retour haut de page

Reportage

Pense-bêtes – le RIP

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 7 min

boudu-RIP

Ces trois derniers mois, trois initiatives d’envergure en faveur du bien-être animal ont été initiées dans le pays. Un référendum d’initiative partagée (RIP) signé par huit députés d’Occitanie ; une proposition de loi du groupe parlementaire de Cédric Villani, qui sera discutée le 8 octobre à l’Assemblée ; et une autre proposition de loi annoncée fin septembre par la ministre de la Transition Écologique, qui s’est fait un plaisir de couper l’herbe sous le pied du dissident Villani. Une jungle de lois et d’initiatives, qui signent la nouvelle passion des parlementaires pour le bien-être animal… et leur appétit pour les voix qui vont avec.

Le 28 septembre dernier, jour de son 86e anniversaire, Brigitte Bardot s’est fendue sur Twitter, et à l’encre bleue, d’un message pressant à l’adresse du gouvernement : « J’attends toujours depuis 47ans que ceux qui nous mènent dans le mur aient un geste pour l’amélioration de la condition animale en France ! C’est peut-être mon dernier anniversaire. Depuis le temps que j’attends, je n’ai plus le temps d’attendre ».
Le lendemain, à peine les bougies éteintes, « ceux qui nous mènent dans le mur » prenaient la parole par l’intermédiaire de Barbara Pompili, qui annonçait la fin progressive des delphinariums, des élevages de visons d’Amérique à fourrure, et des animaux sauvages dans les cirques itinérants. Devancés d’une petite dizaine de jours par la ministre, les dissidents LREM réunis sous la bannière du groupe Écologie Démocratie Solidarité, promettent de faire mieux avec leur proposition de loi. Interdiction d’élever un animal pour sa fourrure, interdiction des spectacles d’animaux vivants d’espèces non domestiques, interdiction de la chasse à courre, disparition progressive de l’élevage en cage et des élevages n’offrant pas aux animaux un accès au plein air… les propositions sont nombreuses et font étonnamment penser à l’initiative lancée en juillet par le journaliste Hugo Clément et le patron de Free Xavier Niel : le référendum d’initiative partagée (RIP) pour les animaux, qui vise à interdire l’élevage en cage, l’élevage à fourrure, la chasse à courre, les spectacles d’animaux sauvages et l’expérimentation sur les animaux quand une alternative existe, et, à terme, l’élevage industriel.Dispositif législatif en forme d’usine à gaz, le RIP donne la possibilité à des citoyens soutenus par des parlementaires, de soumettre au vote de l’Assemblée une proposition de loi. Pour cela, 185 signatures de députés et sénateurs doivent être recueillies (c’est presque fait) auxquelles doivent s’ajouter 4,7 millions de signatures de citoyens (une autre paire de manches !).

@ Rémi Benoit

La difficulté de la tâche ne fait peur ni aux promoteurs du referendum, ni aux parlementaires signataires, pour qui l’essentiel est ailleurs : « Le RIP est plus efficace qu’une proposition de loi parce qu’il permet de faire le buzz » reconnaît Pierre Cabaré, député de la première circonscription de la Haute-Garonne. Et aujourd’hui, on ne fait rien avancer sans buzz. » Sa consœur de la 7e circonscription, Élisabeth Toutut-Picard, préfère considérer le RIP comme une voie parallèle : « La question du bien-être animal est présente dans le travail parlementaire depuis 2018. La loi EGalim avait déjà donné lieu à des débats importants sur le sujet. Nous avions adopté plusieurs mesures sur la maltraitance animale pour les activités de transport et d’abattage. Deux propositions de loi sur le bien-être animal seront soumises au vote dans quelques semaines. Elles reprennent très largement les mesures du RIP. Je trouve très réconfortant que la société civile se mobilise avec le RIP parallèlement au travail parlementaire. » Au RIP donc, le buzz et le débat. À LREM l’hémicycle et la loi. Cet intérêt porté au RIP par des élus de tous bords assoie le caractère transpartisan de la cause. Si en Occitanie tous les signataires sont issus de la majorité présidentielle, le reste de la troupe est formé par des parlementaires écologistes, de gauche, de la droite et du centre « On n’a pas un cœur pour les humains et un cœur pour les animaux. Quelle que soit la couleur politique, je voterai toujours pour ce qui va dans le sens de ce combat » s’anime la députée haut-garonnaise Corinne Vignon. Et même si les députés des villes y sont plus représentés que les députés des champs, Elisabeth Toutut-Picard réfute l’idée d’un simple phénomène citadin de bobos qui ne connaissent rien à la vie rurale. On trouve donc de tout parmi les défenseurs du RIP. Un parlementaire comme Pierre Cabaré qui n’est « pas un anti-corrida mais contre la chasse à la glu », un activiste animaliste comme le Montpelliérain Rémi Gaillard (voir interview page 30), des personnalités comme Matthieu Ricard, Fabrice Santoro, Valérie Damidot, Nagui ou Guillaume Néry. Et surtout celui dont la présence fait jaser : le milliardaire Xavier Niel, soupçonné par certains signataires de rouler pour le business de la viande de synthèse davantage que pour le bien-être des animaux. Voilà qui encourage nos élus locaux à prendre leurs distances : « Je ne propose pas de m’engager derrière Xavier Niel qui soutient les lobbyistes, mais uniquement sur le bien-être et le respect de l’animal » précise Pierre Cabaré. Et Élisabeth Toutut-Picard de lui emboîter le pas : « La production des viandes artificielles me laisse perplexe. Je pense qu’il est prudent et indispensable d’avoir l’avis des scientifiques avant de lancer ce genre de démarche. »En attendant, qui sait, un RIP dans 10 ans sur la viande de synthèse, celui de 2020 semble réussir le pari du buzz, parvenant même à exister dans une actualité écrasée par la Covid-19. Faut-il vraiment y voir le signe d’une société mature comme semblait le dire Barbara Pompili en préambule de sa prise de parole du 29 septembre : « Le droit et les règles sont toujours le reflet d’une époque. Et notre époque a changé.

Elle est celle d’un rapport nouveau à l’animal sauvage. Bien plus qu’une menace ou qu’une proie, il est, et c’est ma conviction profonde, un être à préserver et à respecter. Cette évolution des perceptions, c’est la marque d’une civilisation mature. » Le psychiatre toulousain Joël Pon, aficionado qui s’intéresse notamment au rôle des animaux sauvages des contes traditionnels dans la construction morale des enfants, ne partage pas cet avis : « Que va-t-on encore interdire dans cette société ? La chasse à cause des fusils et malgré ses valeurs initiatiques (souvenons-nous des Bartavelles de Pagnol dans «la Gloire de mon père »). Le rugby parce qu’il y a des coups de poing, les corridas, mais aussi les Fables de La Fontaine qui sont tragiques, le cirque car il y a les lions qui mordent, et de nombreux livres aussi ? Nous sommes, devant les enfants, face à un croisement. Quel modèle de société voulons-nous leur laisser ? Une société où chacun aura le droit à la différence tant que cette différence respecte celle des autres, ou une société dans laquelle nous serons tous manipulés parce que décérébrés ? ».

Partagez

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.