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PortrInterview

Legrand détournement – Gilbert Legrand

PAR Agnès BARBER | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 7 min

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Gilbert Legrand métamorphose les objets du quotidien avec humour et tendresse. Dans son livre « Seuls, moches et abandonnés » sorti en septembre, il s’attaque aux déchets plastique abandonnés sur les plages. En pleine préparation de deux expositions qui se tiennent ce mois-ci dans le Tarn, cet ancien concepteur d’objets chez Pif Gadget nous a ouvert les portes de son atelier toulousain.

On s’attendait à ce que Gilbert Legrand vive dans un silo à grains, un moulin à eau ou un container détourné de sa fonction première, mais c’est une grande maison classique qui abrite son atelier. Une habitation dont les angles droits contrastent avec le fouillis des buissons. Ici, le sécateur et le taille-haie auront sûrement été transformés en super-héros. C’est une manie chez Gilbert de s’attaquer aux outils. Pour le jardin, ça attendra.
Ce qu’on comprend très vite, c’est qu’il ne s’en prend ni aux murs ni aux façades : « avec moi rien de gros ! Pas de voitures, pas de motos, je n’aime pas le gigantisme j’aime les petites choses : les outils, les ustensiles, les objets simples et modestes qui possèdent une sorte d’entièreté. Je suis très opportuniste : je tombe sur un objet et ça devient un tank, un sous-marin », pose-t-il en préambule.
Dans le vestibule, l’interrupteur, maquillé en drôle de bonhomme sautillant vous fait signe d’entrer et un cintre en bois transformé en couple de tourtereaux vous indique que l’homme a le romantisme humoristique, « je l’ai peint pour l’anniversaire de Cathie, ma compagne », explique Gilbert. On se prend à rêver, nous aussi, de se faire offrir un jour un portemanteau.
Bienvenue chez l’inventeur, l’artiste, le poète, le détourneur : on a du mal à qualifier Gilbert Legrand. Tout comme on aurait du mal à lui donner un âge : cheveux blancs mais silhouette de jeune homme amoureux. Regard de gamin malicieux.

@ Rémi Benoit

« C’est comme s’il voyait le monde avec un autre œil, ou des lunettes spéciales », nous décodera plus tard Ysa, l’une de ses grandes amies, fan de la première heure. « Il a une double vision du monde : tout a un autre sens avec lui. Il voit un objet, le récupère, parfois le laisse dormir un peu, puis y revient et là, ça lui paraît évident que l’objet va avoir une autre vie. » Filou, le-chat-qui-suit-Gilbert-partout, peut en témoigner : toutes ses boîtes de pâtés y sont passées. On les retrouve au premier étage, dans l’atelier, transformées en personnages pressés, qui attendent pourtant sagement d’être photographiés.

