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Sadran sans rancune – Olivier Sadran


Temps de lecture 10 min

OlivierSadran

Il était écrit que rien ne serait facile pour Olivier Sadran à la tête du TFC. Son mandat, amorcé en 2001 avec un plan de reprise validé de justesse et un Stadium municipal endommagé par l’explosion de l’usine AZF, s’achève en 2020 avec une descente en Ligue 2, un rachat par un fonds d’investissement américain, et une saison grippée par la Covid-19. La plus longue présidence jamais assurée dans l’histoire du TFC ne peut cependant se réduire à son incipit ou à son épilogue. Ce serait effacer un peu vite 17 ans consécutifs passés dans l’élite, un tour préliminaire de Ligue des champions, et une 4e place au championnat de L1. Du jamais vu depuis le TFC 86 de Marcico, Passi et Stopyra.

L’entrepreneur toulousain a commencé par conquérir le cœur des supporters en leur offrant la remontée en Ligue 1 deux ans après la rétrogradation administrative du club en National pour des motifs financiers. Jeune patron d’une entreprise de restauration aérienne, il s’est lancé dans le foot en 2001 pour sauver le club. Le soir du rachat, à la télé régionale, ce natif de Toulouse de 32 ans né à Toulouse clame son désir de bien faire : « Tout le monde a envie de créer cette âme qui a longtemps manqué à ce club (…) On a un budget cohérent et sérieux mais l’âme du club ne peut pas s’acheter. Nous avons une seule ambition : recréer une âme. »
L’épopée des « Pitchouns » équipe de jeunes joueurs formés au club (Giresse, Emana, Cardy…) entourés de vieux briscards rompus aux joutes du championnat de France (Lièvre, Revault, Prunier) entraînés par Erick Mombaerts, marque une génération de supporters et ancre le souvenir d’un président passionné. « On a senti toute son énergie, son envie de faire repartir un club cher à son cœur. Il voulait se fondre dans le club, l’équipe, être proche des joueurs. On a tout de suite compris que c’était un passionné. Il réalisait un rêve de gosse » se souvient Julien Cardy, 20 ans à l’époque.
Olivier Sadran, à peine plus âgé que ses joueurs, détonne dans ce milieu. Le président crée une proximité inédite avec eux joueurs. Il reçoit régulièrement l’équipe chez lui pour un repas ou un moment de détente : « Il y avait un esprit de famille. Il voulait être un grand frère plutôt qu’un président. Il ne voulait pas de barrière entre les joueurs et le staff. » poursuit le milieu de terrain. Omniprésent, dynamique, en constante recherche de créativité, c’est bien à Olivier Sadran que le TFC doit sa reconquête.
Le club gravit doucement les échelons et devient un visage familier en première division. Ce qui n’est pas rien, comme le rappelle le président : « Je rappelle que la spécialité à Toulouse, hormis le match contre Maradona, c’était de monter, de descendre et de déposer le bilan ». Cette progression connaîtra son apogée en 2007, lors de la dernière journée du championnat. Dans un Stadium incandescent, le TFC alors entraîné par Elie Baup, terrasse son rival bordelais pour s’offrir une place en barrages de la Ligue des champions. Les yeux humides, Olivier Sadran, enlace ses joueurs comme ses enfants. Six ans après la reprise du club, et des affiches improbables contre Louhans-Cuiseaux ou Noisy-le-Sec en troisième division, c’est le grand Liverpool de Steven Gerrard qui s’apprête à fouler la pelouse du Stadium.
Le chef d’entreprise ne le sait pas encore, mais ce moment constituera un Everest dans l’histoire du club. Et un tournant qu’il ne saura pas faire prendre à son club incapable de capitaliser sur ses réussites et contraint de vendre ses meilleurs joueurs au fil des ans, d’Elmander à Emana en passant par André-Pierre Gignac.

