme la porte en leur souhaitant de bien s’amuser.

Karnage Boudu

Le Karnage Club se remplit peu à peu. Depuis son ouverture en novembre 2018, il ne désemplit pas, à tel point que Guillaume a dû ralentir la cadence. Timides durant les premières minutes, on entend maintenant nettement les bris de verre des filles en mission destruction. On devine des objets qui viennent s’exploser par terre, on imagine des touches de clavier jaillir en bouquets, des éléments de mobilier finir par céder sous les coups de battes déterminés. Tout à côté, les lancers de hache s’enchaînent, ponctués d’exclamations toujours plus enflammées. Entre les lames métalliques qui n’atteignent pas leur cible et tombent bruyamment, les cris de déception ou d’encouragement, l’environnement sonore devient difficilement supportable.
Un groupe de jeunes hommes tend l’oreille, curieux, en direction de la porte de la rage room. « Elles y sont encore pour un petit moment », commente Guillaume. La réaction ne se fait pas attendre : « Elles ? Ce sont des filles ? » Non seulement ce sont des filles, mais elles ne sont pas du tout une exception. « Pour la salle de casse, elles sont environ 70% de ma clientèle », assure le responsable. « La majorité ont entre 25 et 30 ans. » Anniversaires, enterrements de vies de célibataires, et bien sûr, beaucoup de team building… On vient casser avec la même adrénaline que celle qu’on ressentait, trente ans plus tôt, en découvrant les premiers lasers games. Sauf qu’ici, stratégie, technique et esprit d’équipe ne font pas partie du programme. « 95 % sont là pour rigoler. » Les 5 % restants sont quant à eux animés d’intentions différentes et parfois très personnelles. « Une jeune fille vient régulièrement et toute seule, avec un carnet. Lorsqu’elle est dans la salle, je l’entends parler, comme si elle s’adressait aux objets et qu’elle revivait des scènes de sa vie… C’est sans doute une forme de thérapie pour elle. » Au Karnage Club, on peut aussi apporter ses propres objets, et même imprimer la photo de son pire ennemi avant de l’épingler sur une cible… « Ça arrive rarement, reconnaît Guillaume. En revanche, je peux avoir des demandes particulières, comme cette dame qui insistait pour que je mette plusieurs téléphones dans la salle. J’ai compris seulement après qu’elle était standardiste. »
Guillaume peut suivre en direct ce qu’il se passe dans la salle de casse. Tout est filmé, pour une question de sécurité, mais aussi parce que certains joueurs souhaitent conserver un souvenir de leurs étranges « exploits ». Un écran au-dessus du bar permet même d’assister au massacre en temps réel. L’expérience est déstabilisante. Quatre individus anonymes en train de détruire intégralement leur environnement, le tout filmé par une caméra type vidéo-surveillance : sensation gênante d’être le témoin d’un violent braquage sans pouvoir intervenir, le tout dans une atmosphère légère en totale inadéquation avec les images.

À sa sortie du défouloir, la petite équipe a nettement perdu en excitation. D’abord en raison de la fatigue physique. « Ça fait du bien, on dirait qu’on a fait du sport », souffle Stéphanie. Dans le vestiaire, c’est le grand débrief, et les ressentis sont mitigés. Noémie confie avoir dû braver un certain malaise : « Il y avait des jouets d’enfant, ça faisait un peu bizarre. » Si la majorité est « contente de l’expérience », seule celle qui était la plus enthousiaste au départ s’avère déçue. Massandjé a eu peur pour sa sécurité, malgré les équipements de protection. « Finalement, je me suis mise en retrait et j’ai surtout regardé. »
Noémie conclut la séance : « Bon, on va quand même boire une bière, maintenant ? » Plus classique que de casser des ordinateurs, mais une valeur sûre pour trinquer à ses quarante ans.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.