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Portrait

L’enchanteur – Tito

PAR Vincent Sarthou-Lajus
Temps de lecture 15 min

Sur la scène d’Odyssud où Édouard Baer présente ce mois-ci sa dernière pièce, les Toulousains familiers des nuits de Victor-Hugo, du gras de Noir de Bigorre et du son de la guitare sèche, reconnaitront la silhouette de Tito. Guitariste d’élite, maître coupeur de jambon, grand viveur, saltimbanque à la joie communicative, quelque part entre le marlou d’Audiard et la créature fellinienne, cet Aquitain a traversé bien des déserts avant de vivre, à la radio, au théâtre et au cinéma, une vie rêvée d’amuseur et de fantaisiste.

Si je te dis tout, je pars en prison et ton magazine sera retiré des kiosques ! » Tito s’esclaffe en remuant sur place avec son air canaille, à la fois inaltéré et toujours surprenant. Presque vingt ans pourtant qu’on connaît l’animal, dans le genre félin ondoyant, regard aux aguets, voix mélodieuse au bord du rire. On se souvient de lui la première fois en 2002 ou 2003, derrière le comptoir du J’Go, l’établissement de la place Victor-Hugo : il coupait, avec une inlassable patience méthodique, des lamelles de Noir de Bigorre, puis à la fin du service, troquant le jambon et le couteau pour la guitare, il avait diverti les derniers clients jusqu’à l’aube dans un mélange, qui depuis a fait sa légende, de chansons à boire et de mélodies à pleurer.
Cette nuit qui en a appelé beaucoup d’autres en sa compagnie, on se rappelle l’avoir trouvé spirituel, racé, flamboyant, une gueule de Cheyenne et des manières délicates ; aujourd’hui à 55 ans, frais grand-père, il n’a pas beaucoup changé. Il revient ce mois-ci Odyssud (du 19 au 21 novembre), où il accompagne sur scène Édouard Baer dans son spectacle Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce. Un titre à rallonge comique, très baeresque, mi-De Broca mi-dada, qui conviendrait également très bien pour présenter la vie de notre sujet.
En guise d’amorce édifiante, le jour de notre rendez-vous, il se pointe vêtu d’une improbable chemise à motifs floraux taillée sur mesure en Chine et siglée El Tito sur la bande du col (« Je t’ai pas raconté ? Ma photo avec François Hollande trône dans le plus grand souk de Shanghai… »). Sans attendre, il en retrousse les manches pour découvrir ses avant-bras couverts de tatouages à l’encre turquoise estompée (dans le détail : un poignard de la vengeance, une tombe, un parchemin, une tête de diable, le A cerclé de ceux qui ne fréquentent ni les isoloirs ni les églises, et un très distinct encore : Mort aux Vaches). Voilà saisi, en quelques touches rapides, le baroquisme du personnage : chemise sur mesure et tags sur la peau ; la Chine et l’anarchie ; les goûts d’aristo et les habitudes de mauvais garçon, à moins que ce ne soit l’inverse.
Celui qu’on appelle Tito est né sous un autre nom au Bouscat, dans la banlieue bordelaise. Pourquoi Tito, au fait ? « Gamin, j’étais maigre comme un moineau et je sifflais tout le temps. Titi, Tito, le surnom est venu. Maintenant tout le monde m’appelle comme ça, à part les gens de l’administration et les flics quand ils m’arrêtent. » On sent que ça le ravit, cette distinction à la sonorité enfantine. On suggère, comme chez beaucoup d’artistes, le désir, même inconscient, de s’inventer, de s’arracher de la sorte aux clous identitaires ; il fait la moue, rétorque qu’il n’a pas choisi mais accepté ce surnom ; une manière bien commode cependant, nous glissera-t-il plus tard, de « tenir à distance les fantômes du passé ». Car oui, comme il en va proverbialement des amuseurs, sous l’apparente fantaisie débonnaire, les fantômes chez lui aussi sont là, certains bien agités et douloureux encore, que la pudeur s’emploie à chasser.