BALAYETTE ET BUITONI
Autour du mini studio-photo, un joyeux bazar savamment organisé : disposés sur de longs rayonnages, défilent blaireaux de rasage, vaporisateurs, louches, tenailles, boîtes de Kleenex et d’allumettes… autant d’objets que bien souvent nous remisons au fond des placards. Mais avec Gilbert, pelle et balayette se rebiffent et prennent la pause sur l’étagère, nous narguant depuis leur nouvelle identité et veillant sur les outils du maître : tout un bric-à-brac mêlant pinceaux et pots de peinture, tablette graphique et LE stylo 3D, cadeau de ses deux enfants. « Je suis avant tout un illustrateur, explique Gilbert Legrand, j’ai fait une école d’art appliqué et j’ai longtemps travaillé pour la pub. Mes premières années je les ai passées à Paris, chez Alain Carré, le célèbre designer, et puis j’en ai eu marre, je suis devenu indépendant… »
Un peu solitaire, Gilbert : des heures et des heures, penché sur l’ouvrage, pour offrir les images bien connues des marques Candia ou Buitoni, peignant à l’aérographe, ce stylo qui projette de la peinture, dont la manipulation nécessite une concentration extrême : « je vivais dans une sorte de tension permanente car, à la moindre tâche de peinture sur la feuille, il fallait tout recommencer. Alors, l’ordinateur a été pour moi une renaissance ! » . Son amie Ysa confiera : « je l’ai vu prendre le virage de l’informatique à bras-le-corps, se former aux logiciels de graphisme en autodidacte ». Il ne lâche rien, monsieur Legrand. Artisan méticuleux et exigeant, il a attrapé au vol les outils de son temps, et poste désormais chaque semaine sur Instagram des photos de ses créations, comme un adolescent.
Ses années au service de la publicité, il ne les a pas reniées mais les a transformées : « c’est peut-être pour ça que je suis autant attiré par les emballages », se demande-t-il en désignant une famille de petits personnages nés d’une collection de briques en carton. Quand il a commencé à céder à l’appel du détournement, c’était il y a un peu plus de 20 ans : « tout a commencé en 1998, par une rubrique, Les astuces de Gilbert Legrand, que je tenais dans un magazine jeunesse, où je présentais mes ficelles pour transformer des objets. Le magazine pour enfants s’est arrêté mais Gilbert Legrand a continué. Plus tard, il y a eu les couvertures de livres de la collection Pause Philo aux éditions Milan, puis ses propres livres et une cinquantaine d’expos, qu’il a fallu préparer. Comme en ce moment : l’atelier de Gilbert est « tout chamboulé » par de grands bacs abritant une multitude de formes méticuleusement emballées dans du papier-bulle. « Tout ça, ça part demain pour l’installation, une partie à Gaillac, l’autre à Graulhet ».

@ Rémi Benoit

ARTS MODESTES ET PIF GADGET
L’homme est rôdé. C’est qu’il en a foulé du lino de salles d’expo. Ysa nous racontera : « je l’ai souvent accompagné dans des festivals, en France ou à l’étranger. Dans plein d’endroits, on lui a déroulé le tapis rouge et j’ai vu cette petite flamme s’allumer dans les regards. Son travail touche tout le monde, des enfants aux grands–parents ». Un travail qui intéresse aussi les enseignants et les éducateurs, friands de ses ateliers : les enfants y apprennent à sortir des sentiers battus, à ouvrir leur esprit et leur créativité et repartent « super-fiers », avec leur objet détourné.
Son public de la première heure, c’est sa bande de copains, et les copains des copains des copains, « à la toulousaine… Chez nous, on a tous notre autel avec les objets de Gilbert », confiera pieusement Ysa. Même son dernier éditeur, Frédéric Lisak avoue : « J’avais un de ses objets exposé chez moi depuis bien longtemps ! Je rêvais de faire un livre avec lui. Le problème c’est que son travail ne collait pas complètement à la ligne éditoriale de Plume de carotte, tournée vers la nature et l’environnement. Alors, quand il m’a montré ses photos de déchets détournés sur la plage, c’était l’occasion. J’ai trouvé ça génial, foisonnant d’idées, avec un vrai décalage. Il arrive à modifier notre regard sans être dans l’injonction ou dans la culpabilité. Il nous les rend même sympathiques, ces déchets, ce qui n’est pas écologiquement correct : tout ce que j’adore ! Et c’est un vrai représentant des arts modestes et populaires. » Pas de tape-à-l’œil, juste « du clin d’œil » et un petit goût d’enfance perpétuelle, pour celui qui ne se considère pas comme un artiste, et dont on apprendra plus tard qu’il a été l’un des géniaux concepteurs des gadgets du monument de la presse jeunesse Pif Gadget. « En fait, c’est vraiment un truc de gosses ! D’ailleurs je faisais déjà ça petit : mes premiers objets détournés, c’était des boîtes d’œufs… et les outils de mon père – qui ne comprenait pas toujours très bien ce que je faisais-. En réalité, c’était plutôt ma mère qui m’encourageait… ». Des années plus tard, il a recommencé avec ces objets-là, les outils et la fameuse boîte d’œufs. Une façon pour le poète de lutter, grâce à l’objet, contre l’angoisse de la page blanche. « Il y a l’objet, l’idée, et ça marche. Ou pas. C’est le pouvoir de l’imagination. Ma première testeuse, c’est Cathie, je vois bien si ça la faire sourire. Ce qui m’habite : l’accessibilité, le petit pas de côté artistique, j’aime que ce soit simple à comprendre. » Merci Gilbert Legrand, on a souri et on espère avoir tout compris
Votre dernier livre met en scène les déchets de la plage. On ne vous connaissait pas cette tonalité écolo…
Attention, ce n’est pas une vision moralisatrice, c’est mon regard sur notre empreinte de gens irresponsables. Cela fait bien longtemps qu’avec mon appareil photo, j’immortalise mes créations éphémères réalisées à partir du fouillis de déchets plastique trouvé sur les plages. Le sable fait un magnifique plateau de cinéma ! Dès fois je me dis que j’exagère : je pourrais ramasser ces déchets quand même ! Mais en fait je les laisse car en les détournant j’espère qu’ils vont agir comme éveilleurs de conscience. Clémence, l’autrice avec qui j’ai travaillé pour le livre, s’est emparé de tout ça et a fait parler les personnages. C’était une bonne idée. J’ai fourni les images de départ, elle a proposé la trame narrative.