Les saisons suivantes, le Tèf alterne le très bon, avec une autre qualification européenne en 2009, et le moins bon avec un maintien acquis de justesse en 2008. Qu’importe, le club se stabilise dans la première moitié du classement et Olivier Sadran semble toujours prendre autant de plaisir à pouponner « son » club. Mauro Cetto, arrivé après l’exploit de 2007, et capitaine durant plusieurs saisons en atteste : « Il était très attentif et avait beaucoup d’égard pour moi comme pour les autres joueurs. C’est quelqu’un de droit, d’honnête. Je me suis identifié à lui, nous étions très proches. Malgré le temps et la distance nous sommes restés en contact. »
Aimé des supporters, reconnu dans le milieu sportif, flatteusement affublé du surnom de « Petit Aulas », Olivier Sadran perd néanmoins peu à peu la flamme à mesure que l’équipe patauge sur le terrain. De plus en plus discret dans les médias, à qui il reproche leur manque de pertinence et de rigueur, il se concentre, en coulisse, sur le rôle sociétal du club, auquel il attache une grande importance depuis son arrivée au poste de président. Il multiplie les actions en faveur des jeunes, notamment dans les quatiers populaires, préférant le sport émancipateur au sport business. François Briançon, adjoint en charge des sports sous la mandature de Pierre Cohen et proche du président, en garde un souvenir ému : « Ce qui m’a frappé, c’est qu’il n’était pas dans une démarche de business avec le TFC. Le fait que l’on ne parle jamais en mal du Tèf était une source de fierté pour lui, comme le fait qu’il n’y ait pas de problème dans le stade. Mais il regrettait qu’on ne parle jamais dans les médias du rôle social du club ».
Parallèlement, Olivier Sadran connaît une croissance exceptionnelle avec son entreprise Newrest, qui emploie aujourd’hui 23 000 personnes dans le monde. Par obligation, il lui arrive de délaisser le TFC au profit de Newrest.
Jean-Luc Moudenc, qui a connu Olivier Sadran lors de ses deux premiers mandats, d’abord de 2004 à 2008 puis de 2014 à 2020, a parfaitement senti cet éloignement : « On a assisté à sa prise de recul, on savait qu’il réfléchissait à son avenir au club. Ses aspirations ont changé, c’est indéniable. » Sans doute le manque de soutien du tissu économique local a-t-il fortement pesé dans la balance : « C’est un constat objectif, et je ne peux que le rejoindre. Il a adossé le succès de sa propre entreprise Newrest au développement du TFC mais cela n’a pas suffi. Le tissu économique toulousain s’intéresse traditionnellement plus au Stade Toulousain qu’au football », observe le maire de la Ville rose.
Pour autant, avec un caractère comme celui d’Olivier Sadran, l’économie n’ explique pas tout. L’ évolution du milieu du football, la mentalité des jeunes joueurs moins en phase avec ses aspirations personnelles et la fracture avec la frange active des supporters ont contribué à creuser un fossé entre le club et son président. Jean-Baptiste Jammes, créateur du site de supporters lesviolets.com, l’a constaté : « J’ai l’image d’un président qui a été saoulé par le football, saoulé par le TFC, saoulé par les supporters, saoulé par l’attitude de certains joueurs et qui n’a pas su donner un second souffle à son club entre 2009 et 2020. Surtout, il s’est entouré de personnes qui n’auraient pas dû occuper des fonctions de cette importance ». L’histoire d’amour entre le TFC et son président se termine ainsi dans la douleur, laissant quelques beaux souvenirs et un petit goût d’inachevé.

Qu’allez-vous faire maintenant que vous n’êtes plus président du TFC ?
Pour l’instant, ce qui me préoccupe, c’est la sortie de crise Covid de mon entreprise. Ensuite, j’ai beaucoup de projets hors football. J’ai toujours eu la passion du sport, et elle est loin d’être éteinte.

Pourquoi n’avoir pas quitté la présidence plus tôt ?
La question n’est pas de vouloir, mais de pouvoir. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, il faut assumer tous les ans les déficits abyssaux (ou pas) devant la DNCG, et remplir son rôle d’actionnaire.

Redbird est-il le bon actionnaire pour le TFC ?
C’est un excellent choix pour l’avenir et un excellent actionnaire de référence pour le TFC futur. J’en regrette d’autant plus la descente. Même si, en reprenant toutes les statistiques depuis 1938, ces 20 dernières années constituent meilleure période en termes de continuité au haut niveau jamais connue par le club.

Quand vous regardez dans le rétro, que vous inspirent ces 19 années passées à la barre du Tèf ?
Trois périodes bien distinctes. La première très sympa à vivre, jusqu’en 2012 : des modifications d’infrastructures importantes sur le Stadium, la création du centre de formation, du restaurant Le 1938, une dynamique forte qui était adossée à une dynamique sportive également très forte. C’était une aventure humaine exceptionnelle, les Pitchouns, la Ligue 2, la Ligue 1. Ensuite, une période plus stable, notamment avec les entraîneurs, pendant laquelle nous étions à notre place. Il y avait moins d’euphorie, mais davantage de stabilité. Des joueurs en devenir (Moussa Sissoko, Capoue, Ben Yedder), la période Gignac, Elmander… des gars extraordinaires. Des moments d’euphorie avec les demi-finales de coupes. Enfin, il y a les cinq ou six dernières années, médiocres à tous les niveaux. Dans la dynamique, la créativité, les résultats sportifs, la valse des entraîneurs, et le niveau de nombreux joueurs.