© Sébastien Vaissière

Doinel en santiags
Tito a grandi dans une Cité HLM à Mérignac, un de ces grands ensembles à la grisaille bétonneuse qui ont fleuri en périphérie des villes dans la France de l’après-guerre. Il y a vécu son enfance et une partie de sa jeunesse, avec son père René, sa mère Christiane, et ses deux grandes sœurs Catherine et Christine, à cinq dans un appartement où Tito le dernier-né, n’ayant pas de chambre, dort dans la salle à manger avec le chat. Maman, native du Bassin, travaille à l’usine Mod’s 8, le fabricant de chaussures. Papa, aux origines diverses (italo-autrichienne par la mère, suisse-allemande par le père), est pupille de la nation ; placé dans un orphelinat, illettré, il travaille aux champs, puis devient maçon, puis fonctionnaire aux PTT.
Tito ne s’étend pas, mais entre les lignes on devine l’âpreté de la vie ouvrière, sa pesante fatigue, ses invariables débordements à la Zola, la façon dont sur la durée elle esquinte les corps autant que les esprits ; enfant, à la maison comme ailleurs dans la Cité, Tito en fut un témoin inquiet.
Par-delà l’environnement, les conditions de vie, le sentiment de relégation, une énergie se déploie, un tempérament, très tôt, s’affirme. « Avec les copains, on jouait tout le temps au foot. Je me revoie aussi en train de monter aux arbres, de crier comme Tarzan, de jouer aux Indiens avec un arc ou une fronde. » Sa sœur Catherine se souvient : « C’était un enfant très drôle, très libre, toujours prêt à faire les 400 coups. Il était notre petit frère, alors nous l’avons pas mal taquiné avec ma sœur. Dès qu’on nous laissait seuls dans l’appartement, on en profitait pour le déguiser, il finissait souvent avec les chaussures et les foulards de maman. » Le déguisement, tiens donc, si important ensuite dans la panoplie de l’artiste de music-hall, capable de monter sur scène en habit de panthère ou de passer deux mois à confectionner une cape avec 2 100 coquilles d’escargots (et une longue traîne de bave !).
À l’école, Tarzan s’ennuie. Il fait le pitre, ne pense qu’aux filles. « Ah Rosita, l’Espagnole, on était tous amoureux d’elle. Qu’est-ce qu’elle sentait bon ! » De la sixième à la quatrième il suit des cours aménagés, puis s’oriente vers un CAP en mécanique générale. « Je pensais faire de la mécanique en général, alors que ça voulait dire devenir tourneur-fraiseur-ajusteur. » Au rassemblement des cancres et des caïds, il tient son rang. C’est l’époque des larcins, de la glande souveraine, des vadrouilles sans but. « Je me fais virer la dernière année du CAP après avoir saccagé une salle de classe avec des copains. Tous les matins je fais croire à mon père que je vais encore à l’école. Je mens très bien et ma mère, comme d’habitude, me protège. »
Dans ces années, en contrepoint lumineux de la Cité, il y a les plages et le port du Taussat dans le Bassin d’Arcachon, et cette « cabane secondaire » comme dit joliment Tito, dans les bois près du rivage, sans eau ni électricité, où se retrouve chaque été la famille. Là-bas, les journées s’étirent, il ramasse les coquillages, il pêche l’anguille avec son père. « J’ai toujours voulu être pêcheur », dit-il aujourd’hui encore, après avoir transmis le virus à son fils. L’été de ses 14 ans, on lui confie la gérance du manège appartenant à la branche foraine de la famille, du côté de sa mère ; avec l’argent gagné, il s’achète sa première mobylette, une Motobécane 51 Super. Nous sommes à la fin des années 70, Tito porte blouson noir, jean déchiré et santiags, un mélange de Renaud et du Doinel de Truffaut : un peu zonard, gouailleur, rusé, réfractaire. Des voies peu licites le tentent, il a envie de respirer ailleurs ; heureusement, la musique est déjà entrée dans sa vie.

© D.R.

