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Interview

Dernières nouvelles de la civilisation rurale – Maryse Carraretto

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 3 min

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Anthropologue spécialiste en ethnologie des sociétés rurales européennes, Maryse Carraretto a longtemps étudié la place des animaux dans la ruralité. Cette enseignante et chercheuse associée au Laboratoire interdisciplinaire Sociétés Solidarités Territoires de l’université Jean-Jaurès, connaît bien cette relation directe et utilitaire aux animaux. Relations que les sociétés urbaines abandonnent peu à peu au profit d’un modèle reposant sur l’empathie, et parfois l’anthropomorphisme.

Quand avez-vous pris conscience de ce changement ?
Dès les années 1990, je me suis rendue compte que la population qui avait connu le monde rural d’avant le Plan Marshall était en train de disparaître, et que la modernisation des habitats apportait des changements extraordinaires dans leurs relations aux animaux.

Quel lien existe-t-il entre habitat et relation aux bêtes ?
Les sociétés rurales anciennes connaissaient une grande proximité physique avec les animaux. Dans une ferme on avait un mur mitoyen avec l’étable, et la cuisine au-dessus de la bergerie. On ne se posait pas de questions. On vivait avec eux, tout simplement.

Dès lors, comment l’animal était-il considéré ?
D’abord comme un outil. Les bœufs au champ, les chevaux au débardage, les ânes au transport. Également comme une source alimentaire : animaux de la basse-cour, cochons, vaches, veaux, avec lesquels on va faire des provisions. Entre les deux, l’animal de rapport, qu’on élève pour en retirer un revenu, comme les poules ou, chez nous, les canards gras. Et enfin, celui avec lequel on coopère. Le chien de chasse, le chien de garde, le chat chasseur de rongeurs ou le cochon truffier.

Quid du traitement réservé à ces bêtes ?
Elles sont entourées de mille soins. Non pas pour des raisons affectives, mais parce qu’elles sont précieuses. On ne change pas tous les quatre matins sa paire de bœufs ou son chien de berger. Les animaux sont à l’abri l’hiver, en liberté l’été, et, quand les temps sont durs, sont mieux nourris que leurs propriétaires. C’est cet équilibre très ancien qui sera bouleversé par la modernisation de l’agriculture, notamment du fait du changement d’échelle. Dans les sociétés rurales anciennes, le propriétaire de dix vaches est déjà considéré comme un éleveur très important. Il garde une grande proximité avec ses bêtes, est capable de les reconnaître et de les nommer. Avec l’industrialisation de l’agriculture, les éleveurs ont un peu perdu au change, et les vaches portent désormais des numéros.

Que reste-t-il de ces rapports ancestraux dans le monde rural d’aujourd’hui ?
Énormément de choses, notamment du fait de l’arrivée des néoruraux dans les années 1970. Et cela continue aujourd’hui avec les jeunes générations qui recherchent les savoirs anciens, rénovent les pratiques abandonnées, et mettent des mots, comme biodynamie par exemple, sur des pratiques anciennes. Par la force des choses, en maintenant les savoirs et les pratiques, on fait perdurer la culture rurale et ses traditions. Les sociétés rurales ont toujours été savantes. Quand les plantes nouvelles arrivaient du Nouveau Monde, elles passaient en Europe aussi bien par le jardin du savant que par celui du paysan. Ce dernier a toujours été curieux et, contrairement à ce qu’on dit, n’a jamais été réfractaire au changement.

Notre civilisation urbaine semble pourtant se méfier des piliers traditionnels de la société rurale que sont l’élevage ou la chasse. Vous mesurez ce changement de regard ?  
Sauf lorsqu’ils méprisent la France profonde (quelle horrible expression !), les urbains ne remettent pas en question les traditions rurales ancrées. L’agriculture qualifiée de productiviste a instauré des conduites d’élevage qui maltraitent l’animal et a jeté le doute sur tout le reste des pratiques agricoles. Les images choc postées par les associations sont tournées dans des abattoirs industriels, pas les jours de tue-cochon le dimanche à la campagne. Quand on évoque en ville la fête du cochon, le bon poulet du dimanche, le lapin pelé, c’est plutôt vécu comme une tradition à connotation plus positive. Synonyme d’une forme d’authenticité qui fait défaut dans les villes.

Et quand ce n’est pas le cas ?
Ces points de vue sont généralement liés à une méconnaissance de la campagne, parce que le dernier lien familial de certains citadins avec la ruralité remonte à quatre ou cinq générations. Souvent la transmission ne s’est pas faite parce que la génération qui a quitté la campagne était occupée à se défaire de sa réputation de bouseux et voulait rompre avec la vie rurale.

D’où les malentendus d’aujourd’hui entre urbains et ruraux ?
La société ne se pose pas les bonnes questions, elle anthropomorphise à outrance et va trop loin dans la représentation qu’elle se fait de l’animal. Même chose pour la représentation de la campagne : un endroit paisible, en ordre, qui sent bon, calme et reposant. Mais la campagne, c’est vivant, il y a du bruit, des mauvaises odeurs, et il y a des animaux sauvages qu’il faut bien chasser pour éviter qu’ils ne fassent des dégâts.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.