Que retenez-vous à titre personnel ?
Sans hésiter, le rôle sociétal qu’on a essayé de jouer dans l’agglomération toulousaine et dans la région. De mon point de vue, ça n’a jamais été apprécié à sa juste valeur. On n’imagine pas l’influence que peut avoir ce sport sur le comportement et l’éducation des enfants, notamment dans les zones dites difficiles. De là naturellement on est en venu à la formation et on s’est focalisé dessus. Nos recettes n’étaient pas suffisantes donc c’est devenu un élément de survie. On a misé sur la formation qui de temps en temps nous a causé quelques déboires, puisqu’on s’est séparé de certains jeunes qui avaient un comportement que l’on n’ estimait pas correct, que ce soit des vols ou des attitudes agressives. Au-delà de former des footballeurs, on a aussi formé des hommes, avec des taux de réussite au Bac très important par exemple.

D’où votre déception lorsque des joueurs formés au club l’ont quitté prématurément, comme Todibo récemment ?
Je regrette que nous n’ayons pas bien géré Todibo pendant sa période de formation. Ce n’était pas quelqu’un de facile, mais quand on est éducateurs, on doit s’adapter, on doit arriver à ses fins par le dialogue. On n’entre pas dans un rapport de force avec un gamin de 15 ou 16 ans. Vous devez l’amener où vous voulez. Quand je l’ai vu jouer lors d’un entraînement il y a trois ou quatre ans, je me souviens m’être retourné vers les entraîneurs en leur disant : « Il est incroyable ce joueur, pourquoi il ne joue pas ? » On m’a répondu : « Non c’est trop tôt. Il est difficile. C’est compliqué. Il a fait ceci et cela ».

Revenons à votre parcours de président. Comment expliquez-vous que le Tèf n’ait pas réussi à capitaliser sur la progression constante jusqu’en 2010 ?
Même dans la belle période de 2007 avec la coupe d’Europe, on n’a jamais su augmenter suffisamment nos recettes de billetterie, de marketing, de sponsoring pour pérenniser la situation et s’asseoir sur un socle fort d’abonnés. Pour tenir économiquement, on a fait beaucoup de trading et de vente de joueurs, ce qui, mécaniquement, nous a affaiblis. On n’a pas su capitaliser sur cette période de succès. C’est notre grande responsabilité. Sans compter le fait que même dans ces années-là, on a toujours eu du mal à avoir le support des acteurs économiques locaux, y compris du secteur aéronautique. Et pourtant, je crois qu’il y avait de la créativité, une bonne ambiance.

Pourquoi ce désintérêt du tissu économique local ?
Sans doute parce que les acteurs locaux savaient que même sans soutien, le TFC vivrait grâce à la stabilité de son actionnaire. Plus ou moins consciemment, ils se disaient que quel que soit le montant du déficit à la fin, je serai toujours là. On me disait : « Bravo pour ce que vous faites !», mais on ne m’aidait pas à créer la dynamique.

Votre prise de recul ces dernières années peut-elle aussi expliquer cette mauvaise dynamique ?
Ce qui est certain, c’est que je n’ai pas suffisamment préparé cette prise de recul. Mon entreprise a connu une croissance extraordinaire et a accaparé mon attention. J’ai aussi consacré davantage de temps à ma famille. Mes enfants ont grandi et j’avais envie d’accompagner la réussite de leurs études. Et puis… le milieu du foot m’est apparu de moins en moins stimulant intellectuellement. J’ai opté pour une présidence déléguée, mais on a eu du mal à changer de modèle.

Vous avez délégué… sans déléguer ?
On peut dire ça ! C’est paradoxal, mais ce sont des années où tout en faisant des impasses sur des éléments de gestion qui auraient pu améliorer le club (investir dans la data, prendre du temps pour chercher le bon entraîneur, investir sur les hommes de la cellule de recrutement, travailler sur le centre technique etc.) on a dépensé des sommes phénoménales sur des joueurs, ce que nous n’avions jamais fait auparavant. Les choses n’ont pas été faites correctement, et c’est ma responsabilité.