Bite d’acier
À 3 ans, l’enfant fait des caprices : il ne veut manger que dans l’assiette où il y a le dessin du monsieur en tenue de mandarin qui joue de la guitare. À 7 ans, son père lui ramène sa première guitare, « un jouet de frontière, noir et feu, impossible à accorder. » Avec ses sœurs, ils passent à longueurs de soirées près du transistor les groupes anglais qui passent à la radio. À 14 ans, il touche sa première guitare électrique et monte son premier groupe avec les copains de la Cité : The Flames. « On dessinait des flammes partout où on allait : sur les murs, sur les blousons en jean. J’étais le seul qui savait jouer de la guitare, des types avaient commencé à m’apprendre quelques notes de blues à la Maison du quartier. »
Un an plus tard, c’est du sérieux (enfin presque !), il monte, avec Mémelle et Laurent, un nouveau groupe : Béton Armé. Préposé au chant et à la guitare, il écrit ses premières chansons, se prend logiquement pour une star. Le son est rock, une « scène bordelaise » émerge alors, de laquelle se distinguera Noir Désir. Pour l’essentiel, le groupe se contente de reprises et Tito braille en yaourt. Le déclic intervient un jour chez les parents d’un ami, quand il découvre dans un coin de la bibliothèque le répertoire des chansons paillardes. Voilà la belle idée, dans la veine punk du moment : reprendre des paroles de cul sur des airs rock. Ça donnera des titres comme Branle Charlotte ou Bite d’acier (ce dernier sur l’air de Highway to Hell, avec ces paroles onctueuses : Quand il était / Chez les curés / Bite, bite, bite d’acier / Sonnez les cloches / À coup de bélier / Bite, bite, bite d’acier).
Le résultat sur scène ? « Les gens sont outrés, on débranche nos amplis. Rapidement, mes potes n’assument pas, je continuerai tout seul. »

Tito a 17 ans, il vient de rater l’examen du CAP, il est à la rue. Il prend sa mobylette, fait le tour de la zone industrielle de Mérignac et, suivant l’exemple d’un certain nombre de ses camarades de la Cité, se fait embaucher dans une usine comme polisseur sur métaux. Un soir à la même époque, il traîne devant le parc de la mairie de Mérignac et repère l’endroit où le gardien planque les clés. La nuit suivante, avec les copains, ils cambriolent la mairie, enfin « on vole 6 tronçonneuses dans l’idée de les revendre après ». Idée lumineuse, sauf qu’une bouche mal intentionnée le balance et qu’un matin la police débarque à l’usine. Le maire de Mérignac, Michel Sainte-Marie (maire historique de la ville pendant 40 ans), le reçoit alors dans son bureau et lui tient à peu près ce langage : « Écoutez, je ne vais pas porter plainte mais vous allez faire deux choses : ramener les tronçonneuses et travailler pour moi à la mairie. » Et voilà notre apprenti cambrioleur chargé tous les samedis durant quelques mois, tronçonneuse en mains, d’entretenir le jardin de la mairie.
En parallèle de l’usine, la nuit, plutôt que de poursuivre sa carrière dans le banditisme, Tito file de l’autre côté de la Garonne, à Lormont, où un lieu commence à attirer les blousons noirs et les mobylettes : Création, le bien nommé, est tenu par un ex-taulard amateur de pogos, William Perez, et chez lui se retrouvent tous les groupes de la fameuse scène rock bordelaise. Tito affine ses compos, il s’essaie à des textes plus sérieux « pour plaire aux filles » (Né pour souffrir), s’avise qu’il est « meilleur pour les conneries » (Riton la Moustache, La flicaille c’est la racaille). Surtout, c’est là-bas qu’il découvre le flamenco avec les gitans et les Espagnols qui débarquent certains soirs. Liberté d’allure, danse fiévreuse, chant profond, et puis ces mains qui claquent, ces talons qui résonnent : la passion pour cette musique populaire et enjouée est immédiate, Tito se met à la guitare sèche et s’initie aux différents styles. L’été, il met en pratique en faisant le tour des plages de la côte et du Bassin, guitare sous le bras. « J’ai fait 80 dates tous les étés pendant plusieurs années, dans les bars, les boîtes, les camps naturistes. À l’époque, tout le monde voulait les Gipsys Kings, Bamboleo, et comme les gens craignaient de faire appel aux vrais gitans, j’étais un des seuls à savoir le faire. »