Vous inaugurez deux expos dans des médiathèques, à Gaillac et à Graulhet. On ne vous voit guère dans le circuit des galeries d’art…
Je suis l’homme des médiathèques des petites villes ! Je ne vends pas mes objets. C’est peut-être con mais je garde presque tout. Ça me permet de montrer et de partager mon travail. Si j’avais vendu, je n’aurais plus rien à montrer au public, à faire vivre dans mes expos. Et puis je n’aurais pas été à l’aise dans le milieu des galeries : il faut avoir un agent, fixer des prix et vivre avec l’angoisse de ne plus avoir rien à dire. Pour moi, si ça s’arrête, ça s’arrête. J’ai un ami artiste qui a été étourdi comme ça. Il a été à Paris, a tenté New-York et puis tout est retombé. Plus rien. Il l’a mal vécu.

Outils, puis emballages, puis déchets, vous fonctionnez par cycles ?
Je fonctionne par usure ! Au début, j’étais dans la virtuosité : je peignais des visages très réalistes, avec des modelés, des faux-volumes, etc. et puis je suis devenu un peu paresseux. Je m’attaque à de touts petits objets que je peux détourner d’un coup de crayon. Prenons une agrafeuse par exemple, les agrafes deviennent des petites tranches de gâteaux, c’est très méticuleux… En ce moment, avec ce genre de choses, je réalise de toutes petites scénettes, capturées dans de petits cadres. Je suis avant tout un fabriquant d’images : alors même si je créé à partir d’objets en volume, avec moi tout redevient image grâce à la photo.

Et les objets du moment, liés à l’actualité comme la Covid-19 ?
J’ai essayé : le masque, les flacons de gel hydroalcoolique, mais ça ne fonctionne pas. En fait, ça ne m’attire pas.

Vous préférez les objets du passé ?
J’aime fouiner, traîner dans les vide-greniers. J’aime les objets qui ont une aspérité, souvent vieux, vintage. Le stylo Apple 3D ne m’intéresse pas. Cet objet hyper design ne peut pas devenir un personnage. Par contre, le crayon à papier, avec sa petite mine cassée… D’ailleurs on l’a bien vu après les attentats de Charlie Hebdo : le bon vieux crayon se prête à tous les détournements

Gilbert Legrand, 3 expos :

• 18 septembre-21 octobre : médiathèque de Gaillac
• 16 septembre-17 octobre : médiathèque de Graulhet
• 4 décembre au 4 janvier : médiathèque de Rabastens
Seuls, moches et abandonnés, de Gilbert Legrand et Clémence Sabbagh, Plume de Carotte, sortie 17 septembre 2020.
www.gilbert-legrand.com

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.