retour haut de page

Reportage

Caresses sur ordonnance – Chêne Vert

PAR Agnès BARBER
Temps de lecture 8 min

Chêne vert

Depuis une dizaine d’années, les expériences de médiation animale se multiplient avec succès dans les domaines de la santé et du social. Relais précieux des soignants et des éducateurs, les animaux se sont imposés dans bon nombre de thérapies et de programmes socioéducatifs. C’est le cas au Chêne Vert, situé à Flourens, près de Toulouse. Un ranch où l’espoir d’un mieux-être se promène au bout d’une laisse ou d’un licol.

Au ranch du Chêne Vert, l’hôte d’accueil s’appelle Lucky. C’est un alpaga, animal cousin du lama. Curieux, il s’avance en faisant des yeux ronds et en découvrant ses dents. L’envie de tâter la grosse choucroute permanentée au sommet de son crâne est plus forte que la peur, même pour une journaliste poule-mouillée, capable de partir en courant devant un chihuahua.
C’est d’ailleurs à cela que sert Lucky. C’est « l’atout curiosité », d’Alice Belloc, éducatrice spécialisée, formée à la médiation animale, et l’une des deux salariées du pôle social du Chêne Vert : « Comme l’alpaga est un animal peu courant, il est très valorisant ! Quand on le balade au bout du licol, c’est comme si on gagnait 12 000 points en fierté et en confiance en soi ! » Et c’est important car les personnes qui viennent au ranch sont souvent cabossées par la vie. Le camélidé de 80 kilos, – dont le dos fragile interdit qu’on grimpe dessus – s’est imposé comme la mascotte de la ferme. Il a été choisi car il est facile à mener en main, ce qui permet à Alice de mettre en place de petits parcours de maniabilité où il est simple de progresser et d’être valorisé. Selon l’éducatrice, l’alpaga est un animal calme et paisible, d’humeur stable, avec un côté « doudou », rassurant pour des publics qui peuvent se montrer angoissés.
Le ranch du Chêne Vert est situé au centre d’un vaste pôle social constitué d’une maison d’enfants à caractère social, d’un service d’accueil de jour et d’une maison relais (anciennement appelée « maison de famille »), gérés par une association mère, l’Anras. Au quotidien, Alice et sa collègue encadrent des bénévoles comme Corinne, chargés des soins prodigués aux animaux. Ces bénévoles sont des résidents de la maison relais ou des jeunes de la maison d’enfants. Ils sont autonomes dans leurs tâches, possèdent les clefs de la ferme et ont signé un contrat d’engagement. Corinne s’est ainsi inscrite trois matins par semaine pour ouvrir les boxes, s’occuper des poules et des lapins… Elle prend sa responsabilité très au sérieux, estimant que les animaux le lui rendent bien : « Je suis parfois plus à l’aise avec les animaux qu’avec les humains », confie-t-elle. Ne ménageant pas ses efforts quand il s’agit de faire le grand nettoyage des boxes, distribuant des caresses et « veillant au grain », Corinne ne raterait ces rendez-vous au ranch pour rien au monde.

Selfies avec Fauve
Alice propose également la médiation animale lors de l’accueil de jour de jeunes en décrochage scolaire : « On est 6 éducateurs avec des compétences particulières, il y a par exemple un éducateur sportif, une éduc’ scolaire… Notre objectif est de remobiliser les décrocheurs pour leur permettre de retrouver confiance en l’adulte, de retrouver du désir, de découvrir des domaines inconnus.., jusqu’à une entrée en formation ou une rescolarisation. » À la ferme, pour soutenir l’éducatrice dans cette vaste mission, il y a Lucky, mais aussi l’âne Denver, Ulysse le cheval, Arielle la jument, Marguerite la vache, Cerise, Scoubidou et Paloma, les chèvres, et surtout Fauve, un partenaire devenu incontournable. Fauve c’est la propre chienne d’Alice, un malinois qui participe activement à l’accueil sur le ranch : « Quand les jeunes la voient la première fois, ils la prennent pour un “chien de flic” ». C’est vrai que c’est un chien d’autorité qui impose le respect. Mais elle va toujours au-devant des autres. Elle arrive, elle pose un bâton pour jouer, au pied du nouveau-venu. C’est elle qui entame le dialogue ».
Depuis que l’éducatrice prend Fauve avec elle au ranch, elle remarque que le premier contact avec les jeunes est plus facile. La chienne, impressionnante, oblige les ados à entrer en communication avec les éducateurs et à briser la glace. Mais Alice nuance : « Si Fauve est sociable, ce n’est pas non plus un chien bisounours, qui se laisse papouiller: elle a ses états d’âme qui forcent l’observation, et obligent à réfléchir à son comportement et à différer ses réactions pour s’adapter. La chienne n’est toutefois jamais contre une petite promenade, « c’est pratique quand un jeune commence à monter en pression, on part dans la forêt, ça permet de s’aérer et de se poser. Tenir un chien de cette race-là en laisse, se faire obéir par lui, renarcissise : les jeunes sont hyper fiers, font des selfies avec elle », explique Alice.
Pour Zoé*, 13 ans, qui vivait avec 12 chiens chez ses parents, la relation avec les animaux est en tout point bénéfique : « Quand je viens à la ferme, si je suis énervée, ça m’apaise, si je suis triste, ça me rend heureuse… ». Zoé a un rapport très dense avec les animaux, dont elle n’a absolument pas peur. « C’est la seule qui embrasse Fauve sur la truffe », constate Alice. Grande sportive, Zoé s’entraîne même à la voltige avec Arielle, la jument, sous les encouragements d’Alice, ancienne monitrice équestre. « Au mois de juin, j’ai fait une démonstration seule devant 30 personnes, et même mon père est venu… », raconte fièrement Zoé.