« T’es un malade, toi ! »
Les concerts, les virées, c’est le soir, l’été, pour se distraire d’un quotidien à l’usine qui lui pèse de plus en plus. Tito voit les collègues, ceux qui sont là depuis vingt ou trente ans, dos cabossé, gamma GT au plafond. « Un après-midi, je m’en souviens très bien, j’ai posé les gants et je suis parti. » Il a 23 ans, il baratine l’ANPE pour toucher des indemnités, il pense à survivre, c’est tout. Arrive alors la proposition qui va changer sa vie. Benoît et Pierre, deux jeunes Bordelais à qui il donne des cours de guitare, partent un an à Cordoue pour suivre l’enseignement d’un maestro du flamenco, Merengue de Córdoba ; ils proposent à Tito de venir ; quand on n’a rien à perdre, c’est sans doute plus facile d’accepter.
Problème : Tito, qui n’a ni visa ni carte d’identité, se fait refouler par les douaniers espagnols à la gare d’Hendaye. Les valises pleines, la guitare sur le dos, le baroudeur ne désarme pas, marche deux kilomètres jusqu’au poste frontière d’Irun et, avec son permis de chasse (frappé du tampon de la République !), arrive à convaincre un douanier moins vétilleux. Il finit, non sans avoir au préalable guidé un Marocain sans-papiers dans sa navigation clandestine vers Algésiras, par retrouver ses deux camarades d’aventure, et atteindre Cordoue, l’Andalousie, terre de toutes les promesses.
La vie là-bas, les premiers temps, ne ressemble pas exactement à la fiesta débridée. « Tous les mois, se souvient Tito, j’attends le facteur pour recevoir mon chèque de l’ANPE que ma mère m’envoie par mandat après avoir pointé à ma place. Je vis avec dix francs par jour, je me nourris de chips et de Vache qui rit, je bois de l’eau chaude. Mais je m’en fous, je suis prêt à tout pour la guitare, je comprends que c’est ma vie. » Tito gratte et pince dix heures par jour, jusqu’à s’abîmer les doigts. « T’es un malade, toi ! » lui lance le maestro Merengue, qui pourtant en a vu passer quelques-uns. Benoît et Pierre finissent par rentrer en France. Tito reste seul chez la mère de Merengue qui l’héberge, il veut devenir musicien, il ne se laisse plus le choix.
Une rencontre sera alors décisive : Miguel Rojo, un écrivain, réfugié politique chilien, que Tito croise un été pendant sa tournée des bars à Bordeaux. Miguel le convainc de l’accompagner à Séville où il connaît du monde et, dès le premier jour, lui fait rencontrer Paco Lira, patron de la mythique Carboneria. De cette ancienne synagogue devenue charbonnerie (d’où le nom), Paco a fait, depuis le milieu des années 70, une salle de concert, un lieu d’exposition, d’agitation politique et de fête ; toute la culture andalouse, de l’esprit mauresque à l’âme gitane, et toute l’effervescence de l’époque condensées en un endroit. L’architecture et la déco sont baroques, avec les cheminées, les murs peints en bleu Frida Kahlo, les objets de récup’, le grand bar, le patio. Une salle est dédiée au flamenco. Jamais de musique d’ambiance, que des musiciens live. « Tous les jours, s’émerveille encore Tito, je croisais des chanteurs, des intellectuels, des artistes. C’était la première fois que je voyais des gens comme ça ! »
Pendant dix ans entrecoupés de retours alimentaires à Bordeaux, Tito vit à la « Carbo ». Le soir, il accompagne sur scène des grands maîtres de passage, comme le chanteur El Cabrero (surnommé ainsi, le chevrier, parce qu’à l’adolescence il a vendu les trois chèvres de son héritage, et qu’il est descendu à pied de son village de montagne jusqu’à Séville pour devenir chanteur). Après les concerts, au bout de ces nuits qui n’en finissent pas de s’étirer, Tito dort sur place, à l’étage, dans une pièce séparée des autres par un drap blanc, sur un matelas qu’il partage avec son ami chilien Miguel. Le rythme est contraignant (il lui arrive de jouer plusieurs heures), un peu austère (les revenus n’ont pas augmenté), et en même temps, chaque soir, il se sent grisé par la « liberté folle » des gens. Il fréquente le gratin du flamenco, s’aventure dans le quartier des « Tres Mil », réputé inaccessible aux non-gitans, qui ferait passer le Bronx pour une station balnéaire. « Tout ce que j’ai appris à ce moment-là, s’avise aujourd’hui Tito, n’existe pas dans les livres. Sans le savoir, j’ai recueilli le témoignage d’un monde souterrain et d’une époque disparue. »