Vous mentionnez le fait de ne pas avoir pris le temps de de chercher « le bon entraîneur ». Vous sembliez d’ailleurs assez remonté contre les entraîneurs ces derniers temps…
Disons que je me suis trompé. On n’a pas su encadrer durablement nos entraîneurs comme le font les grands clubs. Les encadrer avec une direction sportive et avec de la donnée réelle, de la data, pour faciliter les choix… Et puis, vous savez, c’est compliqué les entraîneurs aujourd’hui. Ils occupent un poste difficile psychologiquement et sont soumis à la pression des médias.
Quand ça ne va pas, ils s’enferment. Quand ça va mieux, ils sont inabordables. J’ai toujours essayé de les aider, mais ils considèrent qu’ils détiennent un savoir qui ne peut pas se partager. Pourtant, je veux bien qu’ils aient appris à Clairefontaine comment faire un toro ou un bout de tactique, mais ce qu’on leur demande avant tout, c’est de manager des hommes. Et de ce point de vue-là, je pense qu’ils ont tous des choses à apprendre. Le choix des entraîneurs depuis quelques années est un échec, et j’en suis responsable.

Qu’en est-il des joueurs ? On dit que vous n’étiez plus trop en phase avec la jeune génération…
Dire que c’était mieux avant, c’est déjà être un vieux con. Et je préfère éviter. Il n’en reste pas moins que je me reconnais davantage dans les valeurs d’un Yannick Cahuzac que dans d’autres. Mais tout ça est lié au fait que j’ai passé moins de temps dans le vestiaires ces dernières années qu’au début. Si je l’avais fait, j’aurais sans doute créé des relations aussi proches avec les joueurs de 2020 qu’avec ceux de 2010.

Pourquoi rester au capital et ne pas tourner la page complètement ?   
J’aurais toujours de l’affection pour le club, et c’est une manière de continuer à le supporter. Et Redbird en avait aussi envie. C’est aussi une façon de continuer le travail qui a été entrepris depuis 20 ans, et qu’on ne peut pas voir uniquement par le prisme des critiques de quelques détracteurs qui, pour la plupart, étaient tout juste nés en 2001.

Vous faites référence aux Indians et à lesviolets.com, qui vous ont souvent critiqué ?
Quand je dis ça, je ne dis rien de plus. Il ne faut pas imaginer que l’avis d’une trentaine de personnes qui communique très bien, soit le reflet de l’opinion de la majorité des supporters.

Comment avez-vous vécu la défiance de cette frange de supporters ?
J’aurais peut-être dû y accorder plus d’importance. Peut-être pas. Mais je ne l’ai pas mal vécu. Cela ne m’a pas touché. J’ai assumé mon rôle, je n’ai pas accompli tout cela pour la notoriété. J’ai fait de mon mieux, et je reconnais que sur la fin, ce n’était pas suffisant.

En marge de ces malentendus, vous avez essuyé des critiques plus générales sur l’absence de communication du club. Vous comprenez ces reproches ?
La question de la communication et de la pauvreté du traitement médiatique a contribué à me lasser doucement mais sûrement de ma tâche de président. Quand vous faites du social ou que vous avancez des arguments relatifs à la bonne gestion du club, les journalistes ne reprennent pas ces infos. Ces thématiques ne les intéressent pas. Avec eux cela tourne toujours autour des mêmes choses. En conférence de presse vous répondez à une question, et le suivant repose la même. Franchement, c’est usant. J’ai donc décidé de moins communiquer. Je reconnais que c’est une erreur vis-à-vis du club. J’aurais dû mettre en place quelqu’un qui dise aux journalistes ce qu’ils avaient envie d’entendre.
C’est-à-dire ?
Des infos people, des ambitions plus marquées, des éléments sur les potentiels transferts. Je comprends que les fans aient besoin de ça, mais je continue de penser que 80% des informations qui sortent dans la presse sont fausses. Et je continue à dire que des joueurs négocient leurs notes dans les quotidiens en échange d’informations qu’ils donnent. Ce n’est pas sain et cela va à l’encontre de la solidarité d’un groupe, parce que ces informations données desservent les coéquipiers de ceux qui les délivrent. On sait très bien que ceux qui donnent des informations ont toujours des notes bien supérieures dans la presse.

Vous allez continuer à suivre le TFC et à vous rendre au Stadium ?
Bien-sûr. Ce que je ne ferai pas, c’est empiéter sur le rôle de Redbird et de Damien Comolli. Ce que je ne ferai pas c’est donner mon avis sur quoi que ce soit. Je m’en tiendrai à mon rôle d’administrateur. Je ne suis pas aigri, je suis ravi. Je n’ai qu’une envie c’est qu’ils réussissent et fassent beaucoup mieux que ce que nous avons accompli ces 20 dernières années.

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.