« L’objectif de la médiation animale est de mettre en relation l’humain et l’animal pour renforcer l’action des travailleurs sociaux et des soignants. Ce programme social, thérapeutique ou éducatif, est mené dans l’intérêt de l’un et le respect de l’autre », résume Boris Albrecht, le « monsieur médiation animale » en France, directeur de la Fondation Adrienne et Pierre Sommer, qui soutient une centaine de programmes sur le territoire. Le respect « de l’autre » dont il est question, c’est le bien-être animal, sujet hautement sensible, au cœur des questionnements actuels.
Car les animaux sont aussi des éponges : ils absorbent les émotions humaines. Alice sait quand ses partenaires ont besoin de faire une pause. Fauve, par exemple, a droit à ses récrés à la pause déjeuner car elle est très sollicitée et a besoin de « décharger ». La chercheuse Marine Grandgeorge, spécialiste du comportement animal et humain, précise : « On commence à mener des études pour être sûrs que les animaux utilisés dans la médiation ne souffrent pas. Car le bien-être des humains passe avant tout par leur bien-être à eux. »
Plusieurs dizaines d’années après l’émergence de la médiation animale, on s’interroge désormais sur les conséquences de ces thérapies sur les animaux.
Petit retour en arrière : c’est un psychiatre, le Dr Boris Levinson, qui a fait la découverte de la médiation animale il y a 6o ans… un peu par hasard ! Un de ses petits patients autistes, arrivé en avance à son cabinet, tombe nez à nez avec Jingles son chien : l’animal lèche le visage de l’enfant, qui se laisse faire. Le médecin décide alors d’intégrer Jingles aux séances qui lui permet de rentrer en communication avec cet enfant qui jusque-là, ne parlait pas.
Plus tard, c’est le cheval qui va devenir le pilier de ces thérapies. En France, il existe désormais un métier reconnu officiellement, équicien, qui consiste à accompagner ou soigner, grâce au cheval, des personnes fragiles, malades, ou porteuses de handicaps, et notamment des personnes avec autisme. Attention, il ne s’agit pas d’équitation mais avant tout de s’occuper du cheval : le caresser, le brosser et parfois le monter. Selon les spécialistes comme Marine Grandgeorge, on améliore ainsi les capacités de communication des personnes avec autisme. Selon elle, les trois quarts des centres consacrés à l’autisme, proposent désormais des activités de médiation animale. « Toutes les études scientifiques attestent de l’énorme bénéfice apporté, que ce soit d’un point de vue social ou émotionnel. L’animal ne jugeant pas, nous ressentons un amour sans conditions et cela renforce ainsi l’estime et la confiance en soi », explique la chercheuse. Pour un enfant autiste, les mimiques faciales du cheval semblent être beaucoup plus faciles à décoder que celles des humains. Le contact avec le regard favorise l’échange et peut stimuler le langage. En montant sur un cheval, l’enfant fait le plein de sensations. Il lui faut aussi adapter la position de son corps au mouvement de son cheval : c’est une forme de dialogue, sans mots. Précieux.