Naissance de La Casquette
Citons quelques noms de génies plus ou moins anonymes à qui Tito « pique des trucs » : les guitaristes Mario Escudero et Carlos Heredia (« une bête, un talent immense ») ; les chanteurs Paco de Valdeña (qui, sur scène, tombe la veste à moitié pour la faire tourner) et Miguel El Funi (dandy sublime, avec l’écharpe blanche, la gomina, la pochette, le peigne toujours dans la poche). Que le lecteur intrigué s’amuse à taper les noms sur Youtube : sa curiosité, qu’il n’en doute pas, sera récompensée.
Et puis un soir à la Carboneria, Paco Lira lui présente Juan del Gastor, héritier d’une dynastie de guitaristes, l’inventeur d’un style, d’une manière de jouer très épurée dont la genèse mérite d’être contée. Morón de la Frontera, la ville qui a vu naître le maestro au cœur de l’Andalousie, a longtemps accueilli une base militaire américaine. Pendant la période franquiste, des milliers de soldats sont venus dépenser de l’argent dans les bars et les puticlubs, et dans les radios locales à l’époque, pour accommoder les pensionnaires de la ville, on passait beaucoup de blues. Le petit Juan a entendu ça, et plus tard, dans ses compositions, il cherchera à retrouver ces sonorités venus d’Amérique en les mêlant à des harmonies traditionnelles, ce qu’on appellera : El Toque de Morón.
Quand il découvre cette technique et la variété des émotions qu’elle génère, Tito se dit : voilà ce que je veux faire ; ce mélange de rock, de blues et de flamenco, c’est moi, c’est mon style. Il se rend tous les après-midis chez Juan del Gastor pour une patiente initiation. « Il m’apprend, ou plutôt il me montre. Le flamenco, c’est avant tout une tradition orale, d’abord parce que beaucoup ne savent pas lire la musique. On croit à la relation maître-élève. » Dans la famille, il y a aussi le cousin, Dieguito de Morón. « Le plus grand guitariste que j’ai vu de ma vie. Un illuminé génial, avec de longs cheveux noirs, un regard de dément. » Et l’on se rappelle soudain avoir entendu Tito nous dire, un soir au J’Go : « Mon idéal, c’est la violence de Jimi Hendrix et la majesté de Paco de Lucía. »
Au début des années 2000, plus prosaïquement, dans ce qu’il est convenu d’appeler la vie sociale et professionnelle, Tito galère. La mère de sa fille Chloé le quitte. Quand il n’a pas de contrat à Séville, il enchaîne les boulots en intérim à Bordeaux. Dans la liste non-exhaustive des métiers exercés, digne d’un inventaire à la Prévert, on retiendra : monteur en échafaudage, réparateur de chariots dans les supermarchés, pizzaïolo, animalier de laboratoire, laveur de voitures, vendeur de casseroles, démanteleur de carcasses d’avions (il découpe les ailes en aluminium pour les revendre aux ferrailleurs…). Bref, Tito accepte n’importe quoi ; à 35 piges, il survit encore.
C’est le moment où, après la révélation du Toque de Morón, il découvre les sévillanes de Lebrija, le village andalou d’où est originaire Concha Vargas, la grande danseuse que Tito accompagne parfois sur scène et qui donne des cours à la « Carbo ». Ce qu’elles ont d’atypique ces sévillanes, c’est la part d’improvisation dans les paroles ; rien n’est figé, chacun est libre d’y exprimer sa sensibilité du moment, politique ou intime. Tito s’empare de l’idée et l’adapte à sa manière. « J’ai toujours fait ça, explique-t-il : partir de quelque chose qui existe déjà pour le détourner de manière comique, légère. Je suis un grand détourneur ! » Ainsi naît La Casquette en plomb, sévillane brutale, comme tordue par un délire sur la gueule de bois, l’un des premiers tubes de flamenco en langue française.

Les années J’Go
À la suite de La Casquette, d’autres titres prennent formes : La Buleria del Tilititron, Régale d’âme pour deux, Je… Des rumbas, des bulerías avec des « textes rigolos », comme si toutes les pièces, patiemment assemblées, se mettaient d’un coup à fonctionner ensemble. Tito, pour la première fois, a envie d’enregistrer un album. Bien sûr, il n’a pas les moyens de le financer. Un ami va alors jouer un rôle décisif, Denis Méliet, le très regretté fondateur du J’Go. « On se connaissait depuis le Jour de Fête, le premier bar de Denis à Auch où j’étais venu quelques soirs faire l’animation. On est devenus copains, il est venu me voir à Séville. Quand je lui parle de mon projet d’album, il est prêt à m’aider. » Voilà comment, entre deux séances d’enregistrement au studio Polygone de Blagnac (« en même temps que Bernard Lavilliers et Bernardo Sandoval, la classe ! »), Tito se retrouve derrière le comptoir du J’Go, place Victor-Hugo, à couper du Noir de Bigorre. Coupeur de jambon, un métier courant et respecté dans les bars en Espagne, inédit en France. Denis Méliet a l’idée de ce rôle décalé pour son ami, qui l’aidera par la même occasion à financer son projet. Un premier album et un nouveau métier : l’aventure rebondit, c’est ce que préfère notre héros.
Tous les soirs au J’Go, Tito ne se prive pas de tester ses chansons devant un public qui en redemande. Inspiré par la similitude oblongue des formes, il a une idée de spectacle : « Guitare et Jambon ». Nous sommes au mitan des années 2000, Tito se déploie, multiplie les projets. C’est l’époque des concerts à Planète Andalousie, haut-lieu du flamenco à Montreuil. Dans cette salle habituée aux raffinements andalous, Tito débarque en peau de panthère, se fout à poil, sert des pois chiches à des spectateurs hallucinés. Du burlesque de cabaret, mais sans céder sur la rigueur musicale ; une attitude punk, pour « casser l’esprit de sérieux », mais sans agressivité, sans forcer le trait, avec souvent un rictus de tendresse mélancolique à la Bourvil.
Durant cette période riche en rencontres, Tito côtoie un autre félin au chant douloureux, Nilda Fernández. « J’ai joué avec lui, on a même vécu trois mois ensemble pour faire son album. Un être rare, très pur, très généreux, élégant, sensible. On était très proches, sa mort m’a beaucoup peiné. » Il tourne également avec Raphaël Fays, un des plus grands guitaristes du monde, avec lequel il commet trois albums chez Harmonia Mundi. Christophe Lamezas, druide du J’Go, son ami depuis vingt ans, suggère une méprise : « Tito est souvent perçu comme un saltimbanque. Il le revendique d’ailleurs, parce qu’il est d’une modestie incroyable, mais c’est beaucoup plus fort que ça ; il est avant tout un très grand musicien. »

© Rémi Benoit

En 2008, quand le J’Go ouvre ses portes à Saint-Germain-des-Prés, Denis Méliet demande à nouveau à son ami d’enfiler le tablier du coupeur de jambon. Il lui façonne une table sur mesure, en léger surplomb, la « table à Tito ». Le restaurant, à Paris comme déjà à Toulouse, devient un peu sa scène. Des clients viennent l’écouter chanter et déconner ; parmi eux, Édouard Baer, noctambule à l’oreille fine, sensible aux épiphanies de bistrot.
Entre le plus très jeune garnement familier de la galère et l’élégant rhéteur parisien, enfant de Bizot, cadet de Noiret et Rochefort, le lien se fait naturellement. Au-delà de la fantaisie, quelque chose les rapproche d’évidence, une même volonté de ne pas séparer l’art et la vie, la scène et les coulisses, une façon d’habiter poétiquement le monde. « Il m’a offert une place dans son univers et je m’y suis tout de suite senti à l’aise, confie, reconnaissant, Tito. Il aime ce que je fais, il me laisse libre de m’exprimer. C’est mon meilleur agent aujourd’hui ! » D’abord à la radio (Nova, puis France Inter) où Baer lui demande d’intervenir aux côtés de sa bande habituelle, François Rollin, Atmen Kelif, des as de la digression loufoque ; et maintenant au théâtre, dans le dernier spectacle du comédien, pour des incises musicales et, surtout, pour faire la route ensemble.
Autre rencontre importante, celle avec le réalisateur Christophe Duthuron qui, en 2018, lui propose un rôle dans son film Les Vieux Fourneaux, avec Eddy Mitchell, Pierre Richard et Alice Paul. Tito n’en revient toujours pas : « Je n’avais jamais joué la comédie. Je ne suis pas un acteur bien sûr, je joue ce que je suis. Même si j’ai toujours bien aimé affabuler, c’est vrai… » Avec sa gueule, son grain, son intelligence de l’instant, à vrai dire on n’a été moins surpris que lui de la proposition, et on ne le serait pas davantage si l’expérience venait à se renouveler.

Un troubadour à Saint-Germain
Celui qui a suivi une initiation au chamanisme après une expérience troublante à Terre-Neuve (une histoire de baleine échouée dans la baie de St-John’s après un dessin prémonitoire…) croit davantage aux signes, aux liens magiques, à la vie désordonnée des esprits, qu’à une route tracée au gré des intérêts et de l’ambition. « Je n’ai jamais couru le cachet. Mes employeurs ont toujours été mes potes : à Bordeaux, à Séville, Denis, Édouard… Ils écrivent des rôles pour moi », s’excuse-t-il presque, toujours trop modeste. Son ami Lamezas corrige : « Il a galéré, il n’a jamais eu d’argent, mais sa richesse c’est sa vie, tout ce qu’il a connu. Des mecs comme ça, on n’en rencontre pas beaucoup dans une vie. » Catherine, la grande sœur, abonde et complète : « Je peux passer des heures à l’écouter me raconter ses soirées, ses rencontres, ses expériences. Il est curieux de tout, il a de l’humour, il est humble, ses succès ne l’ont pas changé. »

© Pascal Chantier

Ces dernières années, on le croisait souvent dans les allées du marché Saint-Germain où le J’Go faisait vivre une loge. Il est devenu le « musicien de Saint-Germain », le troubadour d’un drôle de village un peu endormi, où flottent encore les fantômes de Vian et Blondin. Les gens le reconnaissent, l’interpellent, et il leur raconte peut-être comment, à la suite d’un pari, il a traversé le Sahara au volant d’une 600 Mercedes V12. « Je ne cherche rien, déclare Tito. Je n’ai pas besoin de plus, j’attends que ça arrive. » Un genre de philosophie, pas très éloignée de la sagesse stoïcienne, qui semble le rendre heureux. Il a trouvé son « petit paradis », un chalet au bord du lac de Hourtin, dans ce Bassin d’Arcachon qu’il n’a jamais vraiment quitté. Il a son bateau, il pêche avec son fils de 19 ans, Mathys. Chloé, qui vient d’avoir un enfant, passe le voir de temps en temps. L’océan n’est pas loin, le bois à côté est plein de champignons ; en septembre, on entend le brame du cerf.
Au moment de se quitter, Tito évoque sa lecture récente d’un livre de Bernard Moitessier, le marin qui un jour a préféré ne pas franchir la ligne d’arrivée. Il se lance, peut-être par mimétisme, peut-être pour le plaisir d’affabuler, dans la description d’un prochain voyage en Polynésie. « J’amènerai ma guitare et du Noir de Bigorre. Je jouerai mes chansons et j’écouterai les leur, je recevrai mes amis de passage… Tu viendras me voir ? » Soudain, on se prend à rêver de corail et d’îlot de sable, de lagon translucide et de toit en feuilles tressées. On s’imagine la nuit autour d’un feu avec Tito qui nous raconterait des histoires. « Au fait, je t’ai parlé de ma première guitare que j’ai achetée à un luthier manchot ? »

Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce. Par Edouard Baer du 19 au 21 novembre à Odyssud.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.