Portrait

Stéphane GarnierChauffeur, si t’es auteur

Rédaction : Agnès BARBER,
Photo : Rémi BENOIT,
le 9 décembre 2020
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Après de longues années de labeur dans l’édition parisienne, Stéphane Garnier s’est fait chauffeur de bus de ville à Toulouse. Depuis 15 ans, il scrute ses contemporains qui tanguent dans son autobus, et les croque dans de petits textes désopilants.

« Quand j’ai commencé dans le métier, je ne pensais pas qu’il laissait autant de temps de cerveau disponible. La lente monotonie des journées busiennes regorge de mille et une péripéties que petit à petit, je me suis amusé à relater dans ma tête d’abord, puis sur le papier », c’est ainsi qu’on monte à bord du livre de Stéphane Garnier : Haut le pied !
50 délicieuses chroniques, qui assoient le lecteur sur le siège-conducteur, et lui permettent de se glisser dans la peau du chauffeur de bus, « cet homme tronc qui, de sa position surélevée dirige, commande, décide et guide ». Que se passe-t-il dans la tête de celui qui doit, en plus de nous mener d’un point A à un point B, assurer notre sécurité, éviter les coups-de-frein « valse-mémés », attendre la monnaie « coincée », calmer les esprits échauffés, guider les désorientés, esquiver les vélos imprudents et les piétons insouciants ? « Avec un ou deux mots chipés au vol, je m’invente des histoires », nous explique Stéphane Garnier, 53 ans, qui collectionne « des strates d’anecdotes » venant nourrir la galerie de portraits de ceux « qui montent dans le bus (…) cahotant à l’intérieur de l’habitacle, de liane en liane ». Ces usagers que les imprévus de la circulation font parfois se raccrocher in extremis aux barres salvatrices. Ce sont donc ses contemporains qui tanguent que le conducteur de la ligne 31, s’amuse à épingler gentiment, comme un naturaliste ses coléoptères. Dans l’inventaire malin du conducteur, on trouve de tout. Des égarés : « Tous les gens qui se perdent et pour qui on est vraiment une bouée de sauvetage ». Des « vieux vieux », comme l’auteur les appelle et au sujet desquels il écrit d’emblée : « pas de ces jeunes vieux dynamiques, croquant leur retraite telle une deuxième jeunesse », les vrais, ceux pour qui « une balade en bus meuble facilement une matinée (…), ceux « qui traînent la patte, peinent à monter, flageolent de tous leurs membres, grelottent des rides. » Il y a aussi les amoureux qui se bécotent sous les abribus, les nantis, épinglés à la Desproges, cité en tête de chapitre : « On me dit que des nantis se sont glissés dans le bus ». Il y a aussi le passager clandestin, ce dormeur malheureux qui se réveille sur la route du dépôt, et bien sûr, ces bataillons d’enfants qui investissent le 12 mètres en courant, s’imaginant dans « le chat-bus magique de Miyazaki ».

Il faut dire que la ligne 31 Compans-Grand Rond est un sacré terrain d’étude pour empailler un public très varié puisqu’elle dessert les Cités universitaires des Amidonniers, l’école de commerce, la fac de médecine, Le Village by CA, incubateur de start-ups, le Palais de justice, le restaurant social du Ramiers, et enfin le secteur préféré de Stéphane Garnier, le toujours populaire quartier Saint-Cyprien. « Nombre de conducteurs connaissent la vie des passagers et leurs tumultes obsessionnels bien mieux que leurs proches. (…) Nous incarnons le psychiatre du pauvre », constate dans son livre le pilote résigné qui admet parfois ses limites et use poliment d’un : « Il est interdit de parler au conducteur » pour se débarrasser d’un voyageur à la dépression collante. Doté d’une belle patience, l’homme placide qui apprécie le contact humain sans « le chercher à tout prix », sait mettre ses capteurs en marche pour détecter les visages qui « peuvent s’illuminer » et « la connivence qui pourrait s’installer » au détour d’une conversation. « C’est une vie à part, on est dedans et à la fois un peu déconnecté. À fond dans la vie réelle, on a une utilité et en même temps on est spectateur. Ça me va : j’ai toujours été un observateur ». Stéphane Garnier se régale alors à conduire sur les lignes centrales où toute la ville défile sous ses yeux : « Les choses m’apparaissent et je pense ».
La ligne qu’il assure les neuf dixièmes de son temps lui offre les meilleurs panoramas de Toulouse : pont des Catalans, pont Saint-Michel, Grand-Rond, Jardin des plantes… L’homme avoue être en admiration continue, particulièrement lorsque son 12 tonnes fricote avec le canal de Brienne, ou l’écluse Saint-Michel. Et quand on lui pose la question de la monotonie d’un trajet mille fois répété, Stéphane répond, objectif : « la monotonie est là, c’est certain » et constate que c’est elle qui, finalement, est propice à la rêverie. « Une rêverie vigilante bien sûr », se reprend celui qui sait que son employeur lira peut-être ces lignes. « On fait l’essuie-glace. J’ai des collègues qui barrent chaque course terminée pour savoir combien de trajets il leur reste à faire, mais moi ça ne me viendrait pas à l’idée de compter. »

L’ENNUI OU DES EMMERDES

Le quinqua contemplatif a trouvé le métier qui lui correspondait il y a 15 ans, après des années passées entre communication et édition. « J’ai fait l’école Estienne à Paris, et après j’ai été maquettiste, pigiste, secrétaire d’édition, correcteur… » Il enchaîne les jobs à Paris, dont il est originaire, et à Toulouse où l’amour lui fait jeter l’ancre : « Il fallait avoir une sacrée niaque pour réussir à vivre correctement dans ce secteur : j’en avais fait le tour, j’étais arrivé au bout ». Stéphane va alors avoir 37 ans, un troisième enfant et recherche la sécurité. Il adore conduire (notamment à Paris !), il avait même pensé un moment « être taxi ». La conseillère de l’ANPE le lui déconseille, l’incitant à s’inscrire dans une formation de conducteur-voyageurs : « Là, j’ai surtout entendu le mot voyageur », souligne malicieusement celui qui a vécu deux ans à Montréal et bourlingué aux quatre coins du monde. Trois mois de formation, comme une révélation, et Stéphane Garnier signe à Tisséo. « Dans mon entourage, c’était difficile à comprendre », rapporte l’amoureux des livres à qui on collait facilement une étiquette d’intello. « C’est vrai qu’être conducteur de bus ne demande pas un haut niveau d’études, mais dans ce métier j’ai fait de sacrées rencontres. On trouve tous les milieux. Beaucoup de collègues ont eu d’autres vies, il y a des gens qui ont de la bouteille, de sacrés personnages. »
Depuis 15 ans Stéphane Garnier ne se pose plus de questions sur son métier, devenu une évidence, même si les amis et la famille ont mis du temps à comprendre son choix : « On me demandait comment je faisais pour ne pas m’ennuyer ». Tisséo a aussi proposé à l’homme discret et efficace de « monter dans la structure ». Il a décliné l’offre, trop au courant des contraintes liées au management : « J’ai longtemps été chef de fabrication dans l’édition : mon travail consistait à gérer les emmerdes. Si vous saviez le nombre de gens qui viennent au portillon pour parler de leurs malheurs au boulot… Moi, ce travail m’a apporté un équilibre, tranquillisé financièrement, humainement. » Une tranquillité d’esprit et « du temps de cerveau disponible » : ça n’a pas de prix. Quand il finit son service à 13h, le conducteur s’enfuit profiter de son chalet commingeois et dévorer les ouvrages de son opulente bibliothèque. Amoureux des mots, Stéphane Garnier écrit depuis toujours pour son plaisir ou pour quelques amis. Jusqu’au jour où il tombe, dans un journal local, sur l’annonce d’une jeune maison d’édition qui lance un concours autour des chroniques urbaines. Ça colle. Stéphane participe et gagne. C’était en 2012. « J’avais appelé mon livre Chroniques busiennnes, en référence aux Chroniques martiennes de Ray Bradbury. Avec ces textes on est sur la planète bus, une sacrée planète », s’amuse-t-il. À la fin du premier livre, édité par Le Texte Vivant, il enchaîne sur le deuxième, Mobilis in Mobile. Mais ce dernier, qui était pourtant maquetté, n’est jamais sorti. Stéphane n’a pas su pourquoi. Et n’a pas cherché à savoir, rangeant son manuscrit dans un tiroir. « Je l’ai appelé le livre fantôme », ironise-t-il.
Son texte a en revanche retenu l’attention du metteur en scène Alain Piallat, de la compagnie Jean Séraphin, qui a fait des chroniques busiennes devenues Déambulation littéraire et poétique en autobus une pièce jouée par le comédien Marc Compozieux dans un ancien bus de la Semvat de 2013 à 2015. Une forme de consécration pour cet écrivain modeste, abrité derrière son uniforme bleu marine qui, le temps d’une représentation, est descendu de son siège-conducteur, pour rejoindre discrètement les passagers-spectateurs.


« Haut le pied ! Chroniques busiennes »,
de Stéphane Garnier, éd. Le Texte Vivant.
(Quelques exemplaires restant chez Privat ou à la Fnac, en attente de réédition.)

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