Le chien, ce psy
Moins développée mais toute aussi précieuse, la médiation animale au sein des hôpitaux psychiatriques. L’un des premiers à  l’avoir mise en place en France est William Lambiotte à Amiens. Éducateur canin en parallèle de son métier d’infirmier psychiatrique, il intervenait dans les familles ne parvenant pas à éduquer leur chien. Il s’est alors aperçu qu’un chien « qui va bien » apportait des bénéfices à toute la famille et a voulu transposer cette expérience dans son travail. Mais à l’époque, il y a une quinzaine d’années, on parlait peu de ces thérapies faisant intervenir la médiation animale. Pour lancer son projet, il s’est appuyé sur des initiatives menées aux États-Unis avant de réussir à convaincre les psychiatres de l’hôpital Philippe Pinel d’Amiens. Depuis, chaque matin, Évie, Fatou, Zoé et Louna attendent leur maître au pied de la voiture, pressés de démarrer leur journée de travail. Les quatre chiens font d’ailleurs partie des agents « déclarés » de l’hôpital psychiatrique.
Du lundi au vendredi, ils accompagnent leur maître dans les séances de cynothérapie auprès de patients atteints de maladies psychiatriques. Une aubaine pour Évie et Fatou, les deux Cavaliers King-Charles, car les chiens de cette race ne supportent pas de rester seuls. Les chiennes, très affectueuses, passent leur journée avec leur maître, à se faire câliner par les patients. Elles offrent un soutien affectif aux malades et de précieux moments de tendresse et de réconfort. Un vrai bonus dans le travail de l’infirmier pour l’aider à tisser un lien avec ses patients et les apaiser. Autre atout pour cet hôpital psychiatrique : les chiens contribuent à canaliser certains délires. William Lambiotte a par exemple eu l’idée de confier la surveillance d’Évie, au moment des repas, à une personne boulimique et potomane. Ce patient dont le trouble consiste à boire et manger avec excès, en oublie son obsession, son attention étant détournée par les agissements du chien. Malin et efficace. Bilan : depuis les débuts de cette expérience inédite, les psychiatres de l’hôpital Philippe Pinel ont déjà prescrit des séances de cynothérapie à plus de 300 patients volontaires.

Si les chevaux et les chiens représentent 80% des animaux qui volent au secours des humains, 20 % sont des animaux très variés. On compte notamment de petits rongeurs, comme les lapins ou cochons d’Inde, faciles à transporter et à manipuler, qui sont employés dans certains hôpitaux pour rompre la monotonie du quotidien d’enfants très atteints.  C’est le cas à l’hôpital de Dijon, où ces petites boules de poils, permettent à des enfants qui subissent de lourds traitements, d’échanger les rôles en les « soignant ». Plus surprenant, l’association « Les chouettes du cœur » intervient avec des oiseaux de proie dans les maisons de retraite et stimulent des patients très âgés.
Et pour tous ? Comment agit la présence animale sur la santé de tout un chacun ?
Les scientifiques ont mesuré qu’au contact d’un animal, le rythme cardiaque de l’homme, son taux d’hormones de stress dans le sang et sa pression artérielle diminuent. Une première grande étude a montré aux États-Unis dans les années 1980, que des personnes opérées du cœur possédant un animal de compagnie, avaient une meilleure récupération que les autres. On sait aussi que la présence des animaux participe à la sécrétion de substances chimiques par le corps, comme les endorphines ou la sérotonine, apportant une sensation de bien-être, ou équilibrant l’humeur. Bilan : les chercheurs sont aujourd’hui d’accord pour affirmer que vivre en compagnie d’un animal prolonge notre espérance de vie. Une info réconfortante au moment d’ouvrir la boîte du chat, chaque matin au réveil.

 

LES CHIENS D’ALERTE – SUPER-FLAIR !

Concernant les chiens-guides d’aveugle, on ne parle pas de médiation animale mais d’assistance animale. Le chien est au service d’une personne et non un médiateur entre un soignant (ou un éducateur) et un bénéficiaire. Une autre forme d’assistance, moins connue et plus récente, est en train d’être développée : les chiens d’alerte. Le super flair des chiens est utilisé comme détecteur pour prévenir une crise d’épilepsie ou même pour aider une personne diabétique à réguler son taux de sucre dans le sang. À Montpellier, Ashou, un croisé Bosseron-Labrador joue ce rôle auprès de Luan un petit garçon diabétique de 9 ans. Grâce à une formation spécifique d’un an dispensée par l’association Acadia, Ashou est capable de détecter les variations du taux de sucre dans le sang de l’enfant. Si ce taux baisse ou monte trop, il alerte Luan ou ses parents par un « poke », c’est à dire un coup de museau : il est même capable d’appuyer sur un bouton installé dans la chambre du garçon. Luan vérifie et corrige alors si besoin son taux de sucre. La nuit, Ashou veille sur le sommeil de Luan et vient réveiller ses parents en cas de problème. « Ashou c’est un peu l’ange-gardien de la famille » explique Karine la maman : il participe à la vigilance de tous les instants nécessaire pour éviter une crise dangereuse pour la santé de Luan.

Partagez